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L'INTOLÉRANCE DE L'HELLÉNISME

Et rhellénisme convoqua son ban et son arrière-ban et entreprit, contre le réveil national des Roumains, une véritable croisade.

Le mouvement nationaliste roumain venait de prendre un nouvel essor. Les écoles roumainns commençaient à se multiplier.

Attirés par le charme et les facilités que l'enseignement en leur langue maternelle offrait naturellement, les enfants désertaient les écoles grecques et venaient s'asseoir ifiur les bancs des écoles nationales. Les ifemmes surtout, gardiennes obstinées des coutumes et des vieilles traditions roumaines, n'ayant pas été à l'école et par conséquent ne sachant pas un traître mot de grec, éprouvaient un plaisir indicible à se /aire lire par leur enfants des livres de lec-

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ture en dialecte macédo-roumain. De proche en proche, le mouvement s'étendait.

On s'apercevait que l'enseignement en langue maternelle, outre qu'il présentait d'immenses facilités, était plus approprié aux goûts des Roumains, à leur disposition d'esprit, à leur façon de vivre. On voyait tout de suite que, pour être apprises en langue roumaine, l'arithmétique, la géogra.

phie, la grammaire n'en étaient pas moins de l'arithmétique, de la géographie, de la grammaire, avec cette différence que les enfants roumains qui mettaient, aux écoles grecques, deux ou trois ans à se familiariser tant soit peu avec la langue grecque^ pouvaient comprendre tout de suite et leur maître et les livres qu'il leur mettait entre les mains.

D'un autre côté, il venait de se fonder à Bucarest une société macédo-roumaine qui se proposait d'aider au réveil de la conscience ethnique des Roumains de Turquie par la publication de plusieurs écrits,. Et tout d'abord elle avait fondé une revue hebdomadaire, rédigée en dialecte macédoroumain et en grec, à l'effet de pouvoir être lue aussi bien par ceux qui savaient déjà lire le roumain que par ceux qui ne l'avaient pas encore appris. Cette publication^

lue avec beaucoup d'intérêt en Macédoine, s*efforçait d'éclairer les Roumains sur leur origine, de leur montrer les avantages de l'instruction en leur propre langue et leur devoir de conserver leur individualité propre.

Les instituteurs roumains déployaient un zèle infatigable à répandre et à affermir les idées de nationalité. Apostol Margarit, connu par son esprit fin, par sa vaste expérience des hommes et des choses de son pays, par sa connaissance parfaite de la langue et de la littérature grecques, par le don de la persuasion, qu'il possédait au plus haut degré, et par sa force de travail pro^ digîeuse, venait d'être nommé inspecteur des écoles roumaines de Macédoine. En cette qualité il parcourait les localités rou* maines et provoquait partout un courant en faveur de l'usage de la langue roumaine.

Des prêtres mêmes venaient d'être acquis aux idées nationales et trouvaient fort naturel de remplacer, dans l'accomplissement des cérémonies religieuses, la langue grecque par la langue roumaine.

Quelque grande que fût cependant son intensité, le mouvement nationaliste des Roumains n'avait rien que de très pacifique.

En somme, qu'est-ce que les Roumains soi* licitaient? Rien que le droit de s'instruire

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et de prier Dieu en leur propre langue.

C'était là un droit sacré, naturel, et on a de la peine à concevoir par quelle étrange aberration, les agents de Thellénisme ont cm devoir se mettre au travers de ce mouvement et créer ainsi à l'hellénisme des ennemis parmi ceux qui avaient tant fait pour la cause grecque.

Cependant, il n'est rien que l'hellénisme n'ait tenté pour l'étouffer, faisant preuve d'une intolérance à laquelle ou était loin de s'attendre de sa part, du moment qu'il se proclame le représentant de la civilisation en Orient.

