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STAMBOUL ET SALOMQUE II

Après cette semaine peu glorieuse, il n'est pas vraisemblable que la Chambre ottomane garde beaucoup de prestige, beaucoup d'influence sur la conduite des affaires ; alors même qu'on y verrait ce qu'ils peuvent bien inscrire dans les lois, ce qui n'entrera jamais dans lame d'un vrai musulman, l'égalité réelle des droits et des devoirs entre l'osmanli et le chrétien.

Le Comité gouvernera ; au milieu de quelles difficultés ! Ses conceptions régénératrices sont lettre close pour la plus grande partie de l'Asie Mineure. Le premier indice de réaction a été le signal d'un massacre d'Arméniens, d'une chasse aux chrétiens dansleTaurus. — Il n'aura jamais qu'un pouvoir précaire et mal obéi silices provinces lointaines ; il n'en aura aucun sur le monde arabe. A Constantinople même, il devra lutter avec d'infinies précautions, ou avec nn despotisme policier qui n'est plus de saison, contre les intrigues des partis, contre le< camarillas reformées dans le nouveau palais, contre ces softas ombrageux, ces foules croyantes qui le soupçonnent de trahir l'Islam, S'il B'appuiesur les communautés chrétiennes, il n'y trouvera que divisions et rivalités,

Ces Luttes intestines rappelleront de plus en plus celles de Byzance, à l'époque où le Bulgare les épiail en > cherchant une* occasion d'intervenir. Les recommencements de l'histoire ont ramené un tzar bulgare mit les

crêtes du Rhodope ; de nouveau attentif, dangereux, comme il y a mille ans. L'indépendance qu'il Aient de conquérir sur son territoire borné ne peut