I. E. DE Martonne, p
LES DACEvS
Le pavs qui forme aujourd'hui la Roumanie fut d'abord habité par les Gêtes et les Daces. C'était un peuple de pasteurs et peutêtre d'agriculteurs : ils élevaient des chevaux renommés.
Ils exploitaient également les mines qu'ils trouvaient en divers endroits de leur territoire.
Les Romains les connurent de bonne heure ; Horace, Virgile nous en parlent dans leurs vers, et César et Tacite dans leurs Commentaires et leurs Annales. Ils s'accordent à vanter leur courage et leur férocité.
xALUguste fit choix du pays des Daces pour V exiler Ovide.
Celui-ci V passa les huit dernières années de sa vie. Il v mourut. Son corps fut enseveli dans une petite localité située sur le rivage du Pont Euxin.
Ovide, surnommé Nason, a été l'un des plus célèbres poètes romains du siècle d'Auguste. Poète dès sa première jeunesse, comblé des faveurs d'une grande fortune, il quitta l'Italie pour visiter la patrie d'Homère, de Sophocle, d'Euripide. Il alla promener ses rêves et les frais regards de ses vingt ans sur le Parthénon, sur l'Acropole et sur les ruines de Troie. De retour à Rome il s'y fixa jusqu'à l'âge de cinquante ans, tout entier au culte des muses et aux plaisirs mondains. C'est durant ces années qu'il écrivit différents poèmes : les Mctamorplioses — les Fastes — les Remédia Amoris — les Hcro'ides — œuvres dans lesquelles on admire la fantaisie du poète, son âme légère et capricieuse, voltigeant à travers les époques et les formes, mais surtout un esprit original, tout à fait Romain, mêlé
Bibliothèque nationale de Pan
LES ROUMAINS. ii
à l'incrédulité d'un philosophe qui ségaie aux dépens des Dieux.
Flatté des hommes, courtisé des femmes', bien vu à la cour d'Auguste, ami de Virgile, d'Horace, de Tibulle, de Properce, Ovide devenait célèbre : Rome lui ouvrait toutes les voies de gloire, lorsqu'un coup de foudre vint subitement frapper son existence heureuse, faite de labeur, de succès et de foi dans l'avenir. Un décret de l'Empereur, rendu par des motifs qui sont restés inconnus, le fit déporter sur les bords de la mer Noire. Triste, consterné, désespéré, il partit pour l'exil ; il y resta huit ans ; il y mourut de chagrin, inconsolé de sa disgrâce.
En se promenant sur ces rives nues et dé-
I. En 1661, Racine (il avait 21 ans) après une tragédie « Amasis » dont nous ignorons le sujet, s'occupa d'une tragédie sur les amours d'Ovide.
« J'ai fait, écrit-il à un de ses amis, refait et mis enfin dans « sa dernière perfection tout mon plan. J'y ai fait tout ce « que m'avait marqué M"'= de Beauchateau, que j'appelle la « seconde Julie d'Ovide. Avec cela, j'ai lu et marqué tous les « ouvrages de mon héros, et j'ai commencé même quelques « vers... »
solées des bouches du Danube habitées par les Daces,
Barbarus hic ego suni, quia non intelligor illis,
s'écrie-t-il av^ec amertume dans une de ses élégies. Il passa ses huit années d'exil à méditer sur les vicissitudes humaines et consola sa solitude en écrivant ses Tristia et ses Epistolœ ex Ponto, élégies pleines de grâce, de mélancolie et de désespérance. Son plus cuisant chagrin, disait dernièrement un éminent écrivain, fut la crainte d'être oublié dans Rome, négligé par ceux qui distribuent la renommée sous les portiques des Thermes. On ne connaît pas précisément la localité du bord de la mer Noire oi^i Ovide a été exilé. Les Roumains prétendent que c'est à Constanza (ancienne Tomi), oij ils lui ont élevé un monument en marbre ; mais le prince de Ligne, qui voyageait dans le sud de la Russie et dans les Provinces soumises à la Turquie, écrit à Madame de Coigny (juin 1787), de la ville de Parthenizza :
MON UMENT ELEVE A OVIDE A CONSTANZA i ANCIENNE TOMI )
/ fVS CRI PTI ON HIC EGO QUI JACEO TENERORUM LUSORAMORUM, INGENIO PERII NA50 POETA MEO ATTIBI.QUI TRANSIS.NESIT GRAVE QUIS QU 15 AMASTI , DIGERE : NA50NI5 MOLLITER 05SA CUBENT
TRA D U CTIO N Cl GIT LE CHANTRE FIDELE DES TENDRES AMOURS. OVIDE. QUI PERIT VICTIME DE SOU 60ÙTP0UR LA POESIE. TOI QUI PASSES EN CES LIEUX. NE REFUSE PAS. SI TU AS JAMAIS AIME, DE DIRE , PLISSE EN PAIX REPOSER LA CENDRE D OVIDE'
i Tris
d Uvide
(( C'est sur la rive argentée de la mer (( Noire; c'est au bord du plus large des (( ruisseaux, où se jettent tous les torrents (( de Tczetterdam ; c'est à l'ombre des deux <( plus gros noyers qui existent et qui sont (.( aussi anciens que le monde ; c'est au pied (( du rocher où l'on voit encore une colonne, K triste reste du temple de Diane, si fameux (( par le sacrifice d'Iphigénie ; c'est à la « gauche du rocher d'où Thoah précipitait (( les étrangers; c'est enfin dans le plus beau (( lieu et le plus intéressant du monde entier <( que j'écris ceci.
