‹ Les Roumains de TurquieChapitre 21 sur 22 · COUP D'ŒIL D'ENSEMBLE · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL D'ENSEMBLE

Ce qui précède a, croyons-nous, suffisamment montré de quelle nature sont les revendications nationales des Roumains de Turquie.

Comme élément distinct de tous les autres éléments de ce pays, ils désirent conserver inaltéré leur caractère ethnique, se développer dans leur propre élément conformément au génie de leur racé, à leurs aptitudes spéciales, à leurs occupations, à leurs mœurs, qui formant des traits essentiellement différents de ceux des autres nationalités de TEmpire Ottoman. Par conséquent, il est naturel qu'ils éprouvent le besoin de faire usage de leur langue aussi bien dans leurs écoles que dans leurs -églises. Le plus élémentaire principe d'é-

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ducatîon veut que leurs enfants commencent à s'instruire, en allant à Técole, dans leur propre idiome et non pas dans une langue entièrement étrangère pour eux telle que le grec, qui leur a pendant si longtemps été imposée. Leur désir d'entendre^^ à Téglise, la parole de Dieu dans leur propre langue et non plus dans la langue grecque que le patriarcat œcuménique les force, sous peine d'excommunication, à employer, n'a rien que de très naturel et de très légitime. Ce désir ne va pas à Tencontre des canons de l'Eglise orthodoxe et ne consti-^ tue pas non plus une innovation, du moment que toutes les autres nationalités orthodoxes de Turquie, pour ne parler que de celles-là, ont déjà obtenu satisfaction à cet égard. De même, le droit qu'ils réclament de se constituer partout en communautés religieuses distinctes et d'avoir un chef religieux à part est un droit reconnu à toutes les autres nationalités de Turquie.

Ils y tiennent d'autant plus que c'est seulement par ce moyen qu'ils pourront avoir une existence complètement - légale, comme nationalité distincte, se donner une organisation nationale, mettre leurs institutions scolaires et religieuses à l'abri de tout arbitraire et assurer l'entretien de ces insti-

tutions en y affectant les revenus des biens de mainmorte des communautés relîgieu- 45es que le clergé grec emploie actuellement, par un abus scandaleux de ses .prérogatives, uniquement à l'entretien d'institutions scolaires et religieuses ayant un caractère -de propagande hellénique.

Les revendications de l'élément roumain de Turquie peuvent donc se résumer en deux mots : liberté de s'instruire et de prier Dieu en langue roumaine, droit d'avoir un chef religieux à part, un clergé national et de se constituer partout en communautés religieuses.

En dehors de ces revendications, les Roumains de Turquie n'ont et ne peuvent raisonnablement avoir aucune tendance, aucune aspiration politique ou plutôt s'ils en ont, elles sont de telle nature qu'elles ne sauraient constituer une menace pour personne, attendu qu'elles ne peuvent forcément avoir pour objectif que le maintien du statu quo ou, ce qui revient au même, de l'intégrité territoriale de la Turquie, de l'ordre et de la tranquillité.

D'autres peuvent s'agiter dans l'intention plus ou moins avouée de s'unir, un jour politiquement, à tel ou tel Etat limitrophe.

Les Bulgares peuvent tenir les yeux obsti-

nément tournés du côté de la Bulgarie, les Grecs, du côté de la Grèce, les Serbes, du côté de la Serbie. Ils peuvent à certains moments prêter Toreille aux instigations venues de Sofia, d'Athènes ou de Belgrade.

Leurrés par la perspective d'uns union éventuelle avec leurs congénères de Bulgarie, de Grèce ou de Serbie, ils peuvent se laisser aller à faire le jeu de la politique de ' <:es Etats, en provoquant et en entretenant des désordres en Macédoine.

Pareille perspective est tout à fait exclue pour l'élément roumain de Turquie. Eloigné comme il Test de la grande masse de Roumains de la rive gauche du Danube, pris comme dans un étau entre l'élément slave et l'élément grec, également menacé par les tendances d'absorption de ces races, qui en veulent d'ores et déjà à son individualité, il est clair que ce peuple ne saurait vouloir faire cause commune ni avec l'un ni avec l'autre, en vue de déterminer éventuellement un remaniement territorial de la Turquie, vu que tout changement politique ne s'y opérerait qu'au détriment de son individualité propre.

Aussi se tient-il à l'écart des troubles soulevés par les Slaves ou les Grecs. Une triste expérience lui a fait prendre en hor-

"l^'» N. PAPAHAGI

reur tout mouvement séditieux, toute menée subversive. Non seulement aucune perspective ne lui sourit au bout des tous les prétendus mouvements insurrectionnels, mais il en subit les effets immédiats et subséquents. Peuple commercial, industriel et pastoral, il est lésé dans ser intérêts économiques par la stagnation des affaires que les désordres amènent naturellement, il est molesté dans ses biens, ses bestiaux deviennent la proie des bandits, son épargne lui est arrachée par les tortures et la terreur.

Le plus souvent c'est sur son dos qu'on se chamaille. Pris entre Tenclume et le marteau, il a à souffrir aussi bien des excès des fauteurs des désordres que de la répression qui, en pareille circonstance, ne saurait forcément s'exercer avec beaucomp de discernement.

C'est donc par un sentiment de conservation de . son caractère ethnique que . la.

population roumaine de Turquie refuse de faire cause commune soit avec les Grecs^ soit avec les Bulgares, soit avec les Serbes. C'est par le même instinct de conservation qu'elle s'attache sincèrement à l'Empire Ottoman, qu'elle considère comme la meilleure sauvegarde de ses intérêts de race.

Aussi, plus ce sentiment sera développé^

LES ROUMAINS DE TURQUIE l*^*?

plus la Turquie pourra compter sur un élément d'ordre, tout aussi intéressé au maintien du statu quo que l'Etat turc lui même, car son sort en tant que nation distincte est étroitement lié au sort de la Turquie en tant qu'Etat.

A ce point de vue les intérêts des Turcs et des Roumains sont absolument identiques et ce serait une faute aussi bien de la part de la Turquie que de la part de Puissances, qui désirent sincèrement le maintien de l'intégrité territoriale de l'Empire Ottoman, que de ne pas aider au développement, dans le sens national, d'une population dont les tendances ne sont et ne sauraient être qu'éminemment conservatrices.

Car, cette population, dont l'importance numérique et la situation prépondérante ne sauraient échapper à personne, est non seulement susceptible de beaucoup de progrès, mais encore elle est destinée à constituer un facteur important pour le maintien de la tranquillité et du bon ordre. Il est, en effet, évident que plus elle s'affranchira des influences morales étrangères, qui l'ont tant de fois égarée et l'ont poussée à servir des intérêts opposés à ceux de l'Empire Ottoman et aux siens propres, plus elle refusera de se prêter à faire le jeu de qui que ce soit.

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