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Ce mémorandum, n'étant autre chose que la reproduction des mémoires du prince Stirbey, fut communiqué à ce dernier en mai 1855. Nous en donnons ici la teneur.
Annexe au protocole n" 6 de la Conférence tenue à Vienne le 26 mars ié>55
Conformément au texte actuel des notes de Vienne et de l'interprétation qui leur a été donnée de commun accord, l'idée poursuivie par les trois Cabinets alliés n'était pas seulement de soustraire le territoire des Principautés à une influence s'exerçant exclusivement sur elles, mais aussi de faire d'elles une espèce de barrière naturelle qu'il ne serait plus permis de franchir de façon à menacer l'existence de l'Empire ottoman.
Parmi les combinaisons qui se présentent comme assurant à la Moldavie et à la Valachie une force de résistance suffisante, la première nous a paru être la réunion des deux Principautés en une seule. Il est inutile d'insister sur ce que la nature a fait pour
faciliter cette combinaison, de signaler l'identité de langage, de mœurs, de lois, d'intérêts. Les désirs des deux provinces paraissent sous ce rapport d'accord avec les vues des gouvernements alliés. Ils ne peuvent voir dans leur fusion administrative que l'adoption d'un projet qui, pendant de longues années, a été l'objet de leurs vœux les plus constants. Ce projet d'ailleurs a toujours été signalé dans un des articles de leur système organique tel qu'il a été développé par la Russie en 1829, à une époque où toute chose tendait à consommer la séparation morale des Principautés de l'Empire ottoman.
Dans le cas actuel, l'intérêt du pouvoir suzerain s'accorde parfaitement avec l'intérêt général et avec celui des deux provinces. Il v a des motifs de croire que les conseillers les plus éclairés du Sultan seront favorables à une combinaison qui créerait sur la rive gauche du Danube une grande principauté de 4 millions d'habitants au lieu de deux Etats
qui, jusqu'à présent, ont été trop faibles pour opposer une résistance efficace à l'action de la Russie.
Les mêmes considérations qui doivent rendre désirable que la Valachie et la Moldavie soient placées sous le même gouvernement, exigent aussi que ce gouvernement possède toutes les conditions de force et de durée, qu'on y établisse un système approchant autant que possible de la forme monarchique, laquelle peut seule répondre au but qu'on a en vue. Un pouvoir temporaire laisserait le champ libre aux brigues et aux luttes des partis, et faciliterait ainsi le retour de l'influence qu'on veut essayer de détruire. Un pouvoir nommé à vie aurait à peu près les mêmes inconvénients, car les changements de personnes, pour être moins fréquents, ne soulèveraient pas moins d'ambitions et ne provoqueraient pas moins d'intrigues. L'histoire des Principautés a été en quelque sorte la triste expérience de ces deux svstèmes.
L'autorité suprême devrait donc être héréditaire, si l'on veut qu'elle puisse remplir avec succès la tâche importante qui lui serait assignée.
Nous ne connaissons pas l'opinion de la Porte sur cette question de succession héréditaire. Dans tous les cas, le fait ne serait pas nouveau pour elle; la famille des Milosch, en Serbie, avait obtenu du sultan Mahmoud le privilège des transmissions héréditaires. Le même droit fut accordé aux descendants de Mehemet-Ali en Egypte, il continue encore à y régler la transmission du pouvoir. La Porte, dans ces concessions n'a rien vu d'incompatible avec ses droits souverains, ni avec les principes d'intégrité de son Empire. Elle ne pourrait donc avoir aucune objection fondamentale contre un arrangement qui serait si favorable à ses intérêts sur la rive gauche du Danube.
Il y aurait donc deux voies à suivre : soit de nous borner pour le moment à proclamer le principe de la succession héréditaire con-
230 lp:s roumains.
férant la souveraineté, avec un titre à convenir, à un prince du pays, dont la Porte se réserverait d'apprécier elle-même, à un temps donné, les titres et la loyauté, ou bien de trancher sur-le-champ la question en recourant à un prince d'une des familles souveraines de l'Europe, mesure qui serait peut-être la meilleure.
Ceci fut, on s'en souvient, la combinaison mise en avant pour la Grèce, à une époque où les puissances qui aidèrent à la constituer croyaient qu'il v avait encore quelque possibilité de la laisser sous le pouvoir suzerain de la Porte.