(( C'est peut-être ici qu'Ovide écrivait, (( peut-être était-il assis où je suis. Ses élé- (( gies sont de Ponte ; voilà le Pont Euxin : '( Ceci a appartenu à Mithridate, roi du Pont, <( et comme le lieu de l'exil d'Ovide est assez (( incertain, j'ai plus de droit à croire que i( c'est ici. Oui, c'est Parthenizza, dont l'ac- (( cent tartare a changé le nom grec, qui (( était Parthenion et voulait dire vierge ; c( c'est ce fameux cap Parthenion où il s'est
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(( passé tant de choses : c'est ici que la mv- (( thologie exaltait l'imagination
c( Que fais-je donc ici;* Suis-je prisonnier a turc? Suis-je sur cette côte par un nau- 'i frage ? Suis-je exilé comme Ovide ? Le suisse je par quelque cour ou par mes passions:' )>
Le pays des Daces fut pourtant autre chose qu'un lieu d'exil.
L'année 86 avant Jésus-Christ, les Daces violaient les frontières orientales de l'empire romain. Après avoir franchi le Danube, ils étaient venus occuper la JNIésie, province romaine. L'empereur Domitien, à la tête d'une armée, courut la défendre. Entre Daces et Romains, la guerre devint acharnée; difficile et pénible dans les forêts et à travers les montagnes de la Mésie, elle se prolongea quatre ans. Décimés et épuisés, les Romains durent battre en retraite et signer une paix honteuse.
Veneer cette défaite, rendre l'honneur à
ses armées, relever aux yeux des (( Barbares » le prestige de Rome, mettre lin à leurs invasions dangereuses et menaçantes, tels étaient les devoirs que l'Empire imposait à Trajan en montant sur le trône. Patiemment il prit ses dispositions et fit les préparatifs d'une prochaine expédition ; patiemment il attendit un prétexte pour déclarer la guerre aux Daces. Ce prétexte se présenta l'an loi à l'occasion d'un tribut que Décébal, roi des Daces, venait de décréter contre les Romains demeurés sur le Danube. La guerre devint inévitable. Trajan marcha droit vers la Dacie. Décébal défendit son pays avec une énergie, un courage, une ténacité audacieuse que les historiens ont signalés; mais la stratégie des généraux romains finit par triompher; Décébal fut réduit h demander la paix. Trajan avait vengé la défaite de Domitien.
Vaincu, mais non encore soumis, Décébal ne tarda pas à préparer une coalition contre l'empire romain. Pendant cinq ans, il tra-
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vailla à soulever d'abord les Parthes, puis les peuples voisins de la Dacie. Cette coalition menaçante força Trajan à marcher de nouveau contre les Daces. A la tête d'une armée nombreuse, aguerrie, Trajan traverse la Pannonie, arrive au Danube, jette sur le fleuve un pont ' qui doit faciliter sa marche et pénètre en Dacie. Une lutte héroïque s'engage alors entre les armées romaines et daces. Elle dure onze mois. Vaincu, se sentant perdu, prévoyant le sort qui attendait son pays et ne voulant pas lui survivre, Décébal se donna la mort. Ce héros était l'àme de la Dacie; lui mort, la Dacie disparaissait, réduite en province romaine.
Le nom de Décébal brille d'un vif éclat dans les annales des pavs Danubiens, il fait grande ligure dans l'histoire de cette époque ; ses longues et glorieuses luttes soutenues contre les armées romaines, son courage
I. Le pont construit par Trajan fut coupé l'an 117 par son successeur Adrien. Quand les eaux du Danube sont basses on distingue encore aujourd'hui ses ruines et ses restés.