ROUMAINS ET FRANÇAIS
Dans l'Europe orientale, habitée dans sa plus grande partie par la race Slave, la race Latine représentée, par les Roumains, exprimait la pensée, la sensibilité, l'âme Romaine. Une grande affinité était donc toute naturelle entre les Moldo-Valaques et leurs frères latins de l'Occident : les Français. Aussi dès que les Roumains furent mis en contact avec la civilisation française, un attrait naturel les rapprocha, cimenta rapidement leur union.
Nous avons expliqué précédemment comment, dès le début du xviir siècle les Princes Phanariotes avaient été les intermédiaires entre les Roumains et les Français. Forcés d'user de la langue française en qua-
lité de drogmans de la Sublime Porte, obligés plus tard, comme Princes régnants, d'employer le français qui était le langage diplomatique de l'Europe, ils avaient pris d'abord des secrétaires français, puis avaient donné à leurs enfants des précepteurs et des gouvernantes français ; les premiers étaient chargés d'enseigner la langue française; les secondes y ajoutaient l'étude de la musique, de la danse, des manières occidentales, et des modes Parisiennes.
Superficielle à son origine, l'influence française se compléta peu à peu : elle devint enveloppante, c'est-à-dire qu'elle s'étendit dans la classe aristocratique des Boyars, puis descendit dans la classe moyenne. D'année en année elle grandissait, elle élargissait sensiblement l'horizon borné de ses habitants, elle élevait les caractères, elle réveillait l'âme endormie de ce coin négligé et presque ignoré de l'Europe.
Au commencement du xix'' siècle, l'attention des Roumains fut subitement réveillée
et excitée par les nouvelles des premières victoires des armées de la République Française. La distance qui les séparait de l'Europe donnait aux nouvelles qui leur arrivaient de l'Allemagne des proportions colossales; elles enflammaient les imaginations de ces fils de Trajan. Le nom de Napoléon Bonaparte, de consonance Latine, prenait des proportions grandioses, exerçait sur les Boyars Roumains une véritable fascination. Comment ? Napoléon, un homme de basse naissance — un homme de rien — né dans une île Latine (( la Corse », faisait trembler les vieilles monarchies, menaçait de les dissoudre, battait les plus célèbres généraux, et promettait à tous les peuples asservis la liberté et l'indépendance ?
C'était là un héros antique, de la même race que les Roumains et qui viendrait sans doute un jour donner l'indépendance à la Roumanie.
La légende Napoléonienne s'étendit sur tout le territoire Balkanique. Elle sur-
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vécut pendant de longues années dans les principautés Latines du Danube. Nous donnons ici le passage d'une lettre écrite en 1835 par M, Colson au baron d'Argence.
On verra comment, quatorze ans après la mort de l'Empereur, le nom de Napoléon avait gardé un prestige surhumain.
An Baro/i d'Argetice.
Bucarest, 25 septembre 1835.
•' Je vous ai écrit la semaine dernière combien le monde est aimable, hospitalier pour nous en Valachie ; on dirait vraiment que nous autres Français nous jouissons ici d'un privilège de faveur.
(,( Vous me demandez comment se passent nos soirées ; mais il y en a de fort intéressantes; pour ne pas aller bien loin, je vais vous narrer celle d'hier 24 septembre.
<( Dans la semaine, nous nous rendons plusieurs fois aux réceptions du soir de M. Stirbey. Ce salon est le seul salon h Bucarest où on sache causer. M. Stirbey est le chef de Taristocratie du pays ; élevé à Paris, il écrit et parle le français comme vous et moi.
(( Hier donc, nous étions une douzaine de personnes réunies; quatre Français, les autres étaient des jeunes Valaques. M. Stirbey venait de recevoir le dernier roman paru de Georee vSand; il nous en lut une trentaine de pages, que nous écoutâmes avec ravissement et une vive émotion. A dix heures on servit le thé, puis la conversation devint générale. Monsieur Cochelet, consul général de France, qui était présent, nous tint sous le charme en nous racontant des épisodes de son temps. D'une voix chaude d'émotion, il nous parla de l'empereur, de ses victoires, de Waterloo, de son abdication, de l'impératrice Joséphine, de la reine Hortense, retirée en Suisse. Il faut vous dire que
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yi. Cochelet est le frère de Mademoiselle Cochelet, lectrice de la reine Hortense. De haute taille, d'une prestance superbe, il me rappelle quelque revenant de l'époque héroïque. Après lui. Madame Duhamel, institutrice des petites demoiselles Stirbey, nous raconta à son tour comment, après Waterloo, son frère, le capitaine Philibert, commandant de vaisseau, se présenta spontanément chez l'Empereur, et s'offrit de le transporter aux Etats-Unis en traversant nuitamment la flotte anglaise ; — avec quelle émotion impatiente on attendit 24 heures la réponse de l'Empereur qui hésitait.
•( Cher ami, nous étions à 800 lieues de Paris, nous ne parlâmes hier soir que de la France, de sa gloire, de ses malheurs. Nous sortîmes de chez M. Stirbey notre chair et nos cœurs chauvins bien remués. Aussi en nous serrant la main pour nous séparer : « Vive l'Empereur ! )) s'écrièrent ensemble Français et Valaques;... mais cela à demi-voix pour ne pas trop blesser les
oreilles officielles du consul de Louis-Philippe. »