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CHAPITRE XII

laA QXTESTION ECCLÉSIASTIQUE DES ROU- MAINS DE TURQUIE

- Quoi qu'en pense le patriarcat œcuménique, un procès est ouvert entre lui et le peuple roumain de Turquie. On sait que l'objet des débats est la langue à employer dans les églises.

Ce procès traîne déjà depuis plusieurs années,

En effet, dès le lendemain du jour où les Roumains commencèrent à prendre conscience de leur individualité, ils manifestèrent le désir de faire célébrer la liturgie et les autres cérémonies religieuses en leur propre langue. Us y étaient et y sont poussés par des considérations d'ordre sgirituel, aussi bien que d'ordre national.

Cependant, comme nous l'avons vu, ce

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désir si naturel et si légitime de la population roumaine de substituer, pour Texercice de son culte, sa propre langue à la langue grecque, qui lui est complètement étrangère, se heurta, dès le début, à une vive opposition de la part du patriarcat et des évèques grecs. Mais cette opposition ne fit qu' irriter les esprits. Bientôt les Roumains formulèrent nettement non seulement le désir de faire usage de leur propre langue dans leurs églises, mais aussi celui d'avoir un chef religieux à eux.

On a vu que la patriarcat a systématiquement refusé de faire droit aux revendications des Roumains sur le terrain ecclésiastique. Parmi les raisons, plus futiles les unes que les autres, sur lesquelles le Phanar a appuyé son refus, il y en a deux principales : le dogme de l'unité de langue liturgique et le dogme de Tunité de chef religieux.

Or, ni Tune ni l'autre de ces deux raisons d'ordre religieux ne tiennent debout contre le moindre examen.

D'abord, l'unité de langue n'est point érigée en* dogme par l'église orthodoxe.

Qui ne. sait, en efet, que seule une infime minorité d'orthodoxes emploie le grec comme langue liturgique, tandis que l'immense

majorité se sert de divers idiomes. Les Russes, les Serbes, les Monténégrins, etc.

se servent du slavon. Les Roumains du Royaume de Roumanie ainsi que ceux d'Autriche-Hongrie se servent du roumain, les Caramanlis, du turc, les orthodoxes arabes, de l'arabe, etc.

Le grec n'est pas pour l'église orthodoxe ce qu'est le latin pour l'église cathoh'que. Dès lors, on ne voit pas pour quelle raison ce qui est permis à tous les orthodoxes ne le serait pas seulement aux Roumains de Turquie, pour quelle raison l'usage de la langue roumaine serait canonique dans les églises de Roumanie et anticanonique dans les églises des Roumains de Macédoine.

Du reste, même en Turquie, le patriarcat grec n'a-t-il pas permis lui-même aux Serbes de la Vieille-Serbie (Uskub, Prishtina, etc.) de se servir de la langue serbe dans leurs églises ? La question de la langue liturgique n'est même pas, en supposant qu'elle pût jamais l'être, une affaire de latitude, puisque ces Serbes se trouvent être l^s cohabitants des Roumains dans plusieurs endroits de la dite région.

Voyons maintenant si la concession d'un chef religieux aux Roumains de Turquie

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serait dé nature à porter atteinte au dogme de l'unité du chef de l'Eglise orthodoxe.

- Et d'abord cette unité existe t-elle pour Téglise orthodoxe, comme ele existe pour Téglise catholique ? Non, assurément. Car,, malgré son titre d'œcuménique, le patriarche grec de Constantinople n'est nullement, à beaucoup près, pour la totalité des: . orthodoxes, ce qu'est le Pape pour l'ensemble des catholiques. Nul n'ignore, en effets qu'il y a autant d'églises autocéphales qu'il y a d'Etats orthodoxes. Les églises russe^ roumaine, serbe, grecque, etc. ont chacune leur autorité ecclésiastique distincte et indépendente Tune de l'autre. Il y a donc autant de chefs eccléisiastiques orthodoxes qu'il y a d'églises autocéphales.

