DU PINDE
Aînsi que nous l'avons dît, repoussés par les invasions slaves vers le sud de la péninsule balkanique, les Roumains de la Mésie s'établirent sur plusieurs points de la Macédoine où ils trouvèrent naturellement de nombreux congénères, établis dans cette contrée depuis la conquête romaine. Toutefois, le gros de cette nouvelle population roumaine se porta beaucoup plus au sud^ vers le Pinde, se déversant sur toute la chaîne de ce massif de montagnes, de même que sur une grande portion de l'Albanie et sur la plus grande partie de l'Epire et de Thessalie et même dans la Grèce proprement dite.
Les nouveaux arrivés y trouvrèrent, inu-
tile de le répéter, notamment dans le Pinde, les débris des colonies romaines du temps de la République et formèrent avec ceux-ci, pendant longtemps, la majorité écrasante si non la totalité de la population dans les régions que nous venons de citer. Le fait est tellement certain qu'à partir du Xl-e siècle, aussi bien les chroniqueurs byzantins (Chalcocondylas, Nicétas, Pachymère, Kekauménos, Franzès) que les chroniqueurs français comme Villehardouin, etc. ne désignent dans leurs ouvrages la Thessalie, TEpire et les montagnes du Pinde que du nom de Valachies.
On ne sait pas encore au juste si les Roumains se sont constitués en ,, toparchies " ou principautés distinctes dès leurs arrivée dans leur nouvelle patrie ou bien quelques siècles plus tard. Il est toutefois hors de doute que les colonies romaines établies déjà antérieurement dans le Pinde devaient avoir une organisation propre, qui, à plusieurs égards, survécut à tous les bouleversements pendant longtemps et même jusqu'à tout dernièrement, et que c'est cette forte organisation qui servit peut-être de base à la constitution des principautés roumaines dans le Pinde.
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'au Xll-e siècle, ces principautés existaient et étaient
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déjà dans toute leur force, puisqu'à partir de cette époque les chroniqueurs byzantins et français, cités déjà plus haut, aussi bien que d'autres auteurs parlent constamment de ces deux principautés qu'ils désignent du nom de Grande Valachie (Mégali Vlahia, Blaquie la Grant) et de Petite Valachie (Micri Vlahia) et qu'ils en retracent l'histoire.
AuXII-e siècle, les limites de la Grande Valachie étaient: au nord, l'Olympe et les monts Cambuniens, au sud, le Sperkius et la ville de Lamia (Zeitoun), comprenant la Thessalie, la Phtiotide, la Pelasgiotide et la Locride et ayant pour villes principales Larissa, Triccala, Alassona, Domoko, Pharsala et Patradjik.
La Petite Valachie, appelée aussi le Despotat d'Epire, comprenait l'Epire, la Thesprotie, etc. et avait pour villes principales Durazzo, Bérat, Arghirocastro, Arta, etc.
Les chroniqueurs nous signalent également à la même époque une autre toparchie valaque, comprenant la Dolopie et la région occupée encore aujourd'hui par une nombreuse population roumaine (Metzovo, Siraco, Calarîtzi, la région de Zagor, etc.). Cette toparchie s'appelait la Valachie Supérieure (Anovlahia).
Nous aurions certes fort à faire — et du reste ce serait fastidieux — s'il fallait rapporter ici tous les passages des chroniqueurs
'byzantins et étrangers se référant à ces principautés valaques.
Aussi croyons-nous devoir nous en tenir à quelques passages qui donnent une idée très nette de la force de ces principautés ainsi que de leur situation par rapport à l'empire byzantin.
Benjamin deTudelle qui a parcouru TEpire et la Thessalie en 1163-1164 parle ainsi qu'il suit des Valaques qu'il a vus de ses propres yeux et sur lesquels il a recueilli de précieux renseignements :
j, Cette nation, dit-il, surpasse même les chèvres en agilité; du haut de leurs montagnes les habitants descendent en Grèce, pillent et ravagent le pays. Personne ne peut leur faire la guerre et un roi ne saurait les soumettre. Rencontrent-ils un Juif, ils le dépouillent et le renvoient, mais un Grec est immanquablement tué. beur- principauté commence à Zeitoun**.
Le chroniqueur byzantin Pachymère constate en ces termes l'importance de la principauté valaque.
