OCCUPATION DE L'ARMÉE RUSSE
La Moldo-Valachie traversait en ce moment une des plus cruelles époques de sa douloureuse existence. Sa révolution de 1848 avait offert au Czar un double avantage. Sous prétexte d'éteindre un fover révolutionnaire, l'empereur Nicolas avait envoyé une armée à Jassv et à Bucarest ; ainsi, il avait habitué l'Europe à le considérer plus qu'à demi souverain de ces deux vastes et riches provinces de la rive gauche du Danube; il avait pris en même temps une position stratégique des plus fortes au cas où il se serait vu appelé par les événements à défendre l'Autriche, son alliée, soit en Hongrie, soit en Italie. Témoins du douloureux drame magyar, nous savons
comment, à la suite des batailles devant Comorn et Waitzen, la Hongrie se vit forcée de déposer les armes aux pieds de Paskevitz, généralissime des armées du Czar.
En 1849, deux armées étrangères, l'une de 70000 Russes, l'autre de 12000 Turcs, continuaient à occuper le territoire des deux Principautés danubiennes. Accablé sous le poids des transports et des réquisitions militaires, le paysan roumain avait abandonné ses champs, avait laissé mourir son bétail. La famine, les maladies contagieuses, le choléra décimaient les campagnes. L'administration avait disparu : les préfectures et sous-prélectures étaient désertées par leurs titulaires ; la force armée était désorganisée, les caisses étaient dans le plus absolu dénuement.
L'armée russe, enivrée de ses récentes victoires contre les Hongrois, traitait la Roumanie en province conquise et comme faisant déjà partie de l'Empire; tandis que les habitants écrasés, épuisés, découragés, commençaient à craindre que la Roumanie, aban-
donnée de tous ceux qui avaient le devoir de la défendre, était fatalement condamnée à devenir Russe d'une manière complète et définitive. Les ressorts de ces malheureux pays semblaient brisés ; leur destinée, leur avenir compromis à jamais.
Pour les relever, pour réorganiser leur administration, refaire leur armée, leurs finances; — pour rendre le courage à ces Roumains dégradés et humiliés tour à tour par les Turcs et les Russes ; pour exciter leur amour-propre, pour réveiller leur sentiment national, il leur fallait un chef dans lequel ils reconnussent un grand concitoyen et dans lequel ils eussent confiance. Il fallait un homme d'Etat dont le patriotisme éprouvé éiralât l'éneririe ; il fallait un administrateur qui connût les hommes, les choses, les ressources du pays; — il fallait un chef dont l'influence incontestée fût assez puissante pour en imposer à tous ses concitoyens, et pour rétablir doucement le calme, l'intégrité, la discipline dont les derniers événements
n'avaient que trop affaibli l'Empire. Il fallait aussi une fierté naturelle jointe au tact d'un diplomate pour ramener tout d'abord les chefs des deux armées étrangères au respect du pays dont ils avaient foulé aux pieds tous les droits depuis qu'ils occupaient son territoire, La crise révolutionnaire de 1848 avait marqué le point de départ d'une histoire nouvelle dans les alliances et l'équilibre européen, il fallait donc un politique fin, pénétrant, perspicace, capable de distinguer et de comprendre la portée et la valeur des circonstances que la fortune allait préparer en faveur de la nation Roumaine. Il fallait surtout un chef d'Etat qui par son mérite, son caractère, sa valeur sût inspirer confiance aux souverains de l'Europe et les amener à prêter une oreille bienveillante aux rev^endications et à la demande d'autonomie des pays danubiens méconnus.
L'homme que les événements appelaient en 1849 ^ régner en Valachie, le prince
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B. Stirbev, semblait prédestiné à occuper cette haute situation et à en démêler les difficultés. — Plein de foi dans l'avenir de son pavs, travailleur infatigable, il chercha avant tout à rendre à la société roumaine l'énergie dont elle avait besoin. Une expérience acquise pendant 25 années d'administration et de mise en pratique du Règlement organique, dont il était le principal auteur ; — un patriotisme éloquent uni à une fierté naturelle qu'il tenait de son caractère ; — un bon sens frappant et prompt ; une intégrité incontestée, une confiance en soi-même venant du sentiment de son expérience politique ; toutes ces qualités devaient concourir à l'exécution de la tâche si noble mais si complexe qu'il s'était assignée : la réorganisation matérielle, la reconstitution morale, la préparation à l'indépendance du pays qu'il était appelé à gouverner.
