DU PINDE
„ Les Valaques eurent la sagesse, en se soumettant au grand Seigneur, d'obtenir une capitulation qui rendit longtemps leur con dition meilleure que celle des autres raïas * , dit Pouqueville, le consul de France à Janina au temps d*Ali-pacha, dans son Voyage dans la Grèce, 11 p. 159.
Les Roumains d'Epire et de Thessalie ont été, en effet, les seuls parmi les autres peuples chrétiens de la péninsule des Balkans soumis à la domination ottomane, qui ont su conserver jusqu'au commencement du XlX-e siècle une espèce de demiindépendance, de self-gouvernement, pourrait-on dire, à plusieurs égards, grâce à
certains privilèges qu'ils ont obtenus de la part des conquérants.
Ce fut avec Murad II (1422-1451) que les Valaques conclurent une première capitulation ^) ou arrangement aux termes duquel ils conservaient le droit de s'administrer eux-mêmes; de faire rendre la justice dans leurs communes par leurs conseils de sagesse composés de leurs chefs et notables, sauf la haute justice qui devait être rendue en présence d un cadi ; d'avoir la garde de leurs frontières; de faire la police chez eux et enfin, faveur suprême, ils étaient exemps d'impôts et n'étaient tenus de payer qu'une redevance annuelle qui était plutôt un hommage de vassalité qu'un tribut de servitude.
„ Par suite de leur bonheur, dit encore Pouqueville dans son Voyage (t. 42 pag.
337), les Valaques se trouvèrent placés sous la protection des Sultanes Validés ou mères, au trésor desquelles ils versaient une redevance annuelle, qui était plutôt un hommage de vasselage qu'un tribut de ser-
i) Le chroniqueur byzantin Franzès nous apprend que le Sultan fit un voyage pour s'entendre avec les Valaques, au sujet des conditions de leur soumission : „Au printemps de Tannée 6970 (... ?) dit-il, Murad se transporta dans la Grande Valachie et s'en revint après avoir mis ordre aux affaires (Liv. 4 ch. 19)
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vitude. A ce prix, ils furent exempts du mélange des Turcs. Et restés comme pays d*Etat, ne connaissant ni exacteurs ni agents, ils repartissaient eux-mêmes leurs impôts.
Les redevances, ils les payaient au 21-ème bureau du defterdar sous le titre de Malacassis.
yj Gouvernés dans leurs bourgs et villages par un conseil de sagesse composé de vieillards, ils vivaient sous des lois aussi simples que leurs mœurs patriarcales dont elles étaient l'expression. Libres dans leur culte, libres dans leurs familles, ils avaient traversé les orages des révolutions, qui agitèrent tant de fois TEpire jusqu'à Tavènement fatal d'Ali pacha au gouvernement de cette province. Alors les Grands Valaques subirent le joug du satrape de Janina^.
Possédant à un haut degré le sentiment de la liberté et de l'honneur, les Roumains de Turquie ont pu, à l'abri de ces privilèges, conserver intacts, dans leurs montagnes inaccessibles, le trésor de leur nationalité, leurs mœurs pures et leur foi.
Pendant que les Slaves et les Grecs gémissaient sous le poids de la servitude, réduits qu'ils étaient à être des serfs attachés à la glèbe et que, pour échapper aux conséquences de la conquête, ils étaient forcés
d'abjurer leur foi et d'embrasser Tislamisme, seul le peuple roumain a pu traverser les vicissitudes des temps sans être entamé.
En parcourant la presqu'île des Balkans en tout sens, on est frappé, en effet, par deux choses dignes de toute attention : par l'absence complète de Roumains musulmans d'abord, et ensuite par l'absence presque tout aussi complète de l'état de servage parmi la population roumaine. On y trouvera des milliers de Serbes, de Bulgares, de Grecs et d'Albanais qui ont em:
brassé l'islamisme, on ne trouvera qu'une seule grosse bourgade roumaine, la bourgade de Nanta, dans la région de Meglénié, vilayet de Salonique, qui ait abjuré la foi ancestrale.
De même, sauf trois ou quatre villages de la même région et un infime nombre de Roumains habitant la plaine de Muzakié, sur la côte de l'Adriatique, en Albanie, nulle part on ne trouvera la population roumaine réduite à l'état de servage, tandis que les populations slaves et grecques de Turquie ne sont encore, dans leur immense majorité, qu'une espèce d'ilotes des beys musulmans.
C'est aussi grâce à cette demi-indépendance, qui avait à la base une large auto-
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nomie communale, que rélémènt roumain de Turquie a pu développer librement ses qualités et ses aptitudes et arriver bientôt, sous la domination ottomane, à un état de prospérité matérielle que ne connurent point les autres raïas,
Il convient aussi de faire remarquer que certaines communes roumaines du Pinde, telles que Périvoli, la petite ville de Metzovo, etc. avaient obtenu des privilèges tout à fait spéciaux sur la base de firmans qu'elles possèdent encore.
Les prérogatives accordées à la population roumaine du Pinde par le Sultan Murad II et confirmées par le Sultan Souleyman-le-Magnifigre ont été en vigueur jusqu'au commencement du XlX-e siècle '), époque à laquelle elles furent supprimées en partie par Ali pacha de Tépélen, satrape de Janina, et en partie, à diverses autres reprises, par le gouvernement turc lui-même qui les avait pourtant religieusement respectées jusqu'au jour où l'élément roumain du Pinde, égaré par les agents de l'hellénisme sur ses vrais intérêts, a commis la
i) L'auteur grec Aravandinos, qui écrivait il y a environ 50 ans, confirme lui aussi ce fait, du reste très connu: ^Les Valaques qui se trouvent aux confins de PEpire et de la Thessalie, dit-il, ont conservé pendant long* temps leur autonomie (Aravandinos,! pp. 186, 187).
folie de prendre part, d'une façon si brillante d'ailleurs, comme nous le verrons bientôt, à cette grande insurrection grecque <jui, après sept ans de luttes épiques, allait aboutir à la formation du royaume de Grèce.