Tant que les écoles roumaines étaient au nombre de trois ou quatre, situées dans des localités très élognées l'une de l'autre, seuls les évêques grecs et quelques agents plus ou moins patentés de l'hellénisme avaient assumé la tâche d'annihiler l'action de la propagande roumaine, la plupart du temps en recourant à des délations odieuses auprès des autorités locales. Ainsi que nous l'avons dit, les prélats grecs et le Phanar, qui jouissaient encore de beaucoup de confiance auprès des autorités ottomanes, lie cessaient de dénoncer les maîtres d'école roumains comme des gens mal pen sants, comme des propagateurs de doctri-

nés subversives pour Tordre de TEtat. Et la plupart du temps ils réussissaient à surprendre la bonne foi des autorités d'autant plus facilement qu'ils se disaient responsables envers elles, en tant qu'investis de bérat^ de surveiller les faits et gestes de leurs ouailles. Aussi les écoles roumaines n'avaient-elles pu fonctionner que fort peu régulièrement jusque vers 1878-1879.

Mais à partir de cette époque, le gouvernement ottoman ayant, par ordre viziriel, enjoint à tous les fonctionnaires de n'entraver aucunement le fonctionnement des écoles roumaines et celles-ci ayant commencé à se multiplier, Thellénisme leur déclara ouvertement la guerre. Ces écoles allaient désormais avoir à lutter, pour se maintenir, contre l'action combinée d'Athènes et du Phanar. En effet, ces deux foyers de l'hellénisme se concertèrent pour aviser à tous les moyens propres à enrayer l'œuvre que les écoles roumaines avaient déjà accomplie et en entraver toute extension future.

Et tout d'abord le gouvernement grec et le patriarcat œcuménique, devenu un instrument très docile de la politique de l'Etat grec, réorganisèrent complètement la propagande par l'école et l'église. Mais cette réorganisation réclamait d'énormes sommes

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d^argent. Malgré l'état délabré de ses finances, le royaume hellénique ne recula pas devant les sacrifices pécuniaires. Il inscrivit aussitôt à son budoret une allocation assez considérable pour l'entretien de la propagande grecque en Turquie et cette allocation est allée croissant d'année en année jusqu'au chiffre d'im million deux cent mille francs par an. Bientôt des comités, dits Syllogues^ pour la propagation des lettres grecques se fondèrent à Athènes et à Constantinople. Une nuée de maîtres d'école grecs s'abattit sur les communes roumaines, qui possédaient presque toutes déjà des écoles grecques. Les nouveaux professeurs venaient renforcer l'action de ces écoles et propager les doctrines politico-religieuses grecques.

Us offraient gratuitement les livres, proclamaient sur tous les tons les beautés de l'enseignement hellénique ; ils tâchaient d'inspirer aux élèves roumains l'aversion pour leur propre langue et de les enticher de tout ce qui était grec.

' En même temps, il surgissait, dans les principales villes, des écoles secondaires grecques de garçons et de filles (gymnases, lycées, écoles normales), des élèves étaient racolés dans les communes roumaines et envoyés, aux frais du gouvernement grec.

y faire leurs études ou plutôt y recevoir tine éducation complètement grecque.

De retour dans leurs villages, ceux-ci était tout naturellement les propagateurs les plus zélés, les soutiens les plus fermes des idées grecques.

D'un autre côté, la propagande grecque faisait appel, par ses journaux, par ses périodiques et par des écrits spéciaux, aux sentiments helléniques des Roumains, qualifiant de traître, de vendu quiconque osait déserter une cause pour laquelle leurs pères avaient fait tant de sacrifices et dont le succès final, ajoutaient-ils, ne pouvait tarder.

La Thessalie et une partie de TEpire viennent d'être annexées à la Grèces, disaient les agents de l'hellénisme. Bientôt ce sera le tour de l'autre partie de l'Epire, de la Macédoine et de la Thrace, et, alors, malheur à ceux qui auront failli à leur devoir.

