ROUMAINE
Cependant, en dépit des ressorts mus par le gouvernement grec, des entraves suscitées à chaque instant par les nombreux agents de la propagande grecque et malgré l'intolérance et l'attitude ouvertement hostile du clergé grec, qui avait épousé la cause de l'hellénisme, les idées nationales faisaient leur chemin. Le nombre des écoles primaires de garçons et de filles augmentait d'année en année, A côté du lycée roumain de Monastir, qui avait été créé vers 1880 et d'où était sortie une génération fortement imbue de sentiments nationaux, venaient successivement se fonder plusieurs autres écoles secondaires : l'école normale de filles à Monastir, un gymnase
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à Janîna, transformé plus tard en école de commerce, un gymnase à Bérat, une école de commerce à Salonique, etc. Bon nombre des élèves sortis de ces écoles allèrent compléter leurs études supérieures aux universités de rétranger et notamment à celles de Roumanie d'où ils retournèrent en Macédoine comme professeurs, médecins, avocats, ingénieurs, musiciens, artistes, etc.
Ce fait ne contribuait pas peu à donner du prestige aux écoles roumaines. Du reste, beaucoup de ces écoles, bien que de date récente, étaient déjà mieux organisées que les écoles grecques, dont les tendances à un clacissisme pur ne faisaient pour la plupart du temps que farcir l'esprit des jeunes gens du fatras de la littérature et de la mythologie grecques. Les élèves des écoles grecques passaient de longues années à pâlir sur les textes des auteurs grecs, sans cependant parvenir jamais à se familiriser avec la littérature ancienne et quittaient les bancs des écoles, en n'ayant, le plus souvent, que ce bagage fort mince et plutôt encombrant, pour affronter la lutte pour la vie. Tout au contraire, les écoles roumaines tendaient de plus eu plus à se moderniser. Elles présentaient en outre l'avantage de donner aux élèves l'enseigne-
ment en leur propre langue. Cet avantage, très appréciable pour les Roumains de toute^ les régions en général, présente une importance toute particulière pour les enfants des Roumains établis dans des régions où l'élément grec fait complètement défaut, au nord et à l'ouest de la Macédoine proprement dite et en Albanie. Comme ils n'ont pas l'occasion d'apprendre le grec pendant leur bas âge et qu'en dehors de l'école ils n'ont presque jamais besoin de parler grec, cette langue est pour là plupart d'entre eux du pur chinois, que d'aucuns ne parviennent jamais à apprendre, malgré les longues années qu'ils passent sur les bancs des écoles grecques, tant cet idiome, dont le génie est tout à fait différent dé celui de l'idiome roumain, inspire de répulsion aux enfants roumains. C'est là une des causes principales pour lesquelles les Roumains réclament si instamment l'enseignement en leur langue maternelle.
Il est vrai que les maîtres d'école grecs font tout leur possible pour faire désapprendre aux enfants leur dialecte. Défense est faite aux élèves, sous menace des punitions les plus sévères, de parler leur idiome à l'intérieur de l'école. En même temps il leur est enjoint, sous menace des
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mêmes punitions^ de ne parler entre eux, hors de l'école, que le grec. Des surveillants sont même préposés à cet effet. Mais on a beau prescrire et appliquer toutes les peines scolaires ; une fois que les élèves rentrent chez eux, ils quittent au seuil de la maison le charabia grec qu'on leur fait apprendre de force, car la femme roumaine, possède le sentiment de conservation de la langue, des us et contumes et des traditions roumains à un si haut degré que même les hommes les plus entichés d'hellénisme craignent de parler g^ec en famille, de peur de paraître ridicules. C'est contre cette obstination des femmes roumaines que les efforts d'hellénisation de la propagande grecque ont toujours échoué. Aussi estce de ce côté que cette propagande dirige depuis quelque temps tous ses efforts.
Elle multiplie les écoles de filles dans les localités roumaines et cherche à les munir de tout ce qui est de nature à captiver l'esprit de ces enfants, afin de pouvoir leur inspirer, dès l'âge le plus tendre, l'amour de l'idiome grec, des chansons grecques, des poésies grecques, etc.
Mais en même temps que les partisans du mouvement nationaliste, triomphant des difficultés que l'hellénisme leur suscitait à
chaque pas, réussissaîent à fonder, dans plusieurs centres roumaîns, des écoles nationales, ils revendiquaient hautement le droit d'avoir leur clergé national, de faire célébrer la liturgie et toutes les autres cérémonies religieuses en leur langue.
