I. SOKEL, Op. cil., p
constituerait un Etat indépendant sous un archiduc autrichien. Le comte Massin apportait un autre projet encore dans lequel les Polonais dépouillés se fussent dédommagés dans les Principautés.
Telles sont les étonnantes propositions de la Russie à l'Autriche : elles sont précieuses à retenir, car on y voit clairement l'importance qu'attribuait l'impératrice Catherine aux Principautés. En effet, celles-ci, en tout état de cause, fussent demeurées à la Russie, — soit sous sa domination directe, soit comme faisant partie du royaume, qu'elle rêvait de constituer sous l'investiture russe.
Par bonheur, tous ces projets en restèrent là : et au moment où se terminent les règnes phanariotes, les Principautés n'avaient à déplorer que la perte de la Bessarabie sur laquelle les Russes avaient mis la main en
C'était trop sans doute : mais la Valachie demeurait intacte et les Principautés pou-
valent se féliciter de s'en tirer à si bon compte.
A quoi durent-elles de traverser sans autre dommage une époque qui avait vu la disparition de la Pologne ?
Elles le durent à l'excès même des convoitises de la Russie et de l'Autriche qui se neutralisèrent l'une par l'autre. Elles le durent surtout à la politique prussienne. La Pologne sauva les Principautés : Frédéric II n'avait rien à prendre du côté du Danube ; la Pologne, au contraire, le tentait : ce fut vers la Vistule qu'il chercha un terrain d'entente entre la Russie et l'Autriche, afin de pouvoir s'emparer lui-même de ce qui faisait l'objet de ses ambitions.
D'autres circonstances heureuses favorisèrent les Principautés : elles avaient sur la Pologne une double supériorité. Elles possédaient d'abord une forte individualité géographique : ce n'étaient pas des plaines sans fin ; elles avaient des frontières : les Karpathes, le Danube, le Pruth.
Ensuite les boyars n'avaient pas le pouvoir de la noblesse polonaise : ils n'avaient pas des institutions comme le liberuui vcto^ qui établissaient en permanence l'anarchie au cœur du pays : l'autorité de l'hospodar était très forte, et le seul m.ot de « firman » faisait trembler tout le monde et le prince lui-même à Bucarest et à Jassv ; la décadence et l'asservissement même, où étaient tombés les boyars, se tourna en faveur de leurs intérêts.
Il serait injuste de méconnaître le rôle des Phanariotes. Ils mirent à profit avec une incomparable habileté la situation qu'ils occupaient entre la Turquie et l'Europe, entre l'Islam et la Chrétienté.
Créatures de la Sublime Porte, qui n'étaient rien que par elle et qu'elle pouvait à tout instant rejeter dans le néant, les hospodars phanariotes ne portaient pas ombrage à leurs puissants maîtres et ceux-ci se croyaient suffisamment assurés, grâce à la nationalité des hospodars, de n'avoir pas à redouter
les dangers que des princes indigènes leur auraient suscités. Chrétiens d'autre part, les Phanariotes avaient, par leur religion, avec les puissances européennes des points de contact suffisants pour négocier utilement.
Ils se servirent avec dextérité de cette heureuse situation ; sans doute ils en usèrent exclusivement dans leur intérêt, afin de se maintenir sur le trône; mais ils firent œuvre utile parce que leur intérêt concordait avec celui des Principautés ; ils savaient que toute modification dans la situation internationale de la Moldavie ou de la Valachie les eût précipités du trône; ils s'efforcèrent de prévenir ces modifications, ils furent ainsi amenés à faire une politique de bascule entre la Russie et l'Autriche, et ils ne s'engagèrent avec l'une qu'autant qu'il le fallait pour annihiler les convoitises de l'autre.
Au service de cette politique ils mirent toute leur subtilité et toute leur ingéniosité. Quelque grandes que fussent leurs aptitudes à l'intrigue, ils payèrent souvent de leur tête
leurs cabales : il n'y a pas lieu de les plaindre, puisque l'égoïsme était le seul mobile de leurs actions.
Mais il faut reconnaître qu'en servant leurs intérêts propres, ils se sont trouvés servir aussi celui des Principautés, et il convient de s'en féliciter. Grâce à eux les Principautés atteignirent sans tomber sous le joug ni de l'Autriche ni de la Russie, le moment où la désorganisation de l'Empire ottoman devint telle qu'il fallut lui chercher un remède, et où l'Europe tout entière, obéissant à des sentiments plus désintéressés que n'auraient pu faire les voisins immédiats des Principautés, allait se saisir de la question.