Cette recrudescence d'agitation de la propagande grecque ne se traduisait pas seulement par la multiplication des écoles et des églises grecques et par de vaines menaces. Des bandes de prétendus insurgés armées et organisées sur le territoire grec venaient prêter leur appui aux prétentions

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de rheUénisme. Elles exerçaient des pressions sur la population roumaine pour la maintenir sous l'influence des agents de la cause grecque* De leur côté, ceux-ci excitaient et ameutaient leurs partisans contre les maîtres d'écoles roumains, qui eurent bientôt à essuyer toutes sortes d'avanies. On les bafouait, on les huait dans les rues, on leur courait sus, on leur faisait des charivaris, bref on cherchait à leur rendre la vie insupportable. Apostol Margarit, était attaqué à Monastir même par des sicaires de la propagande grecque et faillit être assommé à coups de triques.

Cependant, l'arme la plus terrible à laquelle l'hellénisme eut recours pour combattre le réveil national des Roumains, fût la propagande par l'Eglise.

En même temps qu'Athènes inondait la Macédoine d'instituteurs, d'institutrices, d'agents, d'insurgés^ le patriarcat œcuménique, ou plutôt la coterie politico-religieuse du Phanar, devenu une simple succursale de la propagande hellénique, prenait des mesures bien autrement sérieuses contre le mouvement roumain. Sur ses ordres, les prélats grecs parcouraient les communes roumaines et, transformant la chaire en trir bune politique^ ils fulminaient contre la lan-

gue roumaine et les apôtres du roumankme qu'ils accusaient ouvertement, iavec la plus insigne mauvaise foi, de travailler, sous le couvert de l'enseignement national, à égarer les fidèles pour les amener sous l'autorité du Pape et les convertir petit à petit au dogme catholique. Les prêtres roumains qui avaient osé lire les prières en roumain étaient mis en interdit, excommuniés et emprisonnés aux évêchés où ils étaient soumis à des tortures en vue de leur faire abjurer les idées roumaines et de leur arracher des déclarations portant que la propagande roumaine ne poursuivait d'autre but que la conversion des Roumains à un autre rite. Les prêtres Sophronié, de Vlaho- Clissoura, Constantinesco, de Périvoli, Papa Dimitri, de Samarina, Papa Cosma, de Moscopoli, et plusieurs autres avaient été non seulement excommuniés mais littéralement martyrisés par les évêques grecs, uniquement parce qu'ils s'étaient déclarés partisans de l'usage de la langue roumaine dans les églises, à tel point qu'un d'entre* eux, le P. Constantinesco, de la commune roumaine de Périvoli, ne pouvant supporter la détention tortionnaire à laquelle il avait été condamné par l'évêque de Grébéna, se vit forcé de déclarer, dans un moment de dou-

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leurs atroces, qu'il ne reconnaissait plus comme chef spirituel le piatriarche mais le Pape.

L'évêque de Prespa ayant appris que les habitants de Gopesh avaient fait lire l'évangile et Tepître en roumain, dans leur église, leur adressa la lettre suivante, en date du 15 février 1882.

„Très honorés Prêtres, Epitrope épiscopal, honorables Primats et notables de Gopesh, bourgade de notre diocèse.

„ Arrivé il y a quelque temps de Crouchovo à Monastir j'ai appris, non sans étonnement, que depuis quelque temps vous chantez en roumain dans votre église, et je ne comprends pas que quelqu'un ait pu vous le permettre.

„De prime abord, nous ne pouvions le croire; nous regardions même comme impossible qu'à notre insu vous puissiez le faire. Aussi bien n*ignorez-vous pas qu'un tel acte est contraire aux principes et aux lois ecclésiastiques.

„Mais plus tard nous avons su d'une manière positive qu'on chante en roumain à deux chœurs à Téglise et que plusieurs fois l'épître même y a été lu en roumain au milieu de querelles.

;, C'est pour la première et dernière fois qu'aujourd'hui nous vous écrivons là-dessus. Nous vous prévenons donc que, pour aucun motif et d'aucune manière, vous ne devez ni chanter, ni lire l'épître en roumain. En outre, pour éviter tout scandale et toute querelle, nous ordonnons aux prêtres de lire eux-mêmes Fépître et voulons qu'ils en soient responsables.

„ Si quelqu'un, après la réception de la présente, a la témérité de contrevenir à nos ordres, chose que nous n'osons croire, il sera puni sévèrement tout aussi bien que les perturbateurs de la tranquillité de votre commune. Et à cet effet, nous vous manderons à Monastir pour nous faire connaître les auteurs de ces illégalités.

