LES RÈGNES DE GHIKA
ET DE BIBESCO
L'occupation effective des Principautés par les Russes prit fin avec le départ du général Kisseleff. On ne peut dire que la Russie abandonnât à lui-même le pays qu'elle venait de réorganiser. Elle entendait, au contraire, y maintenir son influence, sauvegarder l'œuvre qu'elle y avait accomplie, demeurer la protectrice de la Roumanie et tenir la main à ce que la Turquie ne conservât sur elle qu'une suzeraineté nominale.
Le prince Ghilva fut nommé par la Porte, mais sur la recommandation expresse de la
Russie ; celle-ci, pour plus de sûreté, installa auprès du nouveau prince des agents destinés à le surveiller : l'inspecteur général des quarantaines, le Grec Mavros, l'agent de la Valachie, à Constantinople, Aristarchi^ Grec lui aussi, étaient inféodés à la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg ; deux Russes, les colonels Garbaschi et BanofF, furent placés à la tête de la milice en même temps que deux Valaques qui avaient servi en Russie, Odobescou et Solomon. Le baron de Rùckmann, enfin, consul général de Russie, allait prendre sur l'esprit de l'hospodar un ascendant considérable.
Homme faible, ignorant, préoccupé surtout de se maintenir sur le trône, le prince Ghika était disposé à en passer par toutes les volontés de la Russie.
L'assemblée des boyars n'imita pas la docilité du prince. Le conflit, latent d'abord, peu accusé ensuite lorsqu'il s'agit de la fusion en un tout du règlement organique et des diverses lois qui avaient été élaborées en
exécution de ses dispositions, devint aigu lorsque, en 1837, le baron de Riickmann demanda le vote d'un article additionnel au règlement conçu en ces termes : <( A l'avenir, toute modilication ultérieure que voudraient entreprendre les hospodars dans le Règlement organique ne saurait avoir lieu et être mise en vigueur qu'à la suite d'une autorisation spéciale de la Sublime Porte, iivcc fasseiiuinciit de la Cour de R.iissie. );
Cet article, à raison des derniers mots qui y étaient insérés, rencontra, en Valachie, la plus vive opposition : la Russie, pour venir à bout des résistances, dut demander à la Porte un firman de dissolution de l'assemblée. Les nouveaux élus étaient animés de sentiments plus hostiles encore envers la Russie.
L'opposition à laquelle se heurtait la cour impériale était le fruit de la renaissance du sentiment national roumain, si puissant aux temps lointains de Michel le Brave, endormi pendant la longue et funeste domination des Phanariotes, mais qui avait reparu en 1S21,
lors du soulèvement de Toudor Vladimiresco, en 1828, surtout lors de l'occupation russe. Les Russes, l'avaient toléré, encouragé même au début; c'est ainsi qu'ils avaient permis à Héliadé Radoulesco et à Georges Assaki de publier des périodiques en langue roumaine. Mais ce sentiment national allait se retourner contre eux : la Russie ne put l'endiguer et fournit des armes contre ellemême. Tous les Roumains, d'ailleurs, étaient loin de comprendre de la même manière ce sentiment national.
Chez les uns, comme chez Héliadé et ses amis, il se traduisait en démonstrations bruyantes, en discours enflammés sur les droits imprescriptibles des peuples; c'était un mélange plus ou moins inconscient de théories subtiles de droit politique et d'élans irréfléchis, produit hybride de rationalisme et d'enthousiasme ; on pensait d'abord aux droits des nations en général avant de son^rer à ceux de la Roumanie.
Chez d'autres, le sentiment national, tout
aussi vivace dans ses racines, était plus réservé dans son expression, et partant aussi plus efficace; il ne procédait pas de considérations abstraites, il s'inspirait avant tout des circonstances de l'heure présente ; pour ceux qui le ressentaient de cette manière, c'était de la Roumanie exclusivement qu'il s'agissait, de son bonheur et de son indépendance ; ils ne frappaient pas d'une commune proscription tout ce qui portait un nom russe ; ils étaient attentifs à accueillir ce qui leur paraissait de nature à améliorer le sort de leur patrie^ et, comme leur clairvoyant patriotisme leur avait fait apercevoir dans la Russie l'instrument en quelque sorte providentiel de la réorganisation de leur pays, ils l'avaient secondée dans l'œuvre quelle avait entreprise ; maintenant que cette œuvre était accomplie, ils ne voulaient plus tolérer l'ingérence de la cour de Russie dans les affaires roumaines que dans la mesure où cette intervention était nécessaire pour consacrer les résultats acquis et les rendre
définitifs ; c'est pourquoi, s'ils étaient disposés à accepter l'action de la Russie, s'exerçant d'une manière normale dans les limites qu'avait tracées le Règlement organique, ils étaient délibérément hostiles à tout acte d'immixtion au delà de ses limites. C'était le parti des patriotes et des politiques : B. Stirbey en était le plus éminent représentant.
D'autres hommes enfin prétendaient exploiter le sentiment national bien plus qu'ils ne le partageaient. Ils étaient les ennemis irréconciliables de la Russie, non point parce que la Russie, c'était l'étranger, mais parce que les réformes qu'elle avait opérées avaient mis fin aux abus dont ils vivaient et ruiné leurs espérances par la substitution d'un prince cà vie à des princes éphémères. Leur but était de ramener les Principautés sous le joug exclusif de la Porte, et de ressusciter les mœurs publiques de l'époque phanariote. L'opposition que faisaient à la Russie des patriotes comme Héliadé leur parut favorable à la réalisation de leurs desseins. Ils affec-
I50 LKS ROUMAINS.
tèrent de travailler pour la patrie roumaine ils n'étaient préoccupés, en réalité, que de leurs intérêts propres. Campinéano était leur chef.
Telle était la situation des esprits aux environs de 1840. On conçoit que, dans ces conditions, la Russie et le prince Ghika, trop docile instrument de ses volontés^ rencontrassent une opposition énergique et qui groupait tous les partis, même les plus modérés, lorsque la cour impériale prétendait excéder les pouvoirs qui lui étaient reconnus par le Règlement organique. Quelques mesures inutilement violentes, comme la destitution de Vaillant, directeur du collège Saint-Sava, qui répandait avec trop d'efficacité, au gré de la Russie, les idées d'indépendance roumaine, ou comme le retrait de la subvention accordée depuis plusieurs années au théâtre, des rigueurs malhabiles exercées contre le boyar Campinéano, achevèrent de mécontenter les esprits. Le prince Ghika, d'ailleurs, ne fournissait que trop de légi-
LES ROU-MAIXS. 151
times sujets de plaintes ; le désordre avait reparu dans les finances, et l'arbitraire dans l'administration. L'assemblée des bovars n'eut pas de peine à composer un long mémoire de doléances, profitant ainsi du droit que lui accordait l'article ^j du Règlement organique. Une enquête fut ordonnée par les cours de Russie et de Turquie. Elle aboutit à la déposition du prince Ghika, le 7 octobre 1842.
L'assemblée générale extraordinaire C[\\\ se réunit le 20 décembre 1842 (i'^'' décembre 1843) pour élire le nouveau prince conformément aux dispositions du traité d'Andrinople, c'est-à-dire à vie, se trouvait en présence de vingt et un candidats : les uns appartenaient au parti des anciens bovars qui ne souhaitaient rien tant que le retour à tous les abus et à toutes les exactions qui avaient déshonoré les règnes phanariotes ; les autres appartenaient au parti national : ils avaient pour programme une application consciencieuse et complète du Règlement organique
et l'achèvement des réformes qui avaient si heureusement marqué les années précédentes sous la suzeraineté de la Porte et la protection de la Russie,
Deux des boyars du parti national se distinguaient entre tous, autant par leurs hautes qualités intellectuelles et morales et la forte culture juridique et littéraire qu'ils avaient reçue en France, que par le rôle éminent qu'ils avaient joué comme collaborateurs du général KisselefF : c'étaient Barbo Stirbey et Georges Bibesco, tous deux patriotes ardents et sincèrement libéraux. — Un mot sur l'élection. — G. Bibesco fut élu. ((. Les frères', dit M. Billecoq, consul de France à Bucarest, dans une lettre adressée à M. Guizot, son ministre, le 3 janvier 1843, où il raconte les péripéties de l'élection, les frères, d'un commun accord, ont dû accepter la chance telle qu'elle se présentait pour l'un
I. B. Stirbey et Georges Bibesco étaient frères; le premier, aîné de la famille Bibesco, avant été adopté par Stirbey, grand Bo3'ar de Crajova, avait dû prendre le nom de iamillc du père adoptif.
d'eux. On s'accorde à rendre une haute justice aux sentiments d'honneur et de loyauté parfaite, qui, dans une conjoncture aussi déhcate, ont dirigé la conduite des deux frères '.)> Quelle était la tâche qui s'offrait au prince Bibesco ? Le comte de Nesselrode la lui indiquait quelques jours après son élection : (( La Russie, lui disait-il, ne saurait avoir l'Intention de régenter un pays auquel sa sollicitude généreuse a garanti une organisation intérieure indépendante. Son action tutélaire et purement conservatrice ne se
I. Nice. Décembre 1860. — Hier plusieurs personnes en visite à la villa Montalivet, étaient assises autour du fauteuil roulant du Comte de Montalivet. Le Comte causait avec le Prince Stirbey, ex-prince de Valachie, son voisin et son ami.
— Je n'ai pas bien compris, lui répliquait le Comte, pour quelles rai-ons vous aviez refusé en 1843 le trône de Valachie, et pourquoi vous v avez renoncé eii faveur du Prince Bibesco.
— L'explication est fort simple, réiiondit le Prince, l'assemblée générale, réunie pour élire le Prince régnant, avait décidé qu'elle voterait séparément et successivement sur le nom de chacun des candidats. J'avais obtenu une grande majorité, et la question semblait tranchée. Mais il était à craindre, puisqu'on devait voter sur le nom de tous les candidats, qu'une coalition des vieux Boyars ne se formât soudainement sur le nom d'un vieux Boyar, représentant du
propose d'autre but que celui de consolider la stabilité de l'ordre de choses établi en Valachie sur la base des traités conclus avec la Porte, de veiller à l'observation des principes et des droits qui en découlent, de prévenir enfin toute déviation à la marche légale tracée par le règlement organique.
<( Il appartient à Votre Altesse de réaliser nos espérances... La tâche qui vous est réservée est laborieuse : nous savons nous rendre compte des difficultés que les habitudes
parti rétro.i^rade, ennemi des nouvelles réformes. Si cette intrigue réussissait, c'était revenir au régime des Princes Phanariotes, traînant après eux une clientèle avide, ignorante, rapace, capable de vendre la patrie pour un plat de lentilles. LVeuvre à laquelle j'avais travaillé durant des années, à laquelle j'avais sacrifié ma santé se trouvait menacée, à la veille peut-être de s'effondrer, .le vis le danger; — aussi quand l'assemblée eut à émettre son vote sur le nom de Georges Bibesco, j'engageai, je priai, j'exhortai tous mes amis de s'unir aux partisans de Georges Bibesco, et de voter avec ensemble pour lui. Georges Bibesco était mon élève; en 1835, je l'avais placé comme mon aller ego auprès du Général Kisselev; — son mérite, son patriotisme m'étaient connus; enfin, il était mon frère, c'était ma famille. {Noies et Souvenirs, J. C.)
s. A. LE PRINCE GEORGES BIBESCO
Pnnoe régnant de Vàlachie
18Î2 - 18ÎB
invétérées d"un peuple et des traditions pernicieuses, profondément enracinées, opposent souvent aux meilleures intentions; mais Votre Altesse puisera dans son patriotisme la force et la persévérance nécessaires pour surmonter ces obstacles. Le suffrage et l'appui de la Russie ne vous manqueront pas dans la carrière que vous allez parcourir... Les vices radicaux du régime précédent ont malheureusement laissé de profondes traces dans le pays... Plus que nous, vous êtes à même, mon Prince, d'étudier les maux de votre patrie, d'en rechercher les causes, de sonder les plaies de la Valachie, pour y apporter un prompt et salutaire remède. L'œuvre que vous avez à accomplir demande du temps, de l'habileté et de la persévérance. )>
Le prince Bibesco, par malheur, n'allait pas trouver dans l'assemblée générale ordinaire le concours qui lui était indispensable. Le parti des grands boyars uni aux partisans du prince Ghika (déposé en 1842) se montra systématiquement hostile, dès les premiers