Le patriarcat essaie toutefois d'établir une distinction en c^ qui concerne les limites de son autorité. Dans un même Etat,, prétend-il, il ne peut y avoir qu'un seul chef ecclésiastique du rite orthodoxe. La vérité est cependant tout autre. Dans l'Empire Ottoman même, où son autorité est circonscrite, il y a outre le patriarche œcuménique,, quatre autres patriarches orthodoxes : ceux de Damas, de Jérusalem,.

d'Antiochie et d'Alexandrie. Ces patriarches sont des chefs religieux au même titre que

le patriarche de Constantînople qui n'est qu'un primus inter pares.

Bien plus, le patriacat œcuménîque a créé, à cet égard, un précédent qui renverse sa propre thèse et dont peuvent justement se prévaloir les autres nationalités orthodoxes soumises à sa suprématie spirituelle. Non seulement il a permis aux Serbes de Macédoine de se servir de leur propre langue dans leurs églises, mais il leur a encore concédé le droit, il y a à peine quelques années, d'avoir deux évêques, c'està-dire deux chefs religieux à eux. Et les Roumains de Turquie, bien qu'en nombre infiniment plus considérable que les Serbes, se contenteraient d'un seul !

Encore une fois : Pourquoi ce qui est permis aux Serbes de Turquie, ne le serait-il pas aux Roumains du même Etat ?

La contradiction n'est-elle pas flagrante ?

Le partialité ne saute-t-elle pas aux yeux ?

Comment ? Le patriarcat œcuménique crée lui-même des précédents de cette nature sans compter ceux qui existent déjà de temps immémorial et il s'étonne de ce que d'autres demandeut des concessions analogues !

Reconnaître aux Serbes de Turquie le droit d'avoir leurs chefs ecclésiastiques et

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d'employer leur langue, ce n'est pas porter atteinte au dogme de Tunité du chef spi* rituel et de la langue liturgique; en faire autant, pour les Roumains du même Etat, c'est violer tous les dogmes et agir contrairement à l'esprit de la religion orthodoxe qui n'admettrait pas de distinctions phylétiques (de race). Ce sont là évidemment des distinctions que seul l'esprit byzantin peut concevoir, mais que tout esprit droit ne saurait admettre.

Le patriarcat œcuménique élève cependant une petite objection : Les Roumains qui réclament l'emploi de leur propre langue ne forment qu'une petite minorité par rapport à leurs congénères qui restent encore attachés à l'ancienne tradition. Je ne puis donc pas, ajoute-t-il, concéder à la minorité un droit que la majorité ne réclame pas.

Si même l'assertion du patriarcat était exacte, elle serait loin de justifier son refus. Ce n'est pas le nombre plus ou moins grand qui peut faire fléchir les dogmes à notre gré. Quand même nous ne formerions en Macédoine qu'une seule communauté, nous aurions toujours le droit d'avoir notre église àpart. A't-on jamais demandé aux communautés grecques qui existent en

Roumanie et ailleurs de combien de fidèles se compose chacune d'elles ? On leur a accordé le droit d'avoir leurs églises à part, leurs écoles à part, et nul ne se soucie de savoir si ces églises sont fréquentées par un grand nombre de Grecs ou si personne n'y met les pieds.

Nous formons encore, dites-vous, une minorité ? Eh bien, qu'on examine nos revendications en tant que minorité. On verra combien elles sont modestes. Voici en effet une note de propositions qui a été remise au patriarcat au mois d'avril 1904:

1" Les Roumains pourront se constituer dans toutes les ville et les villages en communautés roumano-orthodoxes indépendantes et reconnues par le patriarcat, à l'instar de la communauté greco-orthodoxe d'Uskub.

2° Le Saint Synode voudra bien accueillir, examiner et trancher sans retard et sans difficulté toute demande qui lui sera présentée en ce sens par la population roumaine ;

3® En vue d'introduire la paix au sein de la grande Eglise et d'éviter à l'avenir les scandales et les luttes pour la possession d'une église commune, les communautés roumano-orthodoxes auront le droit, si elles le jugent nécessaire, d'édifier et de

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posséder leurs églises propres. Elles disposent, à cet effet, des fonds nécessaires;

4^ Dans ce but, le Patriarcat œcuméni-^ que, saisi par les intéressés, fera sans retard les démarches voulues pour l'obtention de l'autorisation respective; ; ^

5® Les communautés indépendantes religieuses rounaano-orthodoxes pourront engager des prêtres, archiprêtres ou archiman-:

drites, et les métropolitains respectifs ac^ cepteront fraternellement l'installation de ces ecclésiastiques sans pouvoir s'y opposer, sauf pour des cas exceptionnels ayant trait aux mœurs ;

6^ Les prêtres engagés par les communautés roumano-orthodoxes seront libres de dire la messe en roumain, sur le désir de' ces communautés.

