‹ Les Roumains, tome premier. [Par] James CaterlyChapitre 39 sur 51 · L'INTERVENTION RUSSE EN · texte numérisé non relu

L'INTERVENTION RUSSE EN

La Révolution qui avait éclaté en France en 1848, jeta l'Europe dans le trouble pendant près de deux ans. C'est dans l'été de 1849 seulement que la capitulation de Venise (25 août) et celle du général Georgey à Vilagos (13 août) marquèrent la fin des révolutions qui s'étaient le plus longtemps prolongées. Les Principautés avaient vu à ce moment leur sort définitivement réglé depuis plusieurs mois déjà par le traité de Balta- Liman.

Des convulsions aussi violentes que celles qui venaient de secouer l'Europe n'avaient pas été sans modifier la balance respective des forces des puissances, ni sans provoquer

dans les pays que ces troubles avaient ébranlés des conditions politiques nouvelles. Il ne sera donc pas inutile d'indiquer en quelques mots l'état de l'Europe vers la fin de l'année 1849 et de préciser, au point de vue spécial des Principautés, quelle situation s'offrait aux nouveaux hospodars nommés en exécution des dispositions du traité de Balta-Liman.

Le premier résultat de la révolution de 1848 fut d'accroître la puissance russe dans des proportions singulières et d'en faire véritablement l'arbitre de la politique européenne.

La Russie n'avait eu garde de négliger des circonstances aussi favorables pour affirmer sa puissance en Orient.

Dès le 8 mars 1848 un manifeste de l'empereur avait annoncé qu'il était prêt à » remplir le devoir sacré de prendre à temps des mesures pour opposer au torrent pernicieux de l'anarchie une résistance efficace )•. Quelques jours après, le 14 mars, l'empereur

de Russie avait précisé sa pensée : il s'était interdit toute immixtion dans les affaires intérieures des pays étrangers. Mais il avait eu soin de se réserver, à l'avance, une complète liberté d'action pour le cas '< où le contrecoup des révolutions du dehors mettrait en péril sa propre sécurité et où l'équilibre territorial établi par les traités risquerait d'être troublé et modifié à son préjudice )).

La Russie n'avait pas manqué par la suite d'exécuter ce programme menaçant : les troubles de Moldavie, ceux de Valachie, l'insurrection de Hongrie lui en donnèrent l'occasion. A peine la révolution avait-elle été réprimée à Jassy, que le prince Stourdza faisait afficher les lignes suivantes : >< Nous, Michel Stourdza, par la grâce de Dieu, voïvode, prince régnant de Moldavie, avons reçu par le consulat impérial russe une communication du chancelier d'empire comte Nesselrode.

Cette dépêche est une nouvelle preuve de la sollicitude avec laquelle notre très haut protecteur veille au bonheur des Moldaves en

i84 LES ROUMAINS.

ce temps de crise qui menace l'ordre social et renverse les souverains légitimes dans tout l'Occident. Sa Majesté l'empereur a déclaré qu'elle était décidée à ne pas souffrir que l'anarchie se répandît dans les provinces ottomanes placées sous sa protection, et qu'elle emploierait sa puissance à contrecarrer toute entreprise qui tendrait soit à relâcher les liens de ces provinces avec l'Empire ottoman, soit à modifier leur constitution politique, etc. »

Bientôt les troupes russes franchirent le Pruth. L'occupation s'étendit bientôt à la Valachie : la Russie ne pouvait tolérer en effet, disait-elle, que les Valaques modifiassent leur constitution sans le consentement préalable des deux cours. Un article du règlement organique le disait expressément : c'était celui que le baron de Riickmann avait fait ajouter en 1837 au texte primitif et qui avait, on s'en souvient, provoqué de si vives résistances. Et la Russie, pour occuper ce malheureux pays, invoquait à la fois les

LES ROUMAIXS. 185

textes et l'amour maternel qu'elle lui portait- Comment les Valaques auraient-ils pu s'opposera une occupation nouvelle de leurpatrie ! En vain ils essayaient d'intéresser la Sublime Porte à leur sort par des protestations de dévouement sincères. Leur salut eût été dans une intervention des cabinets occidentaux : mais ceux-ci n'avaient que trop de préoccupations déjà du côté de l'Italie et de l'Allemagne.

En quelques mois la Russie établit, sans difficulté, une armée de 97 000 hommes dans une admirable position qui domine la Turquie et l'Autriche.