A un dernier point de vue enfin les règnes phanariotes — si haïssables par tant de côtés — furent la cause indirecte d'événements avantageux pour l'avenir de la Roumanie.
Si l'Europe occidentale se préoccupa, à un moment donné, du sort des Principautés, ce fut sans doute parce qu'elle était soucieuse
de maintenir en Orient nn équilibre politiqne que menaçait l'ambition des Russes. Mais si elle prit avec tant de chaleur les intérêts de la Roumanie, ce fut parce qu'elle s'aperçut que la Roumanie avait, elle, des manières communes de sentir et de penser, que la haute société moldave et valaque était profondément imbue de la culture occidentale. Ce fut précisément cette culture qui, plus tard, devait permettre aux Principautés d'intéresser l'Europe à leur sort. Les échanges intellectuels préparèrent la sympathie politique : ainsi jadis, lors de la révolution grecque, le philhellénisme avait été l'appui le plus solide de l'hellénisme.
C'est aux Phanariotes qu'il faut faire remonter l'honneur de cette culture. Grâce à eux, les Principautés s'initièrent à la civilisation littéraire grecque, puis, par la pente naturelle de circonstances, sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure, à la civilisation française.
Il n'est pas de peuple qui ressente à un
plus haut point que les Grecs l'honneur de compter au nombre de leurs ancêtres beaucoup des plus grands esprits qu'ait produits rhumanité : Bvzance, héritière de la gloire de l'Hellade, connut cette légitime fierté : elle se perpétue aujourd'hui encore ; et même dans les classes les plus humbles de la population hellénique contemporaine, l'on rencontre des hommes qui se flattent de savoir par cœur des vers de tel de leurs poètes anciens. Aussi ne faut-il pas s'étonner que les Grecs, s'introduisant dans les Principautés, aient tenu à y implanter leur langue et les productions du génie littéraire de leur race.
Les moines furent les premiers instituteurs grecs ; ils fondèrent des écoles, que les princes phanariotes développèrent avec sollicitude. Constantin Mavrocordato se signala par le souci qu'il montra de la culture intellectuelle. On le vit introduire en Valachie, à côté des cours de grec ancien et moderne, des cours de turc et d'italien : il envova
même douze jeunes nobles à la célèbre école grecque de Venise.
Il va sans dire que, sous cette domination étrangère des Phanariotes, la langue roumaine fut de parti pris négligée. Roumain était synonyme de paysan, et l'on n'eut que mépris pour la langue de ces paysans. Seules, des considérations pratiques empêchèrent qu'on ne supprimât complètement les écoles roumaines : il fallut bien en avoir quelques-unes pour former le bas clergé, qui devait remplir ses fonctions au milieu des pavsans roumains. Mais, à ces rares exceptions près, les écoles grecques attirèrent exclusivement l'attention des princes phanariotes.
En 1774, une '• Epitropie des écoles », sorte de ministère de l'Instruction publique, fut fondée par Ghika, soucieux de réparer le désordre qu'avait causé dans les écoles l'occupation du pays pendant six années par les Russes (1768- 1774).
Il ne sera pas sans intérêt de jeter un coup
d'œil sur l'enseignement que l'on donnait à Jassy et à Bucarest.
On y expliquait les auteurs grecs ; on faisait étudier aux élèves les huit parties de la grammaire de Lascaris ; les trois premiers discours d'Isocrate; le Panégyrique de cet orateur; la Batrachomyomachie d'Homère; les fables d'Esope ; le discours de saint Basile aux jeunes gens et les deux sermons de Grégoire de Nazianze contre Julien '. On passait ensuite aux lettres de saint Basile et d'autres Pères de l'Eglise. Les élèves abordaient ensuite Sophocle, Euripide, Aristophane, Pindare et Théocrite et s'exerçaient aux vers grecs; enfin la dernière partie des études — qui comprenaient six années au total — portait sur la logique d'Aristote.
On arrivait de la sorte à une connaissance pratique suffisante du grec ; mais les individus les plus cultivés eux-mêmes vivaient dans une étrange ignorance du reste du monde. Un historien roumain cite cette anecdote