7^ Là où il n'existe encore qu'une seule église pour toute la population orthodoxe^î et où la messe ne se dit actuellement qu'en^ grec, des arrangements pourront intervenir pour que le service divin soit célébré alternativement en grec et en roumain.

Suivent quelques autres clauses peu importantes, et enfin :

12^ En vue de faciliter les relations entre la grande Eglise et les populations rou-: maines, ces dernières désigneront un re-'

présentant ecclésiastique du laïque chargé d*être l'interprète de leurs vœux et de poursuivre les différentes affaires d'ordre religieux intéressant les dites populations.

Non seulement le patriarcat a rejeté ces propositions, comme il avait rejeté toutes les autres, de même nature, qui lui avaient été soumises précédemment, mais encore il accentua, depuis, son attitude hostile à l'égard des adeptes des idées roumaines, de leiir clergé et de leurs églises^ Bientôt, en effet, sur un mot d'ordre du Phanar, les évêques grecs entreprirent une nouvelle croisade contre la . propagande roumaine.

On les vit de nouveau monter en chaire pour fulminer contre la langue roumaine, prêcher la haine, lancer l'anathème contre les prêtres roumains et exciter la population à les attaquer même à main armée.

Dans les endroits ou les roumanisants n'avaient pas une église à eux, ils furent exclus des églises grecques. Défense fut faite aux prêtres de leur prêter la moindre assistance religieuse. La propagande grecque s'acharna même contre les morts auxquels les évêques refusèrent la sépulture dans les cimetières. Des cortèges funèbres furent attaqués en pleine ville et terrorisés par la populace, ameutée par le clergé grec.

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Bref ce clergé fit de nouveau preuve d'une intolérance digne de la secte la plus fanatique.

En présence de l'intransigeance absolue dans laquelle le patriarcat œcuménique s'est «nfermé ainsi que de la recrudescence d'agitation qu'il a provoquée contre le mouve ment ecclésiastique roumain, nos congénères de Turquie ont presque complètement perdu l'espoir de voir le Phanar revenir à rescipiscence, Aussi n'attendent-ils plus la solution de leur question ecclésiastique que du gouvernement ottoman. La Sublime Porte a toujours, en effet, fait preuve d'une égale sollicitude pour les intérêts matériels et moraux de tous ses sujets sans distinction de nationalité. Il est donc à espérer qu'elle reconnaîtra le bien-fondé des revendications religieuses de la population roumaine et <^u'elle voudra bien faire droit à leurs justes demandes, d'autant plus que l'élément roumain, acquis aux idées nationales, a toujours fait preuve de l'attachement le plus sincère et du loyalisme le plus parfait envers la Turquie.

Tel est, en sa phase actuelle, le conflit ^ntre le patriarcat grec et les Roumains <ie Macédoine.

La presse grecque d'Athènes et de Té-

trangen qui n'a pourtant, nous semble-t-il,.

rien à voir dans ce conflit, nous reproche de la façon la plus amère, quand elle ne nous les impute à crime, nos tendances à constituer une église nationale.

Pourquoi, nous dit-elle en choeur, voulez-vous renverser un état de choses consacré par des traditions plusîenrs fois sé-^ culaires ?

A cela nous répondons : Nous ne sommes par les premiers à nous engager dans cette voie. Nous Tavons, au contraire, trouvée lar* gerrient frayée par tous nos coreligionnaires d'autre nationalité, ainsi que par le patriarcat lui-même et nous avons éprouvé le même besoin de nous servir, dans nos églises, de notre langue qu'ont ressenti les Russes, les Roumains de la rive gauche du Danube, les Serbes, les Bulgares, les Monténégrins, les Caramanlis d'Anatolie, les Arabes de Syrie, etc. à se servir des leurs.

