LA COLONNE TRAJANE A ROME
c( mentia, au Capitole, est emporté, pillé, perdu (( ou vendu. La colonne Trajane est cepen- (( dant à peu près telle que vous l'avez vue. » Daunou, envoyé comme commissaire à Rome, écrivait au Directeur La Réveillère (30 mars 1798) : <( Il paraît que vous renoncez c( à la colonne Trajane ; au fond ce serait une « entreprise extrêmement dispendieuse. » Il ajoutait dans une autre lettre : <( En géné- « rai, je vois qu'il est bon de s'en tenir aux c( 350 caisses; il n'est ni juste, ni politique (( de trop multiplier les enlèvements de cette (( nature. »
Ce n'est pas sans raison que nous avons décrit minutieusement la construction artistique de la colonne Trajane, et que nous avons rappelé les événements historiques qui s'y rapportent.
Cette colonne n'est-elle pas, en effet, le monument le plus ancien et le plus glorieux de l'histoire des Roumains? Les 2 500 figures qui se meuvent dans cet immense bas-relief
ne sont-elles pas encore vivantes? Cette sculpture historique ne reproduit-elle pas avec une fidélité remarquable les types, les costumes, les détails de la vie des Roumains de notre époque? N'est-elle pas l'unique monument qui rappelle les Daces disparus?
La conquête de la Dacie, la victoire des Romains rappelée aux générations de nos jours par ce glorieux témoin survivant : la colonne Trajane. L'histoire mouvementée de cette colonie romaine établie et organisée sur un territoire conquis, au milieu de peuplades ennemies et hostiles. Les siècles d'invasions, de luttes, de servitude qu'eut à subir cette famille latine, isolée de sa métropole. Le courage, l'énergie qu'elle déploya à défendre sa nationalité, à conserver jusqu'à nos jours sa langue, ses mœurs, son caractère originaire ; tous ces souvenirs, tous les sentiments d'étonnement admiratif que réveille ce long passé mêlé de gloire et de misères, deviendront, comme nous le verrons plus loin, autant de titres à l'intérêt et à la svm-
pi
pathie des grandes puissances de l'Europe, lorsque au Congrès de Paris ces populations revendiqueront, au nom de leur antique origine, le droit à l'existence et à l'indépendance.
En 1855, à la veille du Congrès de Paris, le prince Georges Stirbey, envoyé en mission par son père, le prince régnant de Valachie, auprès des cabinets de Vienne, de Turin, de Paris, ne manqua pas, dans une lettre adressée à M. le comte de Cavour, de rappeler les liens de parenté qui unissaient la Roumanie à l'Italie, et de placer les droits historiques de son pays sous la protection du grand ministre italien.
Nous reproduisons ici un passage de cette lettre.
A S. E. Monsieur h Comte de Cavour.
a Voulez-vous, Monsieur le Comte, rea trouver les habitants de l'ancienne Rome (( à travers les âges ? Voulez-vous rencontrer
<:( des Daces, cette nation disparue après ce avoir été vaincue sur le Danube par vos (( ancêtres? Venez en Roumanie par le nord, (( par la Transylvanie. Depuis les monts Carc( pâtes au Danube, et à la mer Noire, vous (( trouverez une population de 7 à 8 mil- (( lions d'habitants ayant un tvpe bien origi- (( nal, bien accentué ; parlant tous la même c( langue; portant tous le même costume; (( chantant tous les mêmes airs nationaux ; « dansant tous cette >c hora » antique, qu'on (( danse en rond pour imiter, dit un poète <( grec, la marche des astres autour du soleil. (( Observez les paysans laboureurs; le joug c( de leurs bœufs ou de leurs buffles noirs, (( n'est autre que le joug du Latium ; leur (( charrue, la charrue antique latine. Leurs (( chaussures sont les sandales de cuir, atta- (.( chées par devant avec une courroie — i( l'opiiica que portaient les cohortes ro- (( maines en campagne. Leur costume ? un c( veston par-dessus une chemise tombante, le (( bonnet de mouton noir fixé crânement sur
(( la tête, la peau de mouton brodée jetée <( hardiment sur les épaules. Admirez ces <( femmes jeunes et vieilles d'une beauté « bien italienne avec le corsage, la jupe et c( le double tablier, enrichi de broderies : <( écoutez-les parler ; n'entendez-vous pas le <( latin populaire, le vieux patois des légions *( romaines? Arrêtez l'un quelconque de ces '( paysans ; demandez-lui : Qui es-tu ? de « quelle nation es-tu ? Sînt Rouiiiâu, vous '( répondra-t-il simplement et sans hésiter : (( Je suis Roumain. «: Romanus sum. »i
<( Tout cela est de nos jours, Monsieur le a Comte, et a vingt siècles. Ce sont bien là, (( reconnaissez-le, les revenants de l'époque (( des Césars — descendus tout droit et bien (( vivants de la colonne Trajane. Ils sont (( ignorés de l'Europe ; ils méritent cepenc( dant de nourrir vos réflexions et d'occu- (( per votre cœur , .
GEORGES R. STIRBEY
2=; février i8s>.