Bravant Tanathème des évêques g^ecs, plusieurs prêtres se déclaraient partisans de Tusage de la langue roumaine dans leurs églises. Les autorités ottomanes, éclairées sur les procédés inquisitoriaux dont les prélats grecs usaient à l'égard de tout prêtre qui se déclarait roumain, sous le prétexte que les privilèges concédés au patriarcat leur conféraient une autorité absolue sur tout prêtre orthodoxe, s'empressèrent d'y mettre bon ordre. C'était là évidemment une interprétation on ne peut plus fausse des privilèges concédés par de généreux Sultans à l'église grecque, un abus d'autorité criant, en même temps qu'un empiétement sur les droits du pouvoir exécutif civil. Aussi le gouvernement ottoman invita-t-il les autorités ecclésiastitiques grecques à lui faire connaître désormais les délits commis par les prêtres roumains, toutes les fois qu'elles se croyaient en devoir de recourir à des peines disciplinaires contre eux.
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La lutte pour l'introduction de la langue roumaine s'engageait violemment dans plusieurs localités roumaines. A Okrida, le service religieux était déjà depuis longtemps célébré exclusivement en roumain dans les deux églises que la population roumaine y possède. A Vlaho-Clissoura, après des querelles presque toujours sanglantes, qui se renouvelèrent très fréquemment pendant plusieurs années, et après des procès interminables, la question de la langue était définitivement tranchée par une décision des autorités d'après laquelle le service religieux, à l'église principale, aurait lieu désormais à tour de rôle, une semaine en langue roumaine et la semaine suivante en langue grecque.
A Avdéla, à Périvolî, après plusieurs bagarres qui ont failli coûter la vie à l'évêque grec de Grébéna, le grec était remplacé complètement, dans les églises de ces communes, par la langue roumaine.
A Molovishte, les adeptes du roumanîsme formant la majorité avaient également obtenu que le service religieux ait lieu à tour de rôle, en grec et en roumain. Poussés par l'évêque de Prespa, les grécisants attaquèrent en pleine église les roumanisants.
Un homme tomba mort- Plusieurs notables furent écroués en prison.
A Gopeshi, le parti roumain, qui formait l'écrasante majorité, s'était rendu maître de l'église qui venait d'être construite pour les trois quarts aux frais de ce parti. A Nijopoli, roumanisants et grécisants s'assommaient littéralement presque tous les dimanches, les uns voulant faire célébrer la liturgie en roumain, tandis que les autres s'y opposaient. A Hroupishta, la communauté roumaine se faisait construire une égalise sur la base d'un firman reconnaissant cette église comme roumaine, La communauté roumaine de Crouchovo s'était fait construire une chapelle où le service religieux était célébré exclusivement en roumain par deux prêtres qui, pour ce motif, avaient été excommuniés par Tévêque grec. Bientôt, cette communauté obtenaient elle-même l'autorisation, par firman, de faire bâtir une église roumaine. Les habitants des communes roumaines de Sélia et de Xerolivad, dans le district de Karaféria, ayant tous été acquis aux idées nationales, faisaient remplacer le grec par le roumain dans l'exercice de leur culte. A Samarina, Je parti roumain obtenait, après force conflits, une église sur les deux ou trois qui existent dans cette localité.
A Nevesca, à Moscopoli, à Turîa, à Baeassa et dans plusieurs autres localités roumaines les conflits ayant pour cause la question de la langue ne discontinuaient pas dans les églises. Dans la région de Meglénié, plusieurs villages roumains avaient définitivement exclu le grec de leurs églises et de leurs couvents et l'avaient remplacé par leur propre langue. En un mot, un courant très puissant se dessinait partout en faveur des églises nationales.
Mais ce courant provoquait, ainsi que nous l'avons dit à plusieurs reprises, des querelles incessantes et des procès que les autorités se trouvaient parfois fort embarrassées de trancher, vu que si les évèques prétendaient être, de par leurs privilèges, les maîtres des églises orthodoxes, la population roumaine soutenait, au contraire, avec infiniment plus de droit que ses églises ayant été construites de ses propres deniers, elle entendait avoir la faculté de prier Dieu en sa propre langue et que, du moment que les prélats grecs, refusaient de lui accorder ce droit, elle refusait aussi, de son côté, de les reconnaître comme chefs spirituels.
