‹ Les Roumains de TurquieChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La chaîne du Pinde, déjà colonisée par les Romains, se vit envahie au Vll-e siècle par une nouvelle et autrement nombreuse population romaine, qui, fuyant devant la poussée formidable des Slaves, s'étendit en Macédoine, en Epire, en Albanie, en Thessalie et en Grèce.

Le reste des colons romains qui avaient dû se conserver dans ces régions ne tar* dèrent naturellement pas à se confondra dans cette nouvelle masse de population de même origine et de même langue.

C'est de la fusion de ces deux éléments d^origine latine qu'est sorti le peuple généralement connu aujourd'hui sous le nom de Roumains ou de Valaqiies de Macédoine et dont nous allons nous occuper dans cette étude.

On ne doit certes pas s'attendre à ce que, dans un travail destiné à donner une idée plutôt sommaire de ce peuple, nous nous attardions à établir sur la base de documents, heureusement très nombreux, les preuves irréfragables de la communauté d'origine des Macédo-Roumains et des Daco- Roumains.

Les chroniqueurs byzantins Chalcocondylas*), Nicétas Choniatès, Pachymère, Kékauménos', les ethnographes étrangers comme Leake, Pouque ville, Kanitz, Thunmann, Lejean et tant d'autres ; les auteurs grecs euxmêmes qui écrivaient à une époque où la conscience ethnique chez les Roumains de Turquie ne donnait pas encore signe de réveil et où la théorie de Vlakophones, de Bulgarophones. d'Albanophones, etc. n'était pas encore inventée, sont tous unanimes à reconnaître cette communauté d'origine et de langue entre les deux tronçons de la race roumaine séparés par tant de lieues et tant de peuples.

i) „Le8 montagnes du Pinde son: habitées par des Valaaues, qui parlent la même langue que les Daces qui haoîtent sur les rives du Danube" (Chalcocondylas, De rebus Turcicis, Bonn, p. 319)

,11s s'appellent, les uns et les autres, Valaques. (Id.)". Le même chroniqueur nous dit que les Valaques habitent en Thessalie, au Pinde, en Laconie, près du mont Taygète et au Ténar.

16 N. PAPAHAGI

Pour nous borner à un témoignage, qui pourrait d'autant moins être récusé qu'il émane d'un homme d'Etat grec, voici ce que M. Rangabé, le plus éminent érudit de la Grèce moderne, ex-ministre des affaires étrangères, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Paris er à Berlin, écrivait en 1856 dans la revue „Pandora** d'Athènes :

„ Quand on dit aujourd'hui à Athènes Roumaines ou Valaques, on entend toujours ces météores qui paraissent de temps à autre au nord de la Grèce et jettent sur notre beau pays la pluie dorée des champs Danubiens et nous oublions que même parmi nous, en Attique même et dans d'autres contrées helléniques, il y a d'autres Roumaines dont la race constitue une grande partie des habitants de ces contrées et qui méritent à plusieurss points de vue notre attention.

^Pandora", ajoute M. Rangabé, se décide aujourd'hui à rendre justice à ces Roumaines qui habitent le même pays que nous et qui ne sont pas moins dignes d'être à côté des dames civilisées, quoiqu'elles ne dansent pas la polka et ne portent pas de robes parisiennes.

„ Les Roumains de Grèce, de Macédoine, d'Epire et de Thessalie sont des colonies

venues de la Roumanie proprement dite. Cela se voit non seulement à leur dénomination commune et à leur langue, mais encore au nom de Mégalo* Vlahi (Grands Valaques), nom donné aux Roumains du Pinde. En comparant leur figure, leur stature et leur caractère, on voit qu'ils sont d'origine latine.

„ Les Roumains qui habitent aujourd'hui la Grèce, la Thessalie, l'Epire et la Macédoine, sont plus de 600,000 " .

Pouqueville, le célèbre consul de France à Janina, au temps d'Ali-pacha, dont l'impartialité ne saurait non plus être mise en doute par personne, attendu qu'il écrivait à une époque où le royaume de Grèce n'existait pas, qu'il avait des sentiments très philhellènes et que ses renseignements sur la population roumaine sont pris sur place, écrivait ce qui suit:

„ Les Grands Valaques (Mégalo-vlachites), qui habitent de nos jours les hautes montagnes du Pinde, tels que ceux du canton de Malacassis et d'Aspropotamos, se prétendent, sans en fournir aucune preuve historique, descendants des débris de l'armée de Pompée qui se réfugièrent dans les montagnes de Thessalie après la bataille de Pharsale.

„ D'autres d'entre eux croient être la pos-

18 N. PAPAHAOI

térîté d'une colonie sortie des Abruzzes et ils donnent pour raison de cette tradition que les Valaques Aspropotamites se qualifient encore de Bruzzi-Vlahi (Valaques brutiens).