Elles ne doutaient pas alors que la Turquie n'y donnât son consentement, et elles ne considéraient pas comme impossible qu'un prince chrétien acceptât le gouvernement du nouvel Etat sous la condition de reconnaître la suzeraineté du Sultan.
Cela résulte du protocole de la conférence de Londres en date du 22 mars 1829. L'important de la nouvelle Principauté, tant par
suite de sa position politique que du chiffre de sa population, assurerait à une dynastie chrétienne des avantages suffisants pour qu'une condition de vasselage ne soulevât pas d'objection sérieuse.
La situation de la Serbie est également au nombre des objets dont les puissances auront à s'occuper pour compléter la mise à exécution de la première garantie ; mais la situation de cette Principauté n'est pas absolument la même que celle des deux autres. Du moment que la Moldo-Valachie se trouvera fortement constituée, l'autorité qui règne à Belgrade n'aura plus les mêmes moyens de s'y exercer. Il suffira alors d'assurer aux Serbes, par une garantie collective leur donnant toute sécurité, les privilèges que la Porte leur a reconnus, ou leur reconnaîtra après s'être concertée avec ses alliés.
(Mars 26, 1855.)
Le texte du protocole signé à Vienne le 26 mars 1855 remplit d'espérance les cœurs
des Moldo-Valaques ; car pour la première fois l'Europe reconnaissait ostensiblement les droits politiques de la Nation Roumaine. Ce succès, dû à l'initiative intelligente du prince B. Stirbey qui avait su faire approuver le projet de la réunion des deux Principautés sous un prince étranger, avait de quoi satisfaire leur patriotisme. Le prince régnant de Valachie s'abstint cependant de se prononcer sur ces conférences. Cette réserve plus que discrète, gardée par l'homme d'Etat dont les vues venaient d'être acceptées à Vienne, était pour surprendre le monde politique. Ce n'est que plusieurs années après la mort du prince Stirbey que l'on a trouvé dans ses papiers l'explication de ce silence. Il prenait sa source dans un sentiment d'inquiétude et d'anxieuse tristesse que les événements devaient confirmer plus tard d'une manière incontestée. Un des plénipotentiaires, qui venait de siéger à Vienne, lui avait appris que dans les entretiens très confidentiels qui avaient eu lieu à Vienne en
mars et avril entre le comte Buol, premier ministre d'Autriche et M. Droiivn de Lhuvs, représentant du Gouvernement français, la France avait offert à l'Autriche les deux Principautés roumaines réunies en échange de son alliance et de sa coopération effective dans la campagne prochaine contre la Russie.
Sous l'empire de quelles circonstances, sous la pression de quelle cause supérieure la France venait-elle, en 1S55, offrir lesPrinpautés à l'Autriche?
Dès le commencement de la guerre, l'Autriche, qui avait discerné les intentions de la Russie, avait manifesté plus d'une fois l'intention d'intervenir activement ; elle avait déjà conclu avec la Prusse, le 20 avril 1854, une alliance offensive et défensive pour le cas où la Russie franchirait la ligne des Balkans; elle avait signé le 4 juin avec la Porte une convention en vertu de laquelle elle s'engageait à imposer à la Russie l'évacuation des Principautés et à les occuper
pour en défendre l'accès pendant la durée de la guerre; enfin le 2 décembre elle avait signé avec la France et l'Angleterre un traité qui exerça une grande influence sur le plan de retraite des armées russes, et qui décida le Czar à envoyer à Vienne des plénipotentiaires pour traiter.