Du côté de la monarchie des Habsbourg, en effet, la situation devenait de jour en jour plus grave : les Hongrois révoltés remportaient des succès tels, que les propres ressources du gouvernement autrichien ne devaient plus suffire pour comprimer l'insurrection. L'Autriche ne pouvait songer à prendre en 1848, en face de l'invasion des Principautés, l'attitude presque menaçante qu'elle avait

i86 LES Rou:\rAixs.

prise en 1829, lorsque les Russes avaient franchi les Balkans : elle en était réduite à implorer son salut de l'empereur de Russie. Au mois de mai 1849 l'empereur Nicolas T' annonça son intention d'interveniren Autriche pour écraser l'insurrection magyare :

(( Nous, Nicolas I''", disait l'empereur, par notre manifeste du 14 (26 mai) de l'année dernière, nous avions informé nos fidèles sujets des malheurs qui avaient frappé l'Europe occidentale. Nous déclarâmes en même temps que notre intention était de combattre nos ennemis, en quelque lieu que ce fût, et de protéger l'honneur du nom russe et l'inviolabilité de nos frontières, sans nous préoccuper de notre propre personne et dans une union indissoluble avec notre sainte Russie.

(( Depuis lors, les troubles et les mouvements séditieux n'ont pas cessé dans l'ouest de l'Europe, Des tentatives coupables ont entraîné la foule crédule par l'illusion trompeuse d'un bonheur qui n'est jamais sorti de

l'anarchie et de la licence ; elles se sont étendues jusqu'en Orient, dans nos {s/c) Principautés de la Valachie et de la Moldavie, soumises au gouvernement turc. L'entrée de nos troupes et des troupes ottomanes dans ces provinces, a sufli pour v établir la tranquillité et pour la maintenir. Mais dans la Hongrie et dans la Transylvanie, les efforts du gouvernement autrichien, divisés par une guerre sur un autre point, avec des ennemis nationaux et étrangers, n'ont pu vaincre jusqu'à ce jour la révolte...

«^ Au milieu de ces événements funestes. Sa Majesté l'empereur d'Autriche nous a invité à l'assister contre l'ennemi commun ; nous ne lui refuserons pas ce service.

(( Après avoir invoqué le Dieu des armées et le maître des batailles pour qu'il protège la juste cause, nous avons ordonné à notre armée de se mettre en marche, pour étouffer la révolte et anéantir les anarchistes audacieux, qui menacent aussi la tranquillité de nos provinces... »

i88 LES ROUMAINS.

U Abeille du Nord^ journal officiel de Sa Majesté Nicolas, commentait ce manifeste en ces termes : «( Nos czars bien-aimés sont, pour la seconde fois, investis par la Providence de la mission de régler les destinées du monde civilisé... Pour la seconde fois, la Russie restituera ses autels au Très-Haut, leurs trônes aux rois, la paix aux peuples, et elle sauvera ses ennemis mêmes des angoisses de l'anarchie. >•

L'empereur Nicolas, par son intervention, avait été heureux sans doute de soutenir les idées qui lui étaient chères et de défendre la cause de l'absolutisme. Sa conduite s'inspirait surtout de mobiles plus pratiques : il craignait que la Pologne ne prît feu au contact de la révolution magvare, la coopération active de beaucoup de Polonais à l'insurrection des Hongrois l'inquiétait à juste titre. Puis il se rendait compte du lien que la question des Balkans avait avec celle de Hongrie ; Bem n'entendait-il pas soulever les Valaques et les Moldaves contre la Russie en leur pro-

mettant lappiii des Hongrois? Pour être maîtresse d'agir à son gré en Turquie, il fallait que la Russie lut débarrassée de l'insurrection magyare.

Enfin peut-être le Czar espérait-il obtenir de la reconnaissance de l'Autriche — malgré l'antagonisme de leurs intérêts sur le Danube — un acquiescement à l'extension de son influence en Orient.

Quoi qu'il en soit, Nicolas intervint en Autriche et écrasa les Hongrois. Ainsi partout la révolution venait au secours de ses desseins, augmentait son prestige par les victoires quelle lui donnait l'occasion de remporter.

Ainsi, en Valachie, en particulier, les mouvements qui avaient pour but de chasser la Russie du pays, ne faisaient qu'y rendre au contraire sa situation plus forte, à tel point que l'on a pu se demander si des agents russes ne s'étaient point servis des enthousiasmes révolutionnaires valaques pour faire éclater des troubles dont la Russie

190 LKS ROUMAINS.

devait retirer de si importants avantages î Ce n'était pas, à coup sûr, rAutriche immobilisée et réduite au rôle de suppliante, ce n'était pas non plus les autres puissances qui pouvaient s'opposer au progrès de l'influence russe.

