INFLUENCE DE L'HELLÉNISME SUR LES ROUMAINS DE MAGËDONIE
On sait que les peuples de la péninsule balkanique ont, durant des siècles, été astreints à une éducation scolaire et religieuse purement hellénique. L'influence de cette éducation n'a toutefois été nulle part aussi grande et aussi durable que chez les Roumains de Turquie.
Chez les autres peuples soumis à l'influence de la culture intellectuelle grecque, celle-ci n'avait pu entamer que certaines classes ou certaines couches sociales, et encore, à raison de leur éloignenient des pays habités par les Grecs, ces classes sociales n'en avaient-elles été pénétrées que d'une façon plutôt superficielle. Les lettres grecques, l'esprit grec, les aspirations natio-
-48 N PAPAHAGI
nales et politiques de rhellénisme n'avaient pu s'y implanter solidement. L'hellénisme^ était purement une importation exotique, qui avait, il est vrai, altéré la conscience ethnique de certaines classes de ces peuples sans pourtant l'obscurcir complètement.
Du reste, les grandes masses, à raison me* me de l'état dans lequel elles se trouvaient dans les autres pays de la presqu'île des Balkans, étaient restées entièrement préservées de rinfluen:e morale de ThellénismeJ N'ayant pas eu d'écoles nationales mais aussi non plus d'écoles grecques, leur conscience nationale était restée longtemps profondément endormie, il est vrai, mais non déformée. Aussi a-t-il suffi d'un léger souf» fle pour faire revivre cette conscience et détruire l'influence morale de l'hellénisme.
Il n'en a pas été malheureusement ainsi pour les Roumains de Turquie. Bien qu'ayant conservé, avec cette ténacité remarquable de la race roumaine, tous les caractères distinctifs d'une nationalité à part: langue, us et coutumes, façon de vivre particulière, costume, etc. et quoique s'étant soigneusement gardés de toute alliance avec les Grecs, ils avaient été plus directement soumis à l'influence de l'hellénisme, aussi bien
de par leurs occupations que de par leur voisinage immédiat avec l'élément grec.
La principale ressource de vie des Roumains de Turquie a sans doute été d'abord l'élevage du bétaiL Mais, intelligents et entreprenants comme ils sont, ils ne tardèrent pas à se livrer au commerce et aux arts, non seulement dans les provinces de l'Empire Ottoman, mais aussi dans plusieurs autres pays voisins ou lointains et, grâce à leurs aptitudes, à leur travail infatigable, à leur honnêteté et aussi à leur esprit d'ordre et d'épargne, ils parvinrent à se faire de très bonnes situations, à arriver même à un état de prospérité que ne connurent point les autres populations de Turquie^ ainsi qu'on le verra dans le . chapitre consacré à ce sujet, dans cette étude.
Leurs nouvelles occupations exigeant une certaine instruction, ils éprouvèrent, naturellement, le besoin d'avoir des écoles. Or, à cette époque lointaine il ne pouvait nullement être question chez eux d'un enseignement en langue roumaine. C'était l'époque où les Grecs pouvaient dire que s'il y a une langue que l'on puisse écrire du cap de Matapan aux embouchures du Danube, s'il y a une littérature quelque peu digAe de ce nom, ce sont la langue et la litté-
N. PAPAHAGI
Tature grecques. Il ne pouvait venir à l'idée de personne que Ton pût s'instruire en une autre langue que la langue grecque. Ce fut donc l'enseignement grec que les Roumains adoptèrent dans leurs écoles. Ce fut de la langue grecque qu'ils se servirent pour leurs transactions commerciales ainsi que pour leur correspondance de famille, comme c'était de la langue grecque qu'ils se servaient dans leurs églises.
Pénétrés de l'avantage qu'il y avait pour eux à posséder une certaine instruction, à connaître au moins les éléments de la lecture et de l'écriture, à une époque où l'immense majorité des Grecs et des Slaves de Turquie, réduits à l'état de servage, croupissait dans une ignorance complète, les Roumains se créèrent partout des écoles.