La France et l'Angleterre avaient hâte d'associer plus étroitement encore le Cabinet de Vienne à leur action. Pour que ce but fût atteint, il fallait que, entre elles et l'Autriche, fût décidée une véritable alliance politique et militaire. Cette coopération qu'elles attendaient de l'Autriche, les deux puissances ne désespéraient pas de l'obtenir pendant les conférences de Vienne. La France surtout v travailla avec une infatigable persévérance. Ce concours lui était nécessaire pour entreprendre une campagne en règle; il lui fallait à cet égard des certitudes et non des espérances, car il était urgent de prendre une décision sur l'un ou l'autre plan de campagne proposé par les
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généraux. Il était en effet possible d'opérer en Asie, de donner la main aux Circassiens et d'expulser la Russie des provinces transcaucasiennes ou bien d'attaquer par la Finlande, la Bessarabie, la Crimée. Le Cabinet de Paris pressait donc le Cabinet de Vienne de se prononcer. M. Drouyn de Lhuys, plénipotentiaire de la France, homme d'Etat de premier ordre, avait compris l'importance considérable qu'il v aurait à gagner l'Autriche et à acquérir son alliance. Une guerre où l'Autriche entrerait en lutte avec la Russie, c'était atnener l'isolement de la Russie ; c'était affranchir pour longtemps l'Autriche de l'influence de la Russie; en un mot, c'était consacrer la rupture de la Sainte- Alliance qui, depuis 18 14, paralysait trop souvent l'action de la France sur le continent. C'était retourner contre la Russie la coalition des forces de toute l'Europe. C'était aussi, au point de vue de la guerre, acquérir l'aide d'une puissante armée qui occupait déjà des positions sur les frontières
occidentales de la Russie. Pour atteindre ce double but et obtenir ce résultat capital et éclatant, M. Drouyn de Lhuys venait offrir les deux Principautés roumaines réunies de Valachie et de Moldavie à l'Autriche pour les adjoindre aux provinces roumaines que cette puissance détenait déjà. A l'ancien protectorat exercé jusqu'ici par la Russie, il substituait la domination autrichienne sur le bas Danube.
La France crut toucher par ce moyen au terme des hésitations de l'Autriche; un projet de traité fut même mis sur le tapis. Cette coopération militaire si désirée, M. Drouvn de Lhuvs ne put l'obtenir de l'empereur François-Joseph. Nous savons comment, à la suite de ce refus, les généraux alliés se décidèrent pour l'occupation de la Crimée.
Ces nésTOciations secrètes tenues durant les conférences de Vienne entre I\l. Drouyn de Lhuys et le comte Buol vinrent frapper au cœur le prince Stirbey ; son patriotisme intransigeant s'en alarma pour l'avenir de son
pays; car la politique du Cabinet des Tuileries, qui avait affecté jusque-là un généreux désintéressement, lui apparaissait désormais sous un jour nouveau : il était facile de comprendre que la France se réservait les Principautés du Danube pour en faire l'enjeu de sa politique. Le prince Stirbey conçut dès lors pour les projets de Napoléon III en Orient une défiance extrême, dont il ne put se défendre jusqu'à sa mort.
Cependant les événements avaient repris leur cours ; le Cabinet de Saint-Pétersbourg, jugeant que la paix qui lui était offerte à Vienne ne pouvait être douteuse, la repoussa pour son compte. La guerre continua donc avec un redoublement d'activité de part et d'autre. Déclarée le 27 mars 1854, elle fut portée le 14 septembre 1854 sur la terre de Crimée, et, le 8 septembre 1855, cessait grâce à la prise de Sébastopol.
La chute de Sébastopol, de cette grande cité maritime, d'où la Russie avait menacé naguère l'existence de l'Empire ottoman et
l'équilibre général de l'Europe, suceédant à un événement considérable qui modifia subitement la situation : la mort de l'empereur Nicolas survenue le 2 mars, rendait la paix plus facile.
Il est intéressant de rappeler ici, à propos de cette mort prématurée, une page déjà parue et peut-être oubliée des N'ofes et Souvenirs :
(( Vers la fin de 1866, passant par Arienne, c( je fus prié à dîner par M. Sa..., secrétaire a de l'ambassade d'Angleterre, installé à (( l'hôtel de l'archiduc Charles. Après dîner, c( plusieurs personnes de l'Ambassade vin- « rent passer la soirée avec nous; parmi ce celles-ci se trouvaient lady Hamilton (( Seymour, sir Hamilton Seymour, ambas- (( sadeur d'Angleterre, le général Rose, etc. c( J'avais eu l'honneur de connaître et de (t voir assez souvent sir Hamilton à Saint- (C Pétersbourg et le général Rose à Constance tinople, pendant que ce dernier avait été
(( chargé d'affaires en l'absence de lord «: RedclifFe, Dans le salon, je finis par pren- '< dre place auprès de sir Hamilton Sev- «( moiir ; notre conversation roula sur Péters- 'I bourg, sur les événements des dernières <(; années; arrivant enfin à la mort du czar « Nicolas : <x — Mais, lui demandai-je, d'après '( vous, de quoi est mort l'Empereur? A en- « tendre les Russes, le Czar serait mort M d'une mort violente.