„ Enfin la même opinion est commune aux Valaques Perrhébiens qui habitent Mezzovo, une partie du canton de Zagori (au nord de Janina), de la Lévadie, de TAttique et qu'on trouve jusqu'en Morée.

„ Pour ce qui e^t des tribus valaques voisines du Parnasse et du Céphise de la Phocide, elles prétendent avoir une origine commune avec les Grands Valaques (Mégalo- Vlachites) et toutes en général revendiquent avec orgueil le nom de Romains.

„Je ne sais à quelle époque précise les Valaques se sont établis dans le Pinde, ni pourquoi les Grecs les ont surnommés Mégalovlachites (Grands Valaques); cependant la première partie de ce problème se résoudrait, si on pouvait admettre en preuve leurs versions populaires : ils y seraient à ce titre depuis une haute antiquité *^ . (Pouqueville tome 2, page 328-330). Et à la page 360, parlant de Chaliki, l'ancienne Chalkis des Dolopes, située dans les gorges les plus élevées du Pinde, le même auteur écrit :

„ Chaliki se compose de 300 familles de Valaques très pauvres, mais très hospitaliers

«t civils. Comme tous les Aspropotamites, ils se prétendent d'origine romaine et s'appellent Bruzzi-Vlahî. On m'a assuré que ces pâtres portaient encore il n'y a guère qu'un demi-siècle un chapeau en feutre et pour vêtement l'habit des bergers du Latium "♦

Mais à défaut même des témoignages si nombreux fournis par les chroniqueurs byzantins ainsi que par les auteurs étrangers «t grecs, à défaut de toute autre preuve historique, la langue, qui est le principal signe distinctif d'une nationalité, suffit à elle seule pour ne laisser subsister aucun doute au sujet de la communauté d'origine entre Macédo- Roumaîns et Daco-Roumains.

Personne, assurément, ne saurait admettre <jue les deux idiomes latins, s'ils avaient été à l'origine deux idiomes différents, eussent pu, par le plus singulier des hasards, se développer au cours des siècles, d'une façon identique.

Il est, en effet, évident qu'à part là différence de quelques vocables, différence explicable par les influences du voisinage auxquelles ils ont été soumis, les deux idiomes ont subi les mêmes transformations. Ils ont été régis par les mêmes lois phonétiques; les mêmes phénomènes linguistiques se manifestent chez l'un comme chez l'autre. Dé-

20 N. PAPAHAGI

clinaîson et conjugaison des partîes du discours variables, dérivation des mots, emploi des prépositions et des autres parties du discours indéclinables, çyntaxe des mots et des propositions revêtissent les mêmes formes, suivent la même marche, présentent le même aspect dans les deux idiomes.

Désinences, formes grammaticales, flexion des mots, en un mot toute la structure et la texture d'une langue offrent des ressemblances tellement évidentes même à l'œil le plus distrait, qu'il suffit de l'examen le plus superficiel pour se convaincre pleinement de l'identité parfaite des deux idiomes.

Ce phénomène curieux d'un développement parallèle entre deux dialectes est d'autant plus digne de remarque si l'on considère, d'un côté, la distance énorme qui sépare les Macédo-Roumains d'avec les Daco- Roumains et, de l'autre, la cessation complète, pendant environ dix siècles, de tout rapport, de tout point de contact entre ces deux branches de la même race.

Si nous avons insisté sur ce point, au sujet duquel toute discussion semblerait devoir être oiseuse, c'est parce que, le croirait-on ? il s'est trouvé des hommes qui se sont ingéniés à forger des théories passablement paradoxales tendant à faire croire

que malgré rîdîome latin parlé par la population roumaine de Turquie, elle n'en serait pas moins d'origine grecque. Il est vrai que ces hommes-là sont hautement intéressés à ce qu'il n'y ait que des Grecs en Macédoine, en Epire, en Albanie, etc. Aussi îiî la différence de langue, ni les différences profondes des us et coutumes, des traditioni» et légendes, des mœurs, des costuines, des occupations, qui séparent le peuple roumain de Turquie d'avec le peuple grec aussi bien que d'avec les autres peuples cohabitant la Turquie, ne sauraient-elles avoir absolument aucune valeur à leurs yeux.

Nous attacher à relever une erreur voulue, ce serait nous donner la peine de prouver ce qui de toutes façons saute aux yeux.

Nous laisserons donc les Grecs mettre leur esprit à la torture tant qu'il leur plaira pour soutenir une thèse démentie par le témoignage des chroniqueurs byzantins et de leurs propres auteurs modernes qu'ils feignent d'ignorer pour mieux se repaître de chimères, et nous nous hâterons de suivre la population roumaine du Pinde dans les phases principales de son histoire.

Page 1