Nous en avons terminé avec le rapide coup d'œil que nous nous proposions de jeter sur les Principautés roumaines depuis leur origine jusqu'à l'avènement des princes B. Stirbey et Grégoire Ghyka.
Quelles destinées intéressantes et accidentées que celles de ces pavs ! Il semble véritablement que Ion assiste à une pièce de théâtre où les péripéties s'accumulent à mesure que l'on avance, où l'émotion s'accroît et gagne sans cesse en intensité.
Nous avons vu à l'aube de leur histoire ces Provinces du Danube habitées par des peuples nomades ; — puis colonisées par les Romains, dont le génie civilisateur eut tôt fait d'absorber les premiers habitants. C'est ensuite le flot des invasions barbares qui se déverse sur elles, mais sans parv^enir à noyer la souche latine : tantôt les anciens colons de Trajan se réfugient dans la montagne, tantôt ils redescendent vers la plaine, selon que le terrain dévastateur précipite ou interrompt son cours : et ainsi se conserve
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pure la race des Romains. — A deux époques, ils forment avec les Bulgares un puissant empire. Les Turcs enfin arrivent, les derniers envahisseurs, et pendant quelque temps, grâce à d'honorables capitulations, les Principautés vivent indépendantes en fait, sous la suzeraineté purement nominale de la Porte. Puis, c'est l'atmosphère empestée de Bvzance qui répand sur elles ses miasmes délétères : les courages et les vertus s'émoussent, les mœurs s'avilissent, l'esprit national se perd, la cupidité s'introduit, l'intrigue sévit partout. L'habileté des Grecs impose aux Turcs leur hypocrite domesticité : ils deviennent peu à peu les véritables maîtres des Principautés : la trop longue série des règnes phanariotes ne se terminera qu'en 1 82 1 . A la faveur de la corruption générale, la Russie pousse hardiment sa pointe du côté du Danube. Ce qu'elle veut, c'est établir en Moldavie et en Valachie son influence d'une manière indiscutée : ces contrées seront le Pont dont elle se servira pour atteindre
Constantinople, le but éternel des ambitions moscovites. Aussi la Russie ne néglige-t-elle aucune occasion d'introduire ses armées sur le territoire de ces Principautés. Nous l'avons vue à Tilsitt en 1S07, à Erfurt ei] 1S08, exiger, comme condition d'un traité d'alliance avec Napoléon, la ^Moldavie, la Valachie, la Bulgarie jusqu'aux Balkans; nous l'avons vue après 1815 devenir l'arbitre de l'Orient, grâce au rôle prépondérant qu'elle joue dans les événements qui provoquent la chute de l'Empire français. Sa sollicitude intéressée dote les Principautés d'un Règlement organique, qui est le premier essai d'organisation moderne qu'elles aient connu. Cette réforme va-t-elle porter ses fruits? Malheureusement la France donne le signal de la Révolution : la ^loldavie et la Valachie s'abandonnent imprudemment au mouvement qui ébranle toute l'Europe et n'épargne que la Russie.
Bientôt elles retombent brisées : elles sont
occupées à nouveau par le Turc et par le
Russe. Le pays doit faire les frais de cette occupation, qui le ruine. Les Puissances européennes, préoccupées des révolutions dont elles sont le théâtre, sont sans forces pour s'opposer aux empiétements de la Russie.
La Révolution française avait, à la lin du xviir siècle, coïncidé avec la disparition de la Pologne de la carte de l'Europe et l'on pouvait croire que les Principautés, en 1848, allaient avoir le même sort que ce malheureux pays.
Il n'en est rien pourtant : elles ne meurent pas, grâce aux événements européens qui ont contribué à les sauver. Bien plus : trente ans après elles constituent un Etat heureux, tranquille, prospère, indépendant. Une transformation complète, sans exemple peut-être dans l'histoire, par son importance et par sa rapidité; s'est opérée à leur avantage.
La résurrection de la Roumanie, sa constitution au Congrès de Berlin en Puissance souveraine furent le dénouement de la pièce dont l'histoire des Principautés, jusqu'au
traité de Balta-Liman, a été Xexposition. Il nous reste à étudier maintenant ce que les théoriciens de l'art dramatique appellent <( la Crise )k C'est précisément le règne de B. Stirbey qui constitue cette crise, car c'est entre 1849 ^t 1860 que vont être discutés devant l'aréopage européen, que vont être réglés les droits et l'autonomie de la Roumanie, et c'est le prince Stirbey qui en sera l'avocat, le défenseur ardent et opiniâtre.