» Le gendre de Taron, nommé Jean, était prince d'une nation très nombreuse et il était assez puissant pour faire des conquêtes. Son armée était composée de Romains,
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qu'on nomme à présent (en 1260) Grands- Valaques.
y, Avec cette armée il était seul assez fort pour arrêter trois grands capitaines:
Jean Paléologue, grand domestique, Alexis Stratigopoulo, Jean Raoul, et pour les empêcher d'aller plus loin que Bérée, bien qu'ils eussent tous trois des forces considérables **. (Pachymère Liv. I chap. 30, paragraphe 2).
Enfin, voici un document qui établit les rapports des principautés valaques avec l'Empire de Byzance.
En 1343, leur prince étant mort, les Valaques en demandèrent un à la cour byzantine. Cantacuzène leur donna son propre frère avec un diplôme qu'il reproduit intégralement dans son histoire (Livr. 2. Ch.
53). Voici un extrait de ce remarquable document :
„ Désirant en toute rencontre rendre à mon frère des témoignages avantageux, je lui ai fait expédier ces lettres scellées de la bulle d'or par lesquelles j'ordonne qu'il soit gouverneur, durant toute sa vie, des pays et forts de la Valachie, et qu'il les maintienne dans mon obéissance, comme il s'y est obligé par serment.
;, Quoiqu'il soit peut-être inutile de rap-
porter les articles jurés et qu'il semble que ce soit faire injure à la pureté de ses intentions et à la sincérité de son amitié, néanmoins parce qu'il est toujours louable de marcher dans un chemin uni et sûr, je le marquerai ici. Ces articles sont :
„ Qu'il sera ami de mes amis et ennemi de mes ennemis ; qu'il jouira pendant sa vie du gouvernement de la Valachie, sans pouvoir toutefois le transmettre à son fils, à moins d'en avoir obtenu la permission.
^ Que non seulement il me gardera la fidélité, mais qu'il la gardera aussi à l'empereur Jean Paléologue et à celui que je nommerais pour successeur, s'il venait à mourir sans enfants ; qu'il sera fait mention dans toute la Valachie de l'impératrice Anne et de l'empereur Jean, selon la coutume;
y, Que les métropoles, les évêchés, les monastères et les autres églises du pays seront soumises comme elles l'ont été anciennement à la grande Eglise de Constantinople, sans pouvoir être pour cela privées des revenus et des droits qui leur appartiennent.
„ Que si j'envoie mon très cher parent ou quelque* autre en Valachie, l'Ange (Jean) vivra en bonne intelligence avec lui; s'il
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survient quelque différend entre eux, la décision en sera remise à mon jugement.
y, Que les frontières de la Valachie ou despotat seront gardées comme par le passé, afin qu'il n'y soit exercé aucun acte d'hostilité.
^ Que si l'Ange (son frère Jean) prend quelque fort autour de la Valachie, ce fort appartiendra à son gouvernement; que si j'entretiens la paix, avec les Catalans, Jean l'entretiendra aussi, et si je leur fais la guerre, il la leur fera de même;
„ Que si je trouve à propos d'établir un préfet pour le bien de mon service, je pourrai le faire par son ministère ou autrement.
» Que si les Grands de le Valachie désirent venir à ma cour pour me demander des grâces et des emplois, il ne pourra pas les en empêcher.
„ Qu'il sera obligé de mener des troupes en toutes provinces d'Occident où je porterai mes armées; et sije les porte au delà de Crissopole (Cavala), il ne sera tenu d'y venir qu'avec telle partie qu'il pourra amener.
^ Voilà, ajoute Cantacuzène, les conditions sous lesquelles l'empereur donna le gouvernement de Thessalie à Jean l'Ange qui fut reçu par ceux du pays avec des pro-
testations de toutes sortes de respect et d'obéissance ".
Une remarque à faire au sujet de ce chrysobulle. Si la chancellerie byzantine conservait à la Thessalie son ancien nom, les habitants du pays ne lui donnaient que le nom de Valachie. Et c'est pour ne pas déplaire aux Valaques que Cantacuzène n'emploie dans ce diplôme que le nom donné au pays où il serait lu par les habitants.
Ces documents, auxquels nous pourrions ajouter de nombreux autres empruntés aux divers chroniqueurs byzantins et étrangers, suffisent, croyons-nous, à donner une idée sommaire au sujet des principautés valaques du Pinde jusqu'à l'arrivée des Turcs en Europe.