‹ Les Roumains, tome premier. [Par] James CaterlyChapitre 43 sur 51 · PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES · texte numérisé non relu

PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES

PENDANT LA GUERRE DE i853

Mais revenons un peu en arrière pour rappeler les événements qui s'étaient passés à l'intérieur des Provinces danubiennes.

Nous avons laissé les armées russes au moment oij elles avaient franchi le Pruth et avaient occupé les Principautés le 3 juillet

1853! date solennelle et fatalement malheureuse dans l'histoire de la Russie. Aveuglé par un orgueil intraitable^ gâté par la fortune, poussé par une ambition indomptable, entraîné peut-être par la crainte de perdre

244 LF.S ROUMAINS.

son prestige politique et religieux, l'empereur Nicolas ouvrait subitement la question d'Orient. Œuvre toute personnelle, cette guerre contre la Turquie allait devenir la plus grande faute de ce règne glorieux; elle allait faire perdre en quelques mois à la Russie sa grande position que 25 ans d'habileté, d'heureuse fortune ou de faiblesse de l'Europe lui avaient assurée.

Aussitôt que l'armée russe eut franchi le Pruth, le généralissime, prince Gortchakof, adressa aux habitants des deux provinces occupées une proclamation destinée à les rassurer. <( Nous n'arrivons pas, disait-il, au milieu de vous avec des projets de conquête, ni avec l'intention de modifier les institutions qui vous régissent et la situation politique que des traités solennels vous ont garantis. L'occupation provisoire des Principautés, que je suis chargé d'effectuer, n'a d'autre but que celui d'une protection immédiats et efficace dans des circonstances imprévues et graves où le Gouvernement ottoman, méconnais-

sant les nombreuses preuves d'une sincère alliance, que la Cour Impériale n'a cessé de lui donner depuis la conclusion du traité d'Andrinople, répond à nos propositions les plus justes par des refus, à nos conseils les plus désintéressés par la plus offensante méfiance.»

La Porte, conseillée par la France et l'Angleterre, qui croyaient toutes deux à la possibilité d'un arrangement, ne considéra pas tout d'abord l'invasion de la Moldo-Valachie comme un cas de guerre. Elle mit môme une modération étudiée dans ses pourparlers avec la Russie. Elle se contenta de presser les deux princes régnants de Valachie et de Moldavie de continuer le service du tribut à paver à la Porte, ou, s'ils n'étaient plus libres de le faire, de se disposer à quitter les Principautés. Le consul général de Russie adressait en même temps aux deux princes une communication qui leur enjoignait de rompre toute relation officielle avec la Porte et de témoigner de cette rupture en cessant de

payer le tribut. La Russie substituait sa suzeraineté de fait à celle de la Turquie.

Les exigences de l'autorité russe grandissaient chaque jour, et devenaient humiliantes pour les deux princes. Sur la demande faite au prince Stirbey d'incorporer les troupes valaques à l'armée russe, celui-ci quitta la Valachie, non sans avoir témoigné de ses sentiments respectueux pour le Sultan, mais motivant sa résolution sur i'impossiblité où il se trouvait de remplir ses devoirs envers son pays. Son fils aîné, le prince Georges dévoué à la France, obtenait en même temps de l'empereur Napoléon III la faveur d'être attaché à titre étranger à un régiment français. Le prince régnant, en quittant la Valachie, annonçait qu'il confiait la direction de l'administration à un conseil administratif. Le prince Ghika de Moldavie imitait l'exemple du prince Stirbey. Dès lors l'autorité russe considéra la Moldo-Valachie comme annexée à la Russie, et y établit un gouvernement russe. Le baron de Budberg fut chargé d'ad-

LES R0U:MAIXS. 247

ministre!' au nom de l'empereur, avec le titre de Président Plénipotentiaire. Tous les privilèges qui constituaient l'autonomie de la Roumanie étaient abolis au nom de l'empereur Nicolas.

La Porte ne pouvait rester indifférente à cet état de choses : elle envoya une sommation à la Russie d'évacuer les Principautés. Sur le refus de la Russie, les Turcs franchirent le Danube.

Campés sur la rive gauche du fleuve, les généraux russes considéraient avec un profond mépris les armées du Sultan, établies sur la rive droite. L'empereur Nicolas, décidé à ne rien céder de ses prétentions ridicules, ne parlait, de son côté, que le sourire sur les lèvres des forces de l'Empire ottoman.

Quelques mois suffirent pour que cet imprévoyant orgueil eût un cruel réveil et fût durement puni : les défaites successives des Russes, tour à tour à Oltenitza, à Calafat, à Chétate, à Slatina, à Giourgevo; l'humiliation subie devant cette Europe que le Czar avait

défiée, enfin le coup inattendu et douloureux pour son cœur et pour sa diplomatie que lui avaient porté ses alliés de quarante ans, ^ison intime ami et allié, l empereur François- J^oseph et le roi de Prusse son beaii-frere )> qui se retournaient contre lui et, par leurs conseils mêlés de menaces, s'engageaient à coopérer au maintien de l'intégrité ottomane et de la liberté danubienne ; toutes ces circonstances, toutes ces blessures avaient de quoi frapper profondément son orgueil et froisser les sentiments les plus élevés et les plus intimes de son cœur.

Debout cependant au milieu des terreurs que cette politique d'isolement éveillait en Russie, l'empereur Nicolas contemplait son œuvre avec un calme apparent ; comprenant qu'il avait une revanche à prendre des échecs éprouvés en détail sur la rive gauche du fleuve, il fit franchir le Danube à son armée, avec l'intention de prendre les places fortes de la Bulgarie et de passer les Balkans.

Vers la fin de la première quinzaine de mai 1S54, la place forte de Silistrie fut investie par l'armée russe sous les ordres du maréchal Paskieivitch. Défendue par 17000 Turcs, elle fut attaquée par 70000 Russes. Le Czar avait avant le siège fait un appel aux sentiments et aux idées religieuses des Bulgares afin d'obtenir leur concours.

Cinq semaines après (le 20 juin) le maréchal Paskieivitch avait échoué devant Silistrie et donnait l'ordre à son armée de repasser sur la rive gauche du Danube.

Les armées anglo-françaises, pendant ce temps, s'étaient transportées de Gallipoli à Varna, et l'empereur Nicolas comprenait qu'il ne pouvait tenir en Moldo-Valachie ; il faisait évacuer les Principautés danubiennes, et repasser le Pruth à son armée décimée et battue. Le maréchal Paskieivitch alléguait des motifs stratégiques pour couvrir cette retraite. Le Czar, de son côté, faisait entendre au roi de Prusse, son beau-frère, qu'il se retirait des Principautés par considération pour

l'Allemagne. Cette triste et fatale campagne avait duré près d'un an '.

La Russie quittait les Principautés danubiennes en vaincue. L'influence toute-puissante qu'elle y avait exercée durant un demisiècle était perdue. Ses anciennes alliances en Europe étaient brisées pour longtemps.

Le nouveau czar Alexandre eut la sagesse de comprendre qu'il lui fallait porter la peine de la grande faute causée envers l'Europe par la politique agressive de son père; cédant à l'ascendant des armées alliées, il accepta comme un sacrifice nécessaire de faire la paix. Elle fut conclue à Paris par le traité du 30 mars 1856.

I. Le prince Oiiof, ambassadeur de l'Empereur à Paris, nous assurait un jour que son père, le comte Alexis Orlol, confident, ami intime et dévoué de l'empereur Nicolas, avait fait tous ses efforts pour empêcher cette guerre. Il avait prié à maintes reprises, il avait supplié le Czar de ne pas ouvrir cette question d'Orient. Rien n'avait pu contre la volonté inébranlable de l'empereur Xicolas; cette guerre était devenue son idée fixe, inspirée par pur esprit de conservation et de christianisme. — (Xoies et Souvenirs.')

Page 1