La Turquie se trouvait en pleine réorganisation et en proie à des tiraillements intérieurs. L'œuvre de réformes qu'avait entreprise Abdul-Medjid par l'organe de son ministre Reschid-Pacha, avait amené la formation d'un complot réactionnaire dirigé par Kosrew- Pacha. Celui-ci fut destitué. Mais ses partisans prirent peu après leur revanche en obtenant le renvoi de l'énergique Reschid-Pacha. C'est sur ces entrefaites qu'éclata la révolution de 1848.

Les circonstances étaient critiques. Le Sultan rappela Reschid-Pacha d'abord à un ministère sans portefeuille, puis au grand vizirat. Cette nomination n'eut pas, et elle ne pouvait pas avoir, de résultats immédiats considérables , elle eut cependant l'avantage

d'établir une communauté de vues entre la Porte, d'une part, et la France et l'AnL!;leterre, d'autre part : Reschid-Pacha possédait en effet la confiance des cabinets du quai d'Orsay et de Saint-James; peut-être fut-ce la nomination de Reschid qui décida la Russie à entrer en arrangement pacifique avec le Divan au sujet des Principautés danubiennes : ce que l'on n'osait pas espérer cà Constantinople, lorsque parvint la nouvelle des troubles de Valacliie et de l'attitude qu'avaient prise les Russes. Telle était la faiblesse de la Turquie, que la convention de Balta-Liman fut presque considérée comme un succès de sa diplomatie. Dans cette crise de 1848, le rôle de l'Angleterre et de la France fut bien effacé : Alex Golesco avait été envoyé à Paris pour solliciter l'appui du gouvernement de la République. La France et l'Angleterre engagèrent le Divan à lier conversation avec les Principautés. Mais elles n'allèrent pas au delà. Le général Cavaignac considérait avec raison que la paix était nécessaire à la France pour se

remettre des commotions intérieures qu'elle venait d'éprouver. Le 17 juillet 1848, au moment de l'intervention des Russes en Moldavie, un député, M. Lherbette, interpella le gouvernement a à propos de l'entrée prochaine ou déjà accomplie des armées russes dans les Principautés danubiennes et sur la politique que la France comptait adopter en présence d'un pareil événement ».

Le ministre des Affaires étrangères se borna à répondre ces quelques mots : « La situation des Principautés, dit M. Bastide, appellera toute notre attention et nous aurons à examiner si la Russie n'est pas sortie des limites que les traités, et notamment le traité d'Andrinople, ont fixées à son protectorat. »

Et l'incident n'eut pas d'autres suites. Le gouvernement français n'intervint pas davantage en faveur des magyars. Lors de la nouvelle de l'intervention russe, un député, M. Flocon, interpella M, Drouyn de Lhuys sur les intentions du gouvernement. <( Si les négociations, dit alors M. Drouyn de Lhuys,

ne suffisent pas pour prévenir un acte aussi déplorable que l'intervention des Russes dans les affaires de l'Autriche, le gouvernement demandera le concours de l'Assemblée pour prendre une autre résolution. »

Ce langage énergique ne fut suivi d'aucun acte.

En Angleterre également le Parlement retentit de protestations contre l'attitude des Russes : mais lord Palmerston était trop homme d'Etat pour faire prendre à l'Angleterre isolée le rôle de champion de l'indépendance des peuples.

L'Allemagne ne devait pas être d'un plus grand appui pour les Principautés et pour la Hongrie : Maioresco fut envoyé vers la Diète de Francfort ; mais quel secours aurait-il obtenu d'une assemblée qui n'avait pas les moyens de lui en fournir et qui n'en avait peut-être pas la volonté, car le but qu'elle poursuivait était exclusivement allemand?