LE PRINCE STIRBEY
Le travail de restauration et de réorganisation des Provinces Roumaines commença en 1849 ^^ présence même des deux armées d'occupation. En Valachie, le chef du Gouvernement sut donner, dès le début, d'une main sûre et vigoureuse, l'impulsion décisive à toute la machine gouvernementale. Une administration honnête, active et vigilante sut ramener la sécurité dans toute l'étendue de la Principauté, — régler avec ménagement le recouvrement des impôts, — organiser une police rurale et départementale pour protéger le travail des agriculteurs. — Aussi, au bout de 18 mois, en 1851, le chef de l'Etat
s. A LE PRINCE B STIRBEY
Frmc; leonaTU de VaUJiie 18Î9 - 1856
put s'adresser avec confiance aux Cabinets européens et réclamer leur appui pour obtenir la libération du territoire roumain, occupé par les armées russes et turques. <( En 1848, écrivait le prince Stirbey, quand la Moldo-Valachie a été occupée par les Russes et les Turcs, elle se trouvait en proie à une agitation révolutionnaire qui menaçait sa sécurité ; les Souverains, chefs de ces armées, avaient déclaré à l'Europe, qu'ils n'occupaient les Principautés danubiennes que pour v établir l'ordre. Aujourd'hui nous répondons de l'ordre ; la Valachie est tranquille, une administration régulière donne à tous ses habitants une garantie suffisante. De quel droit les troupes russes et turques continuent-elles une occupation aujourd'hui sans motif et ruineuse pour un pays déjà épuisé? )' Ce langage ferme et patriotique n'était pas pour déplaire aux puissances occidentales. L'empereur Nicolas et le sultan Abdul-Medjid rappelèrent leurs armées ; l'occupation étrangère, qui pesait sur les
Provinces danubiennes depuis 1848, prit fin en 1851, après avoir duré 3 ans.
L'histoire tiendra compte à la Valachie de l'effort et du travail qu'elle déplova en ces années, dès qu'elle fut rendue à elle-même.
La création de nombreux services organisés avec l'aide de Français que le Gouvernement de l'empereur Napoléon III consentit à mettre à la disposition du Gouvernement Valaque : la création de l'école militaire ; le service des hôpitaux réorganisé par le docteur Davilla; celui des eaux et forêts établi par MM. Richmond et Richaume ; les ponts et chaussées confiés à iNI. Lalanne ; les jardins publics dirigés par M. Meyer; la construction du théâtre national de Bucarest ; l'affranchissement des Tziganes, ou Bohémiens, encore à l'état d'esclaves; la promulgation du Code pénal et de Commerce ; le règlement rural ordonnant un contrôle régulier et sévère sur les conditions de contrats agricoles pour garantir les pav-
sans contre l'avidité et la rapacité féroce des fermiers grecs ; enfin les lois sur l'extension de l'instruction publique, sont autant de titres à l'intérêt que l'Europe commença à témoigner aux Provinces du bas Danube.
Les dépêches officielles, les rapports des consuls étrangers, les correspondances de cette époque, mises à notre disposition, proclament les progrès rapides, la richesse croissante de ces contrées latines.
Tous en attribuent l'honneur au prince B. Stirbey. — Ils v ajoutent et font ressortir l'habileté et le tact de l'homme d Etat, le patriotisme ingénieux avec lequel le prince travaillait à diminuer l'influence dangereuse de la Russie, puissance protectrice, en lui opposant l'influence de la Turquie, puissance suzeraine, et en provoquant l'ingérence des gouvernements européens dans le but d'imposer à l'Europe entière la protection exclusive que s'était arrogée la Russie.
Mais en 1853, ce travail d'organisation, l'essor de ce développement progressif coni-
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mencé en 1849 fut subitement arrêté par un événement inattendu qui vint surprendre les Cabinets européens et jeter l'inquiétude et le trouble dans les Provinces Roumaines. Le prince Mentchikoff, chef d'un parti qui conseillait à l'enipereur Nicolas une politique active et militante, débarquait à Constantinople le 28 février 1853, î^ccompagné d'un nombreux état-major d'officiers généraux.
