‹ Les Roumains de TurquieChapitre 7 sur 22 · L'HELLÉNISME · texte numérisé non relu

L'HELLÉNISME

Nous n'avons certes pas Tintention de retracer ici, fût-ce même succinctement, l'histoire de la grande insurrection grecque. Il est cependant une chose que nous devons faire remarquer. C'est que les Roumains ont pris une part brillante à cette insurrection. La plupart des héros de l'indépendance grecque, ceux dont l'hellénisme est, à bon droit, le plus fier, étaient de purs Roumains. Et pour commencer par le promoteur du mouvement insurrectionnel grec, Riga Féréos était un Roumain de la commune de Velestino, en Thessalie, de même qu'étaient Roumains les fameux chefs Blahava, Caciandoni, Boukovala, Androutzo»

Dîako, Cionga, etc. Les Botzarîs eux-mêmes étaient des Roumains.

Ce fait n'a rien qui puisse étonner. Peuple montagnard, le peuple roumain de Turquie, auquel la domination ottomane avait laissé une espèce de demi-indépendance, de self-gouvernement, en lui accordant de grands privilèges qui ont subsisté jusqu'à il y a un siècle à peine, avait sans doute mieux conservé le sentiment de la liberté, à une époque où les Grecs et les Slaves de Turquie étaient réduits au servage.

Constitués en clans ou tribus obéissant à des chefs puissants, maîtres des gorges et des défilés dangereux des montagnes, ils étaient naturellement mieux en état d'entretenir l'insurrection pendant si longtemps. Celle-ci, étouffée sur un point, éclatait sur un autre. Elle était surtout entretenue par ces tribus errantes de Roumains, connus sous le nom de Farsherotzi (Arvanitovlahi), qui, bien que possesseurs d'immenses troupeaux de moutons, ne payent encore aucun impôt à l'Etat, ne sont même pas soumis à un recensement et qui, possédant au plus haut degré le sentiment de l'indépendance, braves autant qu'on peut l'être, ont fourni, de tout temps, aux insurrections grecques la plupart de leurs héros.

38 N. PAPAHAGI

Sans doute, en Occident, on semble à peine s'en douter et encore moins s'en doutait-on à l'époque où ces braves étonnaient le monde par leurs prouesses.

A cette époque-là on n'avait même pas idée de l'existence d'un élément roumain eh Turquie. Et les poètes, qui avaient accordé leiur lyre pour chanter les hauts faits d'armes des vaillants chefs du mouvement insurrectionnel grec, ne pouvaient certes pas savoir que la plupart de ceux dont ik chantaient les exploits étaient tout purement des Roumains ou des Albanais, dont les Grecs avaient estropié les noms en les façonnant de leur mieux à la grecque.

Le fait est tellement vrai que les Grecs eux-mêmes sont bien obligés d'en convenir- Et pour ne citer que des témoignages tout récents, voici ce que nous trouvons à ce sujet dans la revue VUeUéntsme du mois de Juin 1904, qui paraît à Paris et qui est l'organe de la société grecque ^Hellenismos** :

„ Actuellement les Koutzo-Valaques (c'est de ce nom que les Grecs ont pris l'habitude depuis quelque temps de désigner les Roumains de Turquie) se disent Hellènes et ils le sont effectivement devenus à avoir si longtemps partagé notre existence nationale^

notre sort, nos espérances, nos luttes et si généreusement versé leur san^ et dépensé leur argent pour la cause grecque ** .

Et dans le Messager d Athènes du 16 Juillet 1904:

„ ... Ces nomades que l'on dît Koutzo- Valaques feraient passer un mauvais quart d'heure aux propagandistes, s'ils s'avisaient, devant eux, de parler des Hellènes d'une façon irrespectueuse. C'est qu'ils sont fiers de se dire Hellènes et de donner au besoin, comme leurs pères [ont fait en 1821^ leur sanç pour la cause hellénique " .

Pour n'avoir pas à revenir sur ce sujet, nous ajouterons que ce n'est pas seulement en 1821, mais bien avant cette date que les Roumains de Turquie ont prêté leur appui à l'idée grecque.

A diverses autres époques, ils ont pris les armes en faveur de la cause grecque et ont vaillamment soutenu les prétentions de l'hellénisme.

Pour ne parler que de deux dates plus généralement connues, quand, en 1854, lors de la guerre de Crimée, la Grèce voulut se prêter à faire une diversion en Turquie «n y envoyant des chefs d'insurgés, ce furent des Roumains qui s'unirent à ces chefs ^t donnèrent le signal de la révolution.