«Cependant nous avons jugé à propos de vous écrire d*abord et de vous engager paternellement à vous abstenir de choses dont, vous n*en doutez pas, le résultat ne peut être que malheureux pour vous.

r Persuadé que voub accueillerez bien Tadmonition que nous vous donnons aujourd'hui relativement à la susdite affaire, que personne ne fera le contraire et que si quelqu'un le faisait, les autres le dénonceraient à notre lieutenant et aux notables, nous vous souhaitons, en attendant -une prompte réponse, une santé bonne et un

amour réciproque.

Signé: Alexandre

évêque de Pretpa

Comme cependant, malgré toutes les prédications haineuses et les peines dont les prêtres roumains étaient frappés, beaucoup de pères de famille continuaient à envoyer leurs enfants aux écoles roumaines, les prélats grecs eurent recours aux grands moyens.

Ils frappèrent d'excommunication majeure non seulement les maîtres d'école roumains, mais aussi les familles qui continueraient d'envoyer leurs enfants à leurs écoles et tous ceux qui entretiendraient des rapports

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avec ces familles. En conséquence, là communion, la confession, le baptême, la sépulture et en général toute assistance religieuse furent nettement refusés à ces familles.

Tout prêtre qui enfreignait les ordres des évêques grecs était exposé à encourir lui-même les mêmes peines.

Bien plus, on obligea les curés à aller de maison en maison menacer les familles de toutes les peines de l'enfer si elles continuaient à faire apprendre à leurs enfants la langue roumaine, cette langue maudite de Dku^ si elles ne s'empressaient de jeter au feu les livres roumains.

C'était, comme on le voit, la terreur religieuse. Tout accident, tout malheur survenu à une famille excommuniée du fait d'envoyer ses enfants à l'école roumaine ou de recevoir chez elle le prêtre roumain^ était exploité comme un juste châtiment ou comme un avertissement infligé par Dieu-

Néanmoins, en dépit de ces procédés incjuisitoriaux qui entravaient certainement^ s'ils ne parvenaient pas à l'enrayer complètement, le développement de la conscience ethnique, ceux qui avaient déjà été acquis aux idées roumaines ne s'obstinaient que davantage à suivre les écoles roumaines. Bien-

tôt même ils contestèrent aux évêques ^recs le droit de leur refuser l'accès de leurs églises construites de leurs propres deniers et revendiquèrent le droit de faire lire les prières en roumain. C'est alors que dépouillant toute retenue, les prélats grecs voulurent transformer leur crosse en trique et frapper, en pleine église, avec l'aide de leurs cavas et des agents aux gages de la propagange grecque, les Roumains qui avaient cette audace. Aux coups, ceux-ci opposèrent des coups. Plusieurs évêques furent rossés d'importance, eurent la barbe arrachée et furent poussés par les épaules hors des églises dont ils voulaient absolument faire un instrument de propagande grecque. S'excitant de côté et d'autre, grécisants et roumanisants se livrèrent dans plusieurs endroits à des rixes effroyables.

Dans les églises de beaucoup de villages des bagarres sanglantes se produisaient tous les dimanches et les jours de fête. Il y eut même des morts. Finalement les autorités durent intervenir pour faire cesser ces querelles pieuses qui prenaient des proportions effrayantes. De nombreux et interminables procès s'en suivirent.

Cependant le patriarcat œcuménique et les évêques grecs multipliaient les anathè-

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mes avec un acharnement inconcevable et pour mieux frapper les imaginations ils les faisaient accompagner de tout le cérémonial lugubre prescrit par le rite orthodoxe : vêtements sacerdotaux de deuil, cierges noirs, etc. Ce qu'il y a de profondément affligeant, c'est qu'en dépit du bon sens et d'une triste expérience, le clergé grec, devenu un instrument aveugle de la propagande grecque, ne semble pas prêt à renoncer à ces moyens d'oppression indignes des minisires de Dieu et révoltants pour la conscience de la population roumaine.

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