Le prince 'régnant de Valachie apprit par son représentant accrédité auprès de la Sublime Porte l'arrivée du prince Menchikof à Constantinople. L'appareil militaire inaccoutumé, dont le Czar avait entouré cette mission, n'avait pas de quoi étonner ceux qui connaissaient le militarisme outré de l'empereur Nicolas. Mais ce qui surprit les Cabinets étrangers, ce qui provoqua l'émotion et l'inquiétude dans les pays du bas Danube, ce fut la démonstration de la joie bruyante que tous les chrétiens de Constantinople, de la Roumanie, de la Serbie, et des provinces turques manifes-
tèrent à la fois à l'arrivée de cette ambassade extraordinaire. Le prince MentchikofF débarquait au mois de février à Constantinople, dt déjà un bruit, préparé et répandu avec habileté aux quatre coins de la Turquie, annonçait l'afifranchissement immédiat de tous les chrétiens d'Orient; accréditait la nouvelle que le prince venait pour célébrer les Pâques prochaines avec les Grecs de Constantinople dans l'église de Sainte-Sophie.
Cette démarche menaçante, cet appel au fanatisme religieux revêtait un caractère de gravité qui ne pouvait échapper à l'attention du prince régnant de Valachie ; car s'il savait de longue date que de tous les moyens qui avaient servi la politique russe en Orient, le plus puissant était le protectorat des chrétiens, il ne l'avait jamais vue s'en servir aussi ostensiblement et le jeter si directement à la face de l'Europe. Son intelligence vive et plus en éveil que jamais porta dès lors son activité à suivre jour par jour les graves événements qui allaient se dérouler à Constanti-
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nople et dans lesquels son pavs allait sans doute être appelé à jouer un principal rôle.
Nous savons comment le prince MenichikofF, entré en communication avec la Porte le 2 mars, ne fit connaître qu'en mai les demandes et les conditions posées par le Czar au sultan Abdul-Medjid. Il exigeait de la Turquie la protection de tous les sujets du Sultan professant la religion orthodoxe grecque. N'était-ce pas là l'aveu de la pensée secrète qui hantait l'ambition de la Russie depuis Pierre le Grand ? n'était-ce pas l'exécution immédiate de «c la grande idée )i que nourrissait l'empereur Nicolas depuis son avènement au trône?
Le grand vizir, Keschid-Pacha, n'hésita pas à répondre au nom du Sultan par un refus formel, malgré les éventualités menaçantes ; et la Russie qui avait donné à entendre que, dans le cas d'un refus, elle avait l'intention d'occuper les Principautés danubiennes, fit passer le Pruth à ses armées et prendre
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A^ 1m ^^ilnrhip et de la Moldavie, possession de la v aiacnie eu uc
A quelle nouvelle, à quelle sérieuse et dure épreuve allaient être mises ces malheureuses Principautés! A quelles horribles misères, qui accompagnent d'ordinaire la conquête, allaient-elles être en proie ! - La Valachie, qui renaissait à une vie nouvelle, qui atteignait à un degré de prospérité et de calme qu'elle n'avait jamais connu, allait donc voir une fois encore sa terre roumaine occupée par des armées slaves? Le prince Stirbev allait être le triste témoin de l'effondrement de son œuvre de réorganisation! Aussi, sans hésiter, s'adressant aux puissances occidentales, il fit valoir que les Principautés jouissaient en principe d'une parfaite autonomie administrative, sous la suzeraineté ottomane, et qu'en droit elles n'avaient rien à démêler dans la querelle du Czar et du Sultan. Sa protestation demeura stérile et sans effet, car des événements militaires et des négociations diplomatiques se succédaient avec rapidité et leur importance
croissante donnait à la situation de l'Europe une gravité extraordinaire.
Sur le Danube, le 3 juillet 1853, l'armée russe, commandée par le général prince Gortchakof, prenait des positions défensives.
Pendant ce même temps, la diplomatie travaillait de son côté.
Frappées de l'attitude agressive de la Russie dont elles avaient démasqué les projets, la France et l'Angleterre commencèrent par signer un traité d'alliance pour sauver l'indépendance et l'existence de la Turquie, mises en jeu. Elles déclarèrent que l'occupation de la ]\loldo-Valachie constituait une violation manifeste des traités, elles exigèrent l'évacuation des Principautés par un ultimatum dont le rejet devait être le signal de la guerre. Elles invitaient d'un autre côté l'Autriche et la Prusse à s'associer à leur action. En peu de temps leurs efforts aboutissaient à former contre la Russie une coalition des quatre puissances européennes. Fait 'l'une grave importance et tout nouveau : le
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système des alliances se modifiait par là même pour la première fois depuis 1814, l'Autriche et la Prusse se séparaient de la Russie dans une grande question européenne. Les quatre grandes puissances déclarèrent alors en commun que l'intégrité de l'Empire ottoman était une question européenne, que son existence ne saurait être ébranlée sans que la secousse atteigne les bases mêmes de l'équilibre européen. Dans le but de déposséder la Russie de toutes les positions dont elle avait abusé en Orient, elles posèrent alors à la Russie quatre conditions qu'elles désignèrent sous le titre des >( quatre garanties ».
