‹ Les Roumains, tome premier. [Par] James CaterlyChapitre 15 sur 51 · I. Zallonv, op. cit · texte numérisé non relu

I. Zallonv, op. cit

les transmettre à l'hospodar : il faut qu'il ruine auprès de la Porte le crédit de ceux qu'il ne peut acheter ou de ceux qu'il achète, mais qu'il sait qu'il ne convainc pas; il répand l'or autour de lui, il en donne au grand vizir, à tous les dignitaires du palais, à la sultane Validé. L'hospodar d'ailleurs fait surveiller son ambassadeur par une contrepolice ; il sait que tel kapou-keïaya a profité de son ambassade pour se faire nommer drogman de la Porte, ce qui est le dernier échelon avant l'hospodariat, ou même pour succéder directement à son maître sur le trône. Les hospodars ne sont pas menacés seulement par les candidats au trône : le prince de Moldavie intrigue contre celui de Valachie, celui de Valachie intrigue contre celui de Moldavie. L'ambition du Moldave, c'est d'obtenir le gouvernement de la Valachie, dont la merveilleuse fertilité lui assurera de plus riches revenus'. Pendant les dix

I. Les revenus « officiels » des iiospodars sont de 300,000 lei en Moldavie et de 600,000 lei en Valachie.

ans qui suivent le règne de Nicolas i\Iavrocordato, la Porte déplace continuellement les deux hospodars de Jassy à Bucarest et de Bucarest à Jassy, c'est en quelque sorte un avancement consacré que l'hospodar de Moldavie obtienne ensuite le trône de Valachie. Aussi tous les efforts de l'hospodar valaque vont tendre à demeurer en place, à faire destituer l'hospodar moldave, s'il paraît menaçant pour lui, et à obtenir la nomination sur le trône de Moldavie de celui qui lui paraîtra le plus inoffensif.

Pour soutenir ces intrigues l'argent est nécessaire ; mais il ne se trouve qu'au prix des pires exactions. C'est une sorte de cercle vicieux où l'hospodar se trouve enfermé. En pillant il fournit des armes nouvelles à ses ennemis ; mais il trouve le moyen de déjouer leurs cabales. Et l'on est bien forcé de conclure par ce paradoxe que le seul moyen pour l'hospodar de fermer la bouche à tout le monde c'est d'exaspérer encore les exactions dont on l'accuse-

Les Turcs ne font rien pour modifier un état de choses dont ils sont les premiers à profiter. Il leur semble tout naturel à eux, les suzerains du pays, de prendre une riche part dans le butin. Dès le début du régime phanariote, ils ont imaginé de lever une taxe sur le grand drogman promu hospodar ; cette taxe porte le nom de '( moucarel )>, elle est due tous les trois ans. Elle ne cesse d'augmenter à chaque perception nouvelle. Le (( moucarel » est, comme il convient, plus fort pour la Valachie que pour la Moldavie ; ce n'est pas le seul revenu des Turcs. Le déplacement des hospodars de Jassy à Bucarest et de Bucarest à Jassy est pour la Sublime Porte l'occasion de nouvelles recettes. Il sied que l'hospodar de ^Moldavie témoigne sa reconnaissance pour sa promotion au trône de Valachie, que l'hospodar de Valachie se montre sensible à ce qu'il n'est pas disgracié. Mais cela ne suffit pas encore: de même qae les hospodars arrivèrent dans un esprit de fiscalité à l'annualité des fonc-

tions, de même les Turcs ne songèrent plus qu'à rendre les trônes des Principautés vacants, le plus souvent qu'ils purent.

La durée du règne des hospodars ne fut jamais fixe pendant l'époque phanariote ; c'est sur la fin seulement de cette période que la Russie obtint de la Porte, au traité de Bucarest (1812), que les fonctions des hospodars devinssent septennales. Jusque-là, l'hospodar ne règne qu'autant qu'il plaît à la Porte : de 1749 à 1821 vingt-cinq hospodars passèrent sur le trône de Valachie, vingt-trois sur celui de Moldavie. En Valachie, Alexandre Ypsilanti règne huit années (1774- 1782), Jean Caradgea règne six années (181 2-1 8 18). En Moldavie, Scarlat Callimachi règne sept années (18 12-18 19). Ce sont là des exceptions. Il faut remonter au premier règne phanariote en Valachie, à Nicolas Mavrocordato (1716- 1730), pour trouver un exemple d'un hospodariat aussi long.