'(- — Non, me répondit l'ambassadeur, « toutes ces légendes inventées en Russie « sont fausses. L'empereur Nicolas est mort (( d'une inflammation de poitrine, gagnée à (( une revue par un temps froid et humide. (( Sa mort fut très rapide : car, atteint le <( 28 février, il s'éteignait dans la journée du (ï 2 mars; on peut dire cependant qu'il s'csl (( laissé inouriy, ou plutôt qu'il s'est vu nioii- (( j'ir. )»
<( Après quelques instants de silence, sir <( Hamilton reprit avec une triste gravité : «t — Je ne vous cache pas que j'ai un peu sur
<( ma conscience d'avoir été la cause bien c( involontaire de sa mort. Vous savez, et '( toute l'Europe l'a su, car l'aftiiire, par ses '( conséquences immenses, a eu un grand '( retentissement; vous savez les ouvertures <( tout à fait inattendues que l'Empereur me <( fit une première fois chez la duchesse i( Hélène, c'était en janvier 1853. Ces confi- <(. dences portaient sur l'imminence d'une i( catastrophe en Turquie. Ces ouvertures, (i répétées huit jours après, et reprises peu (< de temps après, ne faisaient que me prouve ver que l'Empereur avait le dessein bien <( arrêté de provoquer la dissolution de l'Em- (,( pire ottoman au lieu de l'attendre. Je fis <( part régulièrement et très exactement à t( mon gouvernement de ces ouvertures, dont i( l'insistance me donnait à penser à un dan- <( ger prochain. Ces pourparlers n'étaient pas i( tout à fait terminés lorsqu'en mai le Gouc( vernement de la Reine avait déjà entre les <( mains depuis quatre ou cinq jours l'ultic( matum que le prince Mentchikoff avait
«( remis au Gouvernement turc, dans les <( premiers jours d'avril,
a Mes dépêches, qui rapportaient ces con- ^c versations avec l'empereur Nicolas, étaient (ï demeurées secrètes, conformément au désir <( exprimé par le Czar; mais aussi et surtout <( conformément au respect des usages qui <( veulent que toute communication faite par <( un souverain garde un caractère confiden- <( tiel. En 1854, le Journal Officiel de Saint- 'i Pétersbourg prit l'initiative, et voulut c( répondre à l'épithète de k frauduleuse » (( par laquelle lord John Russel avait carac- <( térisé la politique de l'empereur Nicolas. '( L'Angleterre devait tenir à se justifier, et '( pour justifier sa propre probité, elle réponse dit par la publication de ma correspon- <( dan ce.
(( La conséquence inévitable de cette i(. publicité fut un mortel ressentiment de la <( Russie contre l'Angleterre, et surtout une <( profonde et cruelle blessure d'amour- (( propre pour Nicolas. A cette humiliation
«. européenne ajoutez les fatigues des deux c( années qui ont suivi, l'abattement causé (( par les échecs multiples de ses armes et <( de sa diplomatie si puissante, si redoutée <( par ses deux voisins le roi de Prusse et '( l'empereur d'Autriche, enfin une dernière K épreuve infligée à son orgueil : la défaite «, d'un corps d'armée russe battu par les i< Turcs à Eupatoria, sur le territoire russe ; '( ce fut là son coup de grâce. Pendant une (( des revues nombreuses qu'il faisait passer <( aux régiments qui partaient pour la Cri- (( mée, il fut atteint, le 28 février, d'une <( inflammation de poitrine; il se savait grâce vement atteint, il ne fit rien pour se soi- « gner, il s'est laissé mourir, il s'est vu <t mourir. >>
(( Voilà la vérité sur la mort de ce souve- K rain qui avait rempli de son nom le monde <(, entier, qui, gâté par la fortune pendant '( trente ans de règne, avait fini par s'aveu- <( gler sur sa toute-puissance. »
[Azotes et Sonvciiirs, 1, c.)