40 N. PAPAHAGI

Jaka et Griva, en Epire, et Hadji Petros, en Thessalie, les chefs de bandes envoyés de Grèce, ne trouvèrent un appui sérieux qu'auprès de la population roumaine des montagnes, qui, cela va sans dire, paya fort cher son égarement d'avoir voulu faire le jeu de la Grèce. Et plus tard, en 1877, 1878 et 1879, pendant et après la guerre russo-turque, c'est encore une partie de la population roumaine qui s*est trouvée pour soutenir les prétentions de la Grèce sur la Thessalie et TEpire. C'étaient des Roumains, connus et archiconnus de tout le monde en Turquie, ces chefs de bandes qui avaient pendant trois ans tenu les montagnes et répandu la terreur en Macédoine, en Epire et en Thessalie, ces Léonidas et Cousho Despouli, de la commune roumaine de Samarina, les Colé Ghiza et les Jurcou, Roumains Farsherotes, les frères Garélia de la commune roumaine de Breaza et tant d'autres que l'historien grec Lambros met à cent coudées au dessus des héros d'Homère et de ceux de l'insurrection de 1821.

C'était en s'appuyant sur les troubles soulevés et entretenus par ces chefs de bandes que la Grèce s'efforçait de faire valoir, au congrès de Berlin, ses prétentions sur l'Epire et la Thessalie, dont la popu-

LES ROUMAINS DE TURQUIE *l

latîon, disait elle, brûlait si ardemment du désir de s'unir au royaume de Grèce qu'elle ne déposerait pas les armes tant que ces provinces de l'Empire Ottoman ne seraient pas annexées au royaume hellénique.

Pourquoi les Roumains ont-ils, à diverses reprises, fait le jeu des Grecs?

Avant et pendant la grande révolution grecque, ils avaient pris les armes non point pour faire un royaume aux Grecs, mais pour défendre leurs privilèges sérieusement menacés par l'arbitraire et le despotisme du fameux satrape de Janina Ali Tepelenli, qui, après avoir eu raison de la fierté des Albanais, avait voulu enlever aussi aux Roumains la demi-indépendance dont ils avaient joui jusqu'alors. Habiles, comme ils l'ont toujours été, les Grecs ne tardèrent pas à transformer en une insurrection contre l'Empire Ottoman ce qui n'avait d'abord été qu'un mouvement de résistance contre le pacha de Janina, qui voulait supprimer les capitanats de Valaques et rompre de cette façon le pacte conclu par ceux-ci avec le Sultan Murad II.

L'Hétairie grecque, qui s'était formée vers la même époque en Russie et en Moldo- Valachie et dans laquelle entraient des éléments de diverses nationalités chrétiennes

42 N. PAPAHAGI

de la péninsule balkanique, s'empressa de tirer profit du mécontentement soulevé par Ali pacha, d'envoyer des émissaires pour y provoquer un soulèvement général et de faire concourir tous les éléments au même but, en faisant miroiter aux yeux des diverses nationalités chrétiennes de l'Empirç Ottoman l'image fallacieuse non pas d'un royaume hellénique, où les Grecs seraient Içs maîtres, mais d'un royaume chrétien (Romaiiko) où tous auraient les mêmes charges et les mêmes droits.

Il en a été presque de même des mouvements insurrectionnels ultérieurs. Les Roumains de Turquie n'y ont pris part qu'à l'instigation des évêques grecs, des consuls grecs, des maîtres d'école grçcs.

Les agents de l'hellénisme ont facilement pu les abuser sur leurs vrais intérêts, tant que la conscience nationale ne s'était pas réveillée parmi eux. C'est donc grâce à une mystification, dont beaucoup de nos congénères sont encore victimes, que les Roumains de Turquie ont tant de fois tiré les marrons du feu pour les Grecs.

Cependant, malgré l'engouement que bon nombre d'entre eux continuent encore d'avoir pour les lettres grecques et pour le glorieux passé de l'Hellade, les écoles natio-

nales, créées depuis quelque temps, leur ont assez dessillé les yeux pour que, depuis plus d'un quart de siècle, ils aient laissé passer plus d'une occasion sans s'empresr ser de verser leur sang sur l'autel de l'helléjiisme, comme ils l'avaient fait tant de fois précédemment.