Cet accord des gouvernements surprit et frappa le czar Nicolas ; ce résultat significatif rendait la position de la Russie difficile. xA.yant eu vent d'un traité qui se négociait, il se hâta de déclarer (avril 1855) qu'il était prêt à prendre les quatre garanties comme base de négociation avec l'Europe.
Des conférences s'ouvrirent à Vienne. Les Cabinets voulurent donner à la discussion
qui allait s'ouvrir toute la gravité désirable et toute l'autorité possible et y envoyèrent des diplomates éminents.
M..Drouyn de Lhuys y venait représenter la France. Lord John Russell l'Angleterre, Aali-Pacha la Sublime Porte.
Le prince de Valachie n'avait cessé de suivre avec un intérêt passionné et un espoir croissant les opérations militaires des deux armées russe et turque, en Valachie et sur le Danube. Il connaissait déjà les négociations diplomatiques entre les puissances et l'alliance conclue entre les deux grands Cabinets de l'Occident ; il savait comment la nécessité reconnue par eux d'admettre définitivement la Porte dans la famille des Etats européens avait amené la signature à Constantinople du traité entre la Turquie, la France et l'Angleterre (12 mars ]854). Il savait qu'un autre traité avait été signé le 20 avril entre l'Autriche et la Prusse, par lequel ces deux puissances s'engageaient à faire la guerre à la Russie si elle attaquait et
franchissait la ligne des Balkans, ou si elle songeait à annexer les Principautés. Enfin le cabinet de Vienne lui avait communiqué la convention qu'il venait de conclure de son côté avec la Porte (14 juin 1854), en vertu de laquelle il s'engageait à imposer à la Russie, au besoin par la force, l'évacuation des Principautés, et à les occuper luimême pour en défendre l'accès pendant la durée de la guerre.
Ces événements considérables avaient modifié en peu de mois la situation politique de l'Europe ; le changement profond survenu dans les rapports généraux des puissances devait donc amener nécessairement un nouvel ordre de choses en Orient, appeler une grande consistance dans l'organisation future des Principautés. Le prince Stirbey ne s'y trompa pas et son patriotisme en conçut de grandes espérances. L'occupation de la Moldo-Valachie n'avait-elle pas été l'origine de la guerre? L'Europe n'était- elle pas garante de son avenir, puisqu'elle s'était
déclarée sa protectrice? Aussi le prince Stirbey ne demeura pas inactif. Il fit remettre aux cabinets de Londres et de Paris un premier mémoire qui avait pour but de faire connaître les privilèges et immunités dont avaient joui dans tous les temps les Principautés danubiennes et de démontrer que ces privilèges avaient été reconnus par la Turquie dans tous les hatti-chérifs de la Porte ainsi que dans les traités de Kainardgi, de Bucarest, dans la convention d'Akermann et le traité d'Andrinople.
En décembre 1854, le prince envoya au cabinet de l'empereur Napoléon III un second mémoire dans lequel il développait et réclamait pour son pays, à la veille d'une réorganisation :
i" La réunion de la Moldavie et de la Valachie en une seule province, en rappelant que le principe de cette réunion figurait depuis 1829 dans le Règlement organique voté par le pays sous la domination russe.
2" Pour assurer l'indépendance des pays
roumains, il proposait que l'autorité suprême rendue héréditaire fût confiée à un prince du pays, soit mieux encore à un prince d'une des familles souveraines de l'Europe.
Ces deux mémoires reçurent l'approbation de M. Drouyn de Lhuys, ministre des Affaires étrangères. Lorsque ce dernier était à la veille de quitter Paris en 1855, pour se rendre aux conférences de Vienne et que le représentant du prince Stirbey était en audience chez lui : (( Veuillez écrire au Prince, lui dit le ministre, que ses idées et projets sont devenus ceux du Gouvernement de l'Empereur et qu'ils seront défendus dans les négociations qui vont s'ouvrir à Vienne, »
Dans la conférence tenue à Vienne le 26 mars 1855, M. de Bourqueney, ambassadeur de France, demanda en effet la faculté d'annexer au protocole de séance un document dans lequel le Gouvernement français exposait ses vues sur la manière d'assurer la
réorganisation des deux Principautés.