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stances. Quelques hommes d'élite se souviendront alors des temps où les Principautés vivaient libres ; leur patriotisme ranimé affrontera des luttes d'un autre genre, sans doute, que celles qu'avaient soutenues leurs ancêtres, mais non moins héroïques ; et à ce moment il n'y aura pas jusqu'à ce goût et cette aptitude à l'intrigue qui les absorbent tout entiers au xviii'' siècle, qui ne les serviront au milieu de la complexité des convoitises, qui ne leur permettront de se diriger avec sûreté, au milieu des écut^ils, vers le but de leurs efforts : rendre le pays libre et le régénérer. Mais tout cela est encore, hélas ! singulièrement lointain.
Au-dessous de ces bovars de tout rans: et de tous grades qui forment, comme on l'a dit, une hiérarchie d'abus de pouvoir, le paysan moldave ou valaque gémit dans l'oppression et dans la misère. Les chansons populaires exhalent ses plaintes contre ceux qui l'oppriment ; il les désigne sous le nom
de '( tchiocoi )> ', épithète qu'il applique aux fonctionnaires, aux moines grecs, aux boyars propriétaires, à tous ceux à qui il attribue son malheur. Le paysan fait tous les frais des fortunes qui s'édifient dans les Principautés : lui seul travaille et ne recueille pas les fruits de son labeur. La dépopulation rapide des Principautés est l'indice le plus certain des conséquences désastreuses de l'administration phanariote. En 1741 il existait, d'après le recensement opéré alors, 147,000 familles de contribuables. Cinq ans plus tard, en 1746, ce nombre était réduit à 70,000 ■. Il fallait aviser : la Porte elle-même s'émut de cet état de choses. Le prince Nicolas Mavrocordato apporta comme remède l'émancipation du paysan moldave (1746) et valaque (1749). Les opinions sont partagées sur la valeur de cette réforme. Pour les uns, 1" <( émancipation »
1. Voir Les Ciocoi anciens et modernes (Ciocoii vechi si noi) par le l'omancier Philimon, et les Boyars et les Ciocoi (Boeriisi Ciocoi), comédie en cinq actes du poète Alexandri.
2. De Bauer, Mémoires historiques et géoi^rûphiqucs sur la Valach'ie. Francfort, 1778, p. 48.
conciliait d'une manière très heureuse les intérêts du boyar propriétaire, ceux du paysan et ceux de l'humanité ; pour les autres, l'émancipation ne fut qu'un trompe-l'œil et le paysan n'y gagna rien. Le paysan qui auparavant était attaché à la terre fut déclaré libre, mais il dut encore vingt-quatre jours de travail annuel à son propriétaire, sans compter la dîme sur tous les produits et une indemnité lorsqu'il quittait ses terres.
Avant la réforme, le paysan ne payait à l'État qu'une faible capitation : l'impôt retombait sur les propriétaires : désormais le paysan dut supporter ces charges. Le boyar propriétaire fut libéré de toutes les obligations dont il était tenu autrefois envers le paysan : et même il reçut un certain nombre de paysans attachés à ses terres, afin de le dédommager des sacrifices qu'il consentait. Quelle qu'ait été en elle-même l'émancipation à laquelle Constantin Mavrocordato attacha son nom, il est certain qu'elle fut le point de départ d'une série d'aggravations dans la con-
dition déjà si précaire des pavsans : les impôts devinrent de règne en règne plus lourds. En Moldavie la perception de l'impôt fut abandonnée au bon vouloir du prince qui en fixa le montant au courant de ses besoins. En Valachie la situation fut plus régulière, mais non meilleure. Constantin Mavrocordato, Constantin Racovitza ■ 1753- 1756), Scarlat Ghica (1765- 1766), Alexandre Ypsilanti( 1774- 17S2 et 1 786-1 797), Constantin Ypsilanti (1802- 1806), Jean Caradja (181 2-1 818) augmentèrent successivement chacun le chiffre des impôts.
Le pavsan est si malheureux qu'en 1766 il se révolte, et il obtient pour quelque temps la réduction de ses jours de corvée. Mais les boyars obtiennent bientôt le retour à l'ancien état de choses. Un vovageur nous dit que le paysan n'a que trois moyens d'échapper à sa triste condition : s'il est près des frontières, il émigré ; sinon il a le choix entre deux partis : il peut se faire brigand, ou bien — s'il connaît l'alphabet — entrer dans le
clergé '. Ajoutez aux impôts et aux exactions dont il est victime de la part des bovars ou des collecteurs grecs, les pillages auxquels se livrent les capenlei de la Porte qui viennent tous les ans dans le pays <( acheter " du blé, des chevaux -, les déprédations des Russes envahissant les Principautés, Et l'on comprendra qu'accablé par tant de malheurs, le paysan, pauvre et abruti, vive d'une vie presque animale et soit, pour les vovageurs étrangers, un objet d'étonnement et de compassion.
Voilà ce que sont devenus les éléments nationaux du pavs : d'un côté, des boyars à la fois ambitieux et asservis, cupides et craintifs ; de l'autre, des paysans — • plongés dans la misère, dans l'attente perpétuelle de nouvelles calamités. Mais, à côté de ces éléments indigènes si profondément dégradés, il en est venu un autre : l'élément hellénique, de plus en plus nombreux à chaque règne ; car le