Confiant en la justice de leurs rélamations, les Roumains résolurent de les sou-
mettre au patriarchat œcuménique. A cet -effet, les communautés roumaines de l'Empire Ottoman déléguèrent, en 1890, cinq personnes auprès du Patriarcat.
Ainsi qu'on le verra plus loin, les prétentions des Roumains, sur le terrain ecclésiastique, étaient et sont encore des plus modestes. Ils demandaient, alors comme plus tard et comme à l'heure actuelle, la liberté de faire célébrer les offices de leur culte en langue roumaine et d'avoir un chef religieux à eux, qui continuerait à relever de l'autorité directe du patriarcat.
Contrairement à toute attente, le patriarcat grec se montra d'une intransigeance absolue. Il refusa d'accepter les propositions des délégués roumains et déclara qu'il ne pouvait faire la moindre concession sur le terrain ecclésiastique à la population roumaine de Turquie.
Trouvant le patriarcat intraitable et irréductible sur la question de langue, les Roumains s'adressèrent à la Sublime Porte et demandèrent, en tant que sujets de l'Empire Ottoman, la reconnaissance de leur droit à proclamer un chef religieux.
Depuis les Roumains ont réitéré leurs démarches aussi bien auprès du Phanar qu'auprès de la Sublime Porte, mais ils ont
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toujours eu jusqu'à présent la douleur de voir le patriarcat œcuménique opposer v^tl non possumus absolu à toutes leurs revendications. Bien que le gouvernement turc.
Tait à plusieurs reprises invita à donner une solution à la question ecclésiastique du peuple roumain de Turquie, le patriarcat grec a persisté dans son intrasigeapce inconcevable, alléguant des raisons toutes plus mauvaises les unes que les autres,, ainsi qu'on le verra dans le chapitre traitant spécialement de cette question.
Dans ces conditions, il est naturel que les Roumains aient perdu tout espoir d'arriver à une entente avec l'église grecque du Phanar et qu'ils n'attendent plus la solution de leur question ecclésiastique que du gouvernement ottoman.
Mais, en attendant cette solution si ardemment désirée, la population roumaine reste exposée à toutes les vexations et à toutes les fantaisies des évêques grecs, qui, suivant les circonstances, lui refusent l'accès des églises, bâties pourtant par ellemême, l'excommunie, l'oblige à enterrer ses morts sans l'assistance de la religion et hors des lieux consacrés à la sépulture.
Le clergé phanariote espère pouvoir rebuter les Roumains, par ces procédés in-
dignes de l'Eglise, et les faire rentrer dans le giron du Phanar. Il se trompe sans doute, car le sentiment national est si pro* fondement enraciné chez nos congénères qu'on les voit préférer se priver du secours de la religion plutôt que de renier leur origine roumaine et se proclamer Grecs.
En attendant toujours cette solution, les Roumains n'en poursuivent pas moins la consolidation de leur conscience ethnique et l'affirmation de leur individualité propre par tous les moyens. Déjà dans plus de trente localités roumaines les services religieux ont lieu exclusivement en langue roumaine. .
Le nombre des prêtres roumains qui ont bravement affronté les foudres de l'anathème du patriarcat œcuménique, ce nombre, si restreint au début de notre réveil national, s'élève actuellement à une soixantaine.
Nos écoles primaires de garçons et de filles vont en augmentant d'année en année. Leur nombre atteint actuellement le . chiffre de cent, avec une population scolaire d'environ six mille élèves et un personnel enseignant s'élevant à plus de troîs cents instituteurs, institutrices et professeurs. Nos écoles secondaires de garçons et de filles sont très fréquentées et donnent d'excellents résultats.
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En outré, les Roumains acquis aux idées nationales tendent actuellement à se constituer en communautés distinctes. Le gouvernement turc a officiellement reconnu l'existence des Roumains comme élément distinct par la nomination, au sein de la commission de réformes, d'un délégué roumain chargé d'y représenter le peuple roumain au même titre que les délégués des autres nationalités chrétiennes dont l'existence est officiellement reconnue en Turquie: Grecs, Bulgares, Serbes. Plusieurs autres concessions de moindre importance, faites aux Roumains dans ces derniers temps, constituent elles-mêmes une reconnaissance implicite, de la part du gouvernement impérial, de leur individualité ethnique en Turquie.
Le jour n'est peut-être pas éloigné où les Roumains obtiendront la satisfaction de leurs légitimes revendications sur le terrain ecclésiastique et ce jour-là marquera une nouvelle ère dans la lutte pour la consolidation de leur œuvre nationale.