Secourir les Valaques pourtant était le seul moyen qui s'offrît aux puissances occidentales

d'arrêter cette menaçante extension de la puissance russe, qui pouvait détruire l'équilibre européen, si l'on n'y mettait ordre. C'est ce qu'apercevaient déjà certains esprits. Un écrivain distingué, >M. Desprez, qui a beaucoup contribué à l'établissement d'un courant sympathique entre les Principautés et la France, appréciait la situation à ce point de vue avec une modération et une justesse de ton, qui a trop souvent fait défaut à ceux qui, vers cette époque ou plus tard, ont parlé des Principautés :

(( Les Moldo-Valaques sont les soutiens de la paix, de la stabilité et de l'intégrité de l'Empire turc contre la Russie, puissance essentiellement révolutionnaire en Orient... Depuis que la Pologne a succombé et qu'elle a cessé d'être militairement à lavant-garde de la Turquie comme de l'Occident, les Moldo-Valaques sont donc les premiers en ligne pour la défense de l'Empire turc, et le Roumanisme se trouve l'adversaire naturel des Russes, l'allié nécessaire de quiconque,

peuple ou gouvernement, veut empêcher le panslavisme de dompter ou de tromper les Slaves de l'Autriche et de la Turquie...

(( Cette position des Principautés et l'attitude prise par les Moldo-Valaques depuis quelques années devraient sans contredit assurer à ces peuples l'attention et la bienveillance de la Turquie et des Etats de l'Europe occidentale, engagés avec elle dans cette question d'Orient, tant de fois traitée et jamais résolue. Et cependant que se passe-t-il sous nos yeux? C'est que les Turcs, qui trouvent dans les Moldo-Valaques des vassaux d'une fidélité éprouvée, laissent la diplomatie russe ourdir à plaisir ses intrigues au milieu des Principautés, se font quelquefois ses instruments et se prêtent eux-mêmes, par négligence, à des actes destructifs de leur suzeraineté. D'un autre côté, la France et l'Angleterre, trop peu instruites peut-être des véritables ressources de la Turquie, ne songent nullement à empêcher les Moldo-Valaques d'être protégés : elles les voient sans émotion

dépensant une activité précieuse, digne d'un autre objet, à repousser un protectorat contraire à l'esprit et à la lettre des traités et semblent ne pas comprendre encore que ces peuples délaissés luttent dans l'intérêt de tout l'Orient. )>

Les lignes que nous venons de citer renferment des idées profondément justes.

L'avenir s'est charité de le prouver. Ces idées n'étaient encore cependant que l'apanage de quelques esprits.

La Russie apparaissait, après la révolution de 1848 et grâce à cette révolution même, comme le premier Etat de l'Europe : sa suprématie semblait devoir demeurer pour longtemps encore incontestée ; il n'y avait pas d'apparence que les Principautés pussent secouer un joug, dont le traité de Balta-Liman venait d'augmenter le poids.

Le traité de Balta-Liman avait réglé la nomination des deux Princes régnants, l'un en Valachie, l'autre en Moldavie.

Le choix des deux cours, de la Turquie, comme puissance suzeraine, de la Russie, comme puissance protectrice, se porta sur B. Stirbey, pour le trône de la Valachie. Le règne de celui-ci commença le 16 juin 1849.

B. Stirbev jouissait déjà en Europe de la réputation d'un homme d'Etat. Depuis 1830, il était très apprécié par le cabinet de Saint-Pétersbourg. Rédacteur du Règlement organique qui avait organisé l'administration dans les deux Principautés, attaché auprès du général KisselefF qui avait su distinguer son mérite, B. Stirbey avait donné des preuves d'un excellent administrateur et surtout d'un homme intègre, chose rare, pour ne pas dire inconnue, à cette époque en Valachie. — En 1848, de passage à Paris, B. Stirbey s'était lié avec Reschid-Pacha, ambassadeur du Sultan. Ces deux hommes d'Etat s'étaient concertés et avaient échangé leurs idées au sujet de l'influence prépondérante et menaçante de la Russie dans les Principautés danubiennes. Enfin le cabinet des Tuileries connaissait

198 LES ROI'MAIXS.

B. Stirbey par les rapports de ses consuls. En 1834 le baron de Bois le Comte, envoyé en mission en Orient, s'était arrêté assez longtemps à Bucarest ; dans plusieurs dépêches il avait attiré l'attention du gouvernement français sur la personnalité de B. Stirbey. Il nous a paru intéressant de reproduire ici un extrait de cette correspondance datant de 1 834 '. Elle prouvera que la France ne pouvait qu'approuver le choix de la personne appelée à régner en Valachie. On verra que les intérêts de cette nation latine, ignorée de l'Europe, préoccupaient déjà les Français.

Extrait de la Correspondance de M. de Bois le Comte pendant sa mission en Orient.

Bucarest, le 18 mai 1834.

Monsieur le Comte,

Le caractère de M. Stirbey, sa grande influence et son incontestable supériorité sur

Page 1