Nous ne comprenons pas pourquoi nous seuls devrions continuer d'employer une langue qui est, pour la plupart d'entre nous et pour la presque totalité de nos femmes,, complètement étrangère.

Au dire de la presse grecque, nous se-' rions des mécréants dignes de toutes les foudres de l'anathème, pour avoir l'audace

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de réclamer une église nationale en Turquie. Que les Grecs du royaume de Grèce veuillent bien cependant se souvenir de ce qu'ils ont fait eux-mêmes. Leur premier soin, aussitôt qu'ils se sont constitués en royaume, a été de se séparer du patriarcat grec de Constantinople, de proclamar leur église autocéfale. S'ils voulaient se donner un peu la peine de lire leur propre histoire, ils y trouveraient des choses singulièrement étonnantes. Ils verraient, par exemple, que le conflit entre le patriarcat grec de Constantinople, qui prétendait conserver son autorité spirituelle sur le royaume de Grèce, et entre le peuple des Hellènes, qui tenait absolument à s'en aflranchir complètement, a duré longtemps, très longtemps ; qu'il a failli mal tourner, qu'il s'en est fallu de fort peu pour que le patriarcat n'ait pas prononcé l'anathème contre lui, qu'il ne l'ait pas déclaré schismatique tout comme il l'a fait quarante ans plus tard contre les Bulgares et comme il menace de le faire actellement contre les Roumains de Turquie.

Les Grecs doivent se rappeler quelque chose des fameux Jomos et Antitomos qui ont été écrits à l'époque de leur séparation d'avec l'église du Phanar. Et s'ils feignent

de l'avoir oublié, lés autres pourraient leur refraîchir la mémoire.

Mais, va-ton nous dire, pourquoi le patriarcat œcuménique s'acharne-t-il contre le mouvement national roumain et se montret-il intraitable sur la question ecclésiastique des Roumains?

' L'attitude du patriarcat s'explique très simplement.

Par une conception erronée de ses devoirs, le patriarcat en est arrivé à se croire non pas le chef spirituel de tous les orthodoxes de Turquie sans distinction de nationalité, mais le chef de la nation grecque.

Partant de cette idée complètement fausse, le patriarcat œcuménique, ou plutôt la coterie laïco-cléricale, connue sous le nom de conseil mixte, qui de fait dirige ce patriarcat, s'est mis complètement à la remorque du gouvernement grec.

On connaît les rêves chimériques que ce gouvernement a toujours caressés au sujet de certaines provinces de l'Empire Ottoman.

Mais pour pouvoir soutenir ses prétentions sur ces pays avec une apparence de droit, il a besoin d'un élément de même race.

Or, l'élément grec, par lui-même, est fort restreint. Ce qui vient lui donner une grande importance, ce sont les divers éléments sou-

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mis à Tautorité du patriarcat ou, ce qui re* vient au même, à l'influence de Thellénisme* Parmi ces éléments étrangers qui forment encore la clientèle de l'hellénisme, la population roumaine est celle qui, aussi bien par son nombre que par ses autres qualités, constitue l'appoint le plus sérieux.

Le jour où cette clientèle viendrait à faire défaut à l'hellénisme, celui-ci serait réduit, en Macédoine, en Epire et en Albanie, à si peu que rien.

Le patriarcat œcuménique, qui a épousé les intérêts politiques et de race des Grecs, s'efforce, par tous les moyens en son pouvoir, d'étouffer toute idée de réveil national parmi les Roumains, afin de pouvoir leur faire servir les intérêts de l'Etat grec.

Mais pour avoir voulu faire le jeu de la Grèce, l'église du Phanar a perdu un bien grand nombre de ses ressortissants. Parviendra t-il à conserver à l'hellénisme sa clientèle on bien compromettra-t-il son autorité, au point de la voir circonscrite un jour à la banlieue de Constantinople ? Ses pertes successives sont là pour montrer quels autres mécomptes le Phanar se prépare par son intolérance absolue. Il est dommage qu'il n'ait rien appris, rien oublié, à la suite de tant de dures épreuves.

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