Elles étaient si bien fréquentées, qu'on eût difficilement trouvé des illettrés parmi eux,
Comme cependnnt les livres grecs ne leur parlaient que de l'Hellade, qu'il n'y était nulle part question de Roumains, que les maîtres d'écoles, entichés eux-mêmes d'idées grecques, ne leur apprenaient que l'histoire de la Grèce, que la littérature grecque, ils en étaient tout naturellement arrivés à se croire eux-mêmes Grecs. L'éducation scolaire avait tellement faussé leur
/esprit que, tout en parlant une langue complètement différente de la langue grecque^ .tout en s'appelant Roumains (Aromânï, Armani), ils croyaient de la meilleure foi du inonde être les descendants de ces anciens Hellènes, dont on leur avait tant parlé sur les bancs de l'école.
Vint la révolution grecque. Les Roumains, qui avaient été les premiers à prendre les armes pour soutenir leurs prérogatives sérieusement menacées par Ali pacha de Janîna, y participèrent de la façon la plus brillante. On sait que rien ne rapproche mieux les hommes que la communauté * de souffrances.
A force d'avoir longtemps lutté côte à côte avec les Grecs, les Roumains de Turquie, égarés qu'ils avaient été pdir Isl ^'ranale idée tendant, faisait-on dire partout, au rétablissement de l'Empire d'Orient, ou plutôt d'un royaume chrétien (Romaiikon), avaient fini par identifier leurs aspirations politiques à celles des Grecs.
Après la constitution du royaume hellénique et la fondation d'une Université à Athè-
1) Une règle phonétique de leur idiome veut que l*on fasse précéder d'un A tous les mots commençant à leur origine par un R.
52 N. PAPAHAGI
nés, les Roumains aisés y euvoyèrent leurs enfants pour y compléter leurs études.
Ceux-ci en revinrent imbus d'idées grecques qu'ils s'efforcèrent de propager parmi leurs congénères, Athènes fut bientôt considéré comme le foyer principal de culture intellectuelle en Orient et comme le centre futur de la vie politique de toutes les po*pulations chrétiennes de la péninsule.
Peu à peu les écoles chrétiennes en Tur^ quie commencèrent a être réorganisées sur le modèle des écoles d'Athènes. A côté des écoles primaires qui existaient déjàpresque partout dans les centres roumains^ on créa des écoles secondaires, des écoles appelées helléniques et des gymnases (collèges). Aux écoles de garçons vinrent s'ajouter des écoles de filles.
Tous ces établissements scolaires ne parvenaient certes pas à dénationaliser les Roumains, mais ils faussaient l'esprit des enfants, auxquels les maîtres d'écoles conseillaient déjà de tâcher de désapprendre la langue roumaine pour mieux apprendre la langue grecque ; de mépriser tout ce qui est national pour adopter ce qui est grec,, de renoncer aux légendes roumaines, aux contes roumains pour mieux retenir la mythologie grecque, l'histoire de la Grèce ^
de préférer aux vieilles chansons roumaines, les chansons qu'on leur apprenait à Técolès ou celles qui couraient les rues d'Athènes et que les professeurs, les médecins, les avocats, frais émoulus de l'Université de cette ville, en rapportaient.
Il est vrai qu'en dépit de tous ces moyens la langue roumaine continua à être jalousement conservée partout ailleurs en dehors de l'école et de l'église; mais l'éducation scolaire grecque avait si bien obscurci la conscience ethnique, elle avait infiltré des sentiments helléniques si profonds à la population roumaine de Turquie, et notamment à la partie éclairée de cette population, qu'elle semblait définitivement acquise à l'hellénisme et que l'idée de provoquer un réveil national parmi les Roumains était considérée comme une utopie.
Et pourtant, c'est au moment même où les Grecs croyaient tenir de plus près l'élément roumain que le mouvement en faveur de ce réveil se produisit.