Cette instabilité fait une nécessité pour l'hospodar de se hâter s'il veut rembourser,

avant d'être déposé, les créanciers qui lui ont avancé les fonds nécessaires pour obtenir sa nomination.

On conçoit quelle inquiétude perpétuelle dévore le prince. A tout instant il s'attend à voir arriver le firman de déposition. Un Turc passe-t-il par Jassy ou Bucarest? l'hospodar l'accable de prévenances; il importe qu'une fois rentré à Constantinople, ce Turc ne le desserve pas auprès du Divan. Ce Turc, n'est-il pas du reste un émissaire de la Porte chargé de la renseigner sur les faits et gestes de l'hospodar, l'agent secret de la Porte chargé du lirman de déposition? N'estil pas le '( capudgibacha )> qui annonce la fin des règnes et de l'envoi duquel son ambassadeur à Constantinople aurait négligé de le prévenir, par ignorance ou par calcul?

Mais les transes où ils vivent une fois sur le trône ne parviennent pas à faire désirer à ces Phanariotes d'en descendre, ne les empêchent pas de cabaler pour y remonter à nouveau, s'ils ont été déposés. L'étranger

qui passe par Constantinople s'étonne de cette ambition frénétique des Grecs du Phanar et ne la comprend pas. << Mon frère était prince de Valachie )', me dit plus d'une fois, à Constantinople, le vieux Handjerli, « mais on lui a coupé la tête )», raconte Adam Neale. Et le voyageur anglais continue : (( Cependant cet homme intriguait de tous côtés, avec ses trois fils, pour obtenir le gouvernement de l'une des deux fatales Principautés. Et, après avoir obtenu l'objet de ses désirs, sa tête chauve fut, comme celle de son frère, attachée à la porte du sérail '. »

Autour du prince, se presse la foule des courtisans. Les boyars, qu'ils soient grecs ou roumains, rivalisent de luxe : c'est à qui portera les plus beaux habits, à qui aura, sur le plus beau carrosse, l'arnaute albanais vêtu le plus richement. Pour satisfaire leurs goûts

I. Adam Neale, Vorage en Allema^inc, en Pologne, en Moldavie et en Turquie, traduit de l'anglais par Auguste Uefaucompret. Paris, 1818, t. II, p. 154.

dispendieux, il leur faut obtenir des dignités et des fonctions. Le prince redoute leurs intrigues, et un marchandage perpétuel s'établit entre lui et eux : c'est ainsi qu'ils sont exemptés d'impôts, qu'ils obtiennent de percevoir à leur profit des taxes chaque année plus lourdes sur les paysans attachés h leurs terres. Si l'hospodar dépend d'eux dans une certaine mesure, et si leurs cabales peuvent le précipiter du trône, eux-mêmes bien plus encore sont dans sa dépendance : ils sont ses créatures. L'inquiétude qui étreint le prince n'épargne pas non plus le boyar. Il n'est jamais sûr du lendemain. Aussi le voiton intriguer sans cesse, pour accroître sa fortune, se maintenir dans ses dignités sans exciter l'envie du prince ni de ses rivaux. Son but est de monter au premier rang sans donner d'ombrage à personne. Dans ce conflit perpétuel d'ambitions et d'intérêts, il développe ses qualités naturelles d'habileté, de souplesse.

Voici les conseils qu'un des auteurs qui

ont dépeint avec le plus de vivacité les Phanariotes met dans la bouche d'un boyar s'adressant à son fils ' :

(( Un boyar doit chercher à deviner les secrets d'autrui et à bien cacher les siens. Il doit, dans la discussion, ne jamais contrarier l'opinion de son adversaire, surtout si cet adversaire n'est pas boyar lui-même ; c'est la manière la plus sûre pour lui cacher votre façon de penser et pour profiter de ses indiscrétions. Surtout, donnez à vos paroles, i quelque mensongères qu'elles puissent être,

cet air de vérité qui trompe même les esprits les plus pénétrants. »

Ainsi, à la fin du xviii'' siècle, les boyars roumains sont vaniteux, inquiets, égoïstes, cupides. Voilà ce que les règnes phanariotes en ont fait ; mais, par bonheur, les qualités qu'ils déployaient autrefois dans leurs luttes héroïques contre le Turc, n'ont pas disparu chez tous : elles sommeillent seulement ; elles se réveilleront à la faveur des circon-

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