Du reste, ce n'est pas seulement de leur sang que les Roumains de Turquie ont soutenu la cause grecque. Ils y sont allés aussi, et de la façon la plus généreuse, de leur boursel Les donations que beaucoup de richissimes Roumains de Turquie ont fait à l'Etat grec et à la cause grecque en général sont trop notoires pour qu'il soit besoin de les rappeler. Qui ne sait, en effet, que le baron Sina, roumain de Moscopoli, a fait construire à ses frais l'Académie d'Athènes, le plus bel édifice de Grèce, qui a coûté plus de quinze millions de francs ? Georges Avéroff, originaire de Metzovo (Aminciu, en roumain) a fait construire le stade (les jeux olympiques) et donné des millions à l'Etat grec pour sa flotte ainsi que pour la construction et l'entretien de nombre d'institutions scolaires et religieuses, aussi bien dans sa ville natale que dans plusieurs localités de Grèce. Toschitza, originaire lui-même de Metzovo, et Avéroff

^4 N. PAPAHAGI

ont fait bâtir à Athènes l'école polytechni- <jue, à laquelle ils ont fait donner le nom de leur pays d'origine (Metzovion politechnîon). Les Doumba, originaires de Moscopoli ^t qui se sont élevés, comme leurs compatriotes les Sina, à de si hautes situations en Autriche, les Stournara, originaires de Metzovo, les Pinica, les Moushicou, de Moîiastir, qui ont tant fait pour les écoles et les églises grecques, étaient également des Roumains.

Nous aurions certes fort à faire, s'il nous fallait dresser une liste complète de tous les Roumains qui ont fait de grands sacrifices pécuniaires pour l'hellénisme. Qu'il nous suffise de dire que les plus généreux ^t les plus nombreux bienfaiteurs de l'Etat grec et de l'hellénisme en Turquie ont de tout temps été les Roumains, dont quelquesuns ont, de leur vivant, doté les institutions grecques et constitué en leur faveur des legs dignes des milliardaires d'Amérique.

Et, à cet égard, il nous plaît de rendre hommage à la franchise des Grecs. Pour citer un témoignage d'autant plus précieux qu'il est tout récent et qu'il est fourni par l'organe de la société grecque y^Hellenismos^ ^ voici, ce qu'on peut lire dans le même nujméro de la revue déjà citée „ l'HeUénisme

„ Autre preuve de Tinébranlable attachement de Koutzo-Valaques à l'idée grecque !

plusieurs d'entre eux, retenus ici par des intérêts de commerce ou de carrière se font passer pour d'excellents Macédo-Roumains, mais après fortune faite et généralement à leur mort, ils ne manquent pas d'affirmer leur sentiment heliène sous forme de dons prmciers ou de legs allant à la Grèce et servant à entretenir des œuvres de bienfaisance grecques et principalement à fonder des écoles helléniques en Turquie.

... „ C'est le grand Doumôa, un pur Kouizo' Valaque, qui de son vivant consacre des sommes énormes à t embellissement des propylées d Athènes et^ à sa mort lègue un revenu important aux écoles grecques de Blaiza^ Macédoine. C^est le baron Sina, Koutzo- Valaque authentique^ ayant fait^ il est vi^aij fortune à Vienne^ qui fait bâtir V Académie d Athènes^.

La cause de cette magnanimité des Roumains envers l'Etat et la cause grecs s'explique facilement. C'est que ces hommes ont reçu dans leur jeunesse une éducation scolaire purement hellénique, attendu que, de leur temps, il n'y avait pas encore d'écoles roumaines. Nul doute qu'ils n'eussent agi tout autrement si, dans leur jeu-

^^ N. PAPAHAGI

nesse, ils avaient reçu les bienfaits de l'instruction en leur propre langue.

Ajoutons, dans le même ordre d'idées et pour n'avoir pas à y revenir, que l'élément roumain a fourni aussi à la Grèce des hommes de lettres, dont l'hellénisme est (ier à bon droit: tels les poètes Zalacosta et Croustali, originaires tous les deux de la commune roumaine de Siracco (Epire) ; Thistorien Lambros, de la commune roumaine de Calaritzi (Epire) ; Pantazides, humaniste bien connu en Grèce et qui était originaire de Crouchovo (Macédoine); le poète Vlahos etc. Le célèbre homme d'Etat grec Celetti, qui fut longtemps premier ministre en Grèce et ministre de cet Etat à Paris, sous le règne de Louis-Philippe, était lui-même un pur Roumain de la commune déjà citée de Siracco.

Du reste, on verra, dans le chapitre traitant de la vie sociale, économique et intellectuelle des Roumains de Turquie, quelle part ont pris ceux-ci dans la culture et la diffusion des lettres grecques.

En résumé et de l'aveu même des Grecs, l'élément roumain de Macédoine, d'Epire, de Thessalie et de Grèce a rendu d'immenses services à l'hellénisme.

Page 1