‹ Les Roumains, tome premier. [Par] James CaterlyChapitre 36 sur 51 · LA RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION DE

L'Europe fut surprise par la révolution de 1848. Elle avait dans la paix une confiance sans bornes : Louis-Philippe et M. Guizot s'étaient constamment attachés à la défendre à tout prix. Le soulèvement presque universel des peuples vint déjouer les calculs des politiques. Les gouvernements se virent acculés partout à des chances de guerre : aucun n'était en état de la faire. Aussi les événements qui survinrent alors furent-ils pour eux une leçon, dont ils surent profiter. Les cabinets se rendirent compte que la quiétude n'était pas de mise dans une Europe aussi inflammable et dont l'organisation politique était ébranlée tout entière par la nou-

velle que des barricades venaient de s'élever à Paris. Ils comprirent qu'il fallait se tenir prêts à tout événement ; ils consacrèrent désormais aux actes et aux ambitions de leurs voisins une attention plus exacte et plus éclairée : ils cessèrent de s'imaginer que l'édifice construit par le congrès de Vienne avait été bâti pour toujours.

La France et l'Angleterre en particulier modifièrent leur attitude à l'égard de la Russie et surveillèrent plus étroitement sa politique. Elles avaient pris l'habitude malheureuse de regarder comme un véritable principe le protectorat exercé par la Russie sur les Principautés, et qui pourtant n'était qu'un fait : jusqu'en 1848 l'habileté de leurs ambassadeurs à Constantinople consista à détourner les Turcs de contester ce prétendu principe.

Quant à la Russie, les événements de 1848 lui apparurent comme une occasion favorable à la réalisation de ses desseins. Elle travailla sans bruit à se mettre sur un bon pied de paix

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armée et elle attendit, l'arme au bras, l'occasion d'ouvrir la question d'Orient. La pensée favorite de l'empereur Nicolas était de représenter en face de l'Europe révolutionnaire le pur esprit de conservation et de christianisme. La révolution : voilà l'ennemi que la Russie prétendait combattre au premier rang, et depuis 1848 toute l'originalité de sa situation résidait dans cette attitude.

La religion allait être le second moteur de sa politique. De tous les mo}-ens qui servent la cour impériale dans la réalisation de ses desseins^ il n'en est pas de plus puissant, — on ne saurait trop y insister, — que celui du protectorat religieux. C'est en stipulant à diverses occasions un droit de protection en faveur des Grecs unis de Pologne que les chefs couronnés de l'Eglise russe ont pu, un jour, intervenir à main armée dans les dissensions intestines des Polonais; c'est la même tactique qui a été suivie par les Russes en Turquie depuis le traité de Kaïnardji ; ils ont tenu à marquer officiellement l'intérêt qu'ils

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portaient à leurs coreligionnaires de Turquie ; l'habileté de leur diplomatie consistait à poser quelques principes, qui pouvaient servir de base pour réclamer un protectorat plus large. Aussi la protection qu'ils offraient aux Principautés n'était-elle pas sans dangers : les quelques Roumains intelligents et instruits qui avaient étudié l'absorption habile de la Pologne par la Russie, s'en apercevaient bien et tout les portait à craindre le même sort pour leur patrie.

Le moment était favorable pour la Russie : au lendemain de 1848 les gouvernements européens se trouvaient largement occupés chez eux.

Le jour de l'abdication du roi Louis-Philippe, des gardes nationaux avaient pénétré dans les Tuileries et leur chef avait gravé sur les moulures du trône ces mots : « Le peuple de Paris à l'Europe entière : Liberté, Egalité, Fraternité. » L'Europe entière avait répondu à cet appel.

En Italie des soulèvements avaient lieu à

Naples, à Florence, à Turin : le roi des Deux-Siciles, le roi de Sardaigne, le grandduc de Toscane, imités bientôt par le Pape, donnaient une constitution à leurs sujets. Les provinces italiennes de l'Autriche, restées d'abord à l'écart du mouvement, allaient bientôt y prendre part ; les Milanais s'insurgent le 17 mars, et après cinq jours de combat obligent le feld-maréchal Radetsky à s'enfuir au moment même où la population de Venise, conduite par Manin, chassait les Autrichiens des lagunes. A Vienne même l'empereur Ferdinand était menacé par l'émeute :

Metternich devait s'enfuir, l'empereur accordait aux Viennois une constitution ; mais ceux-ci la jugeaient insuffisante. Le souverain devait se réfugier dans le Tyrol. Il ne put rentrer dans sa capitale qu'après avoir convoqué une assemblée constituante.

La Bohême, elle aussi, se souleva et Windischgraetz dut bombarder Prague. L'Autriche enfin était mise en danger par l'insurrection magyare : les Hongrois, victorieux, parais-

saient sous les murs de Vienne, dont la population, qui leur était favorable, s'insurgeait à nouveau pour les soutenir.

Tous les Etats de l'Allemagne devaient accorder des constitutions à leurs sujets : le roi de Prusse lui-même devait se découvrir devant les cadavres des gens du peuple tués dans l'émeute et réunir une assemblée constituante.

Ainsi, dès les premiers mois de l'année 1848, tous les gouvernements de l'Europe continentale se trouvaient aux prises avec de ofraves difficultés intérieures. Seule la Russie y échappait : elle avait dompté la Pologne en quelques jours. Il est donc naturel que, lorsque la Russie déclara occuper les Principautés, elle n'ait rencontré d'objections de la part d'aucun cabinet. Elle fut assurée de pouvoir recueillir sans opposition le double avantage qu'elle comptait retirer de cette intervention armée : elle n'exerçait pas seulement de la sorte son influence sur une partie de l'Empire ottoman, mais elle prenait

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encore une position militaire de premier ordre au moment où la révolution hongroise menaçait le trône des Habsbourg : c'est en Transylvanie, en effet, à la frontière valaque, qu'était le principal foyer de l'insurrection magyare.

Comment cette aventure, que l'on appelait la révolution moldo-valaque et qui a été la cause et le prétexte de l'occupation russe, avait-elle éclaté ? Quelles conséquences at-elle eues sur le sort de la Roumanie?

La révolution moldo-valaque a été faite en partie par un groupe de jeunes gens et en partie par des hommes à la solde de la Russie et qui servaient d'instruments à sa politique.

Quelques jeunes gens avaient eu le malheur de croire que leur pays était préparé pour la vie démocratique. Plusieurs d'entre eux avaient fait des études en France et s'étaient imbus des idées qui avaient cours alors dans les milieux politiques qui provoquèrent la chute de Louis-Philippe et de M. Guizot.

Ils se faisaient illusion sur la portée du mouvement qui faisait proclamer la République française, ils se plaisaient à exagérer son essor, ils espéraient que le flot révolutionnaire qui montait de l'Occident ne s'arrêterait pas avant d'avoir baigné le pied des Karpathes, ils avaient foi dans les idées qu'exprimait le fameux manifeste de Lamartine : u La République française ne laissera mettre la main de personne entre le rayonnement pacifique de la liberté et le regard des peuples. Elle se proclame l'alliée intellectuelle et cordiale de tous les droits, de tous les progrès, de tous les développements d'institutioils des nations qui veulent vivre du môme principe que le sien. )) Ces quelques jeunes gens étaient de bonne foi ; ils avaient reçu des encouragements de Paris ; ils se flattaient, comme l'avait dit encore Lamartine, que « si l'heure de la reconstitution de quelques nationalités opprimées, en Europe ou ailleurs, paraissait à la République française avoir sonné dans les décrets de la Providence, elle se croirait en

droit d'armer elle-même pour protéger ces mouvements légitimes ». Les chefs du gouvernement provisoire avaient fait retentir à leurs oreilles de grands mots qui électrisent : on leur disait qu'ils étaient de la race de ceux qui ne périssent pas, que le nom de Roumains, que leur langue, leurs traditions, leurs tendances, leurs poésies, leurs chants nationaux devaient leur rappeler qu'ils appartenaient à ce peuple, dont l'empreinte s'était marquée sur le monde il y avait plus de vingt siècles et ne s'était pas encore effacée !

A côté des jeunes gens convaincus et qu'animait un généreux enthousiasme, il v avait les émissaires de la Russie qui attisaient le feu : ils firent éclater la révolution au moment où, à raison des événements européens et plus vSpécialement des événements de Hongrie, elle pouvait être le plus favorable à la Russie.

Ce fut une cruelle alternative que celle en présence de laquelle se trouva le prince Bibesco. Son patriotisme très chaud, son intelligence politique remarquable lui firent mesu-

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rer du premier coup la gravité de l'un et de l'autre parti qui s'offraient à lui. Ou bien il fallait qu'il acceptât le programme de la Révolution, c'est-à-dire qu'il acquiesçât à l'idée d'un royaume daco-roumain, déchirant ainsi les traités existants. Ou bien il lui fallait résister à l'émeute et mater les révolutionnaires.

Choisir le premier parti, ce n'était pas possible à un prince qui avait juré une constitution dans laquelle étaient prévus la suzeraineté de la Porte et le protectorat de la Russie. Sa lovauté n'était pas seule à l'en détourner : établir un royaume daco-roumain sur le bas Danube entre l'Autriche, la Russie et la Turquie, c'était préparer l'occupation des deux Principautés par les trois Etats voisins alternativement ou ensemble.

D'un autre côté, opposer une résistance à ce mouvement révolutionnaire intérieur ne pouvait se faire qu'à l'aide d'une force militaire. Or, il se trouvait que l'armée ou l'embryon d'armée qui existait, était sous les ordres d'officiers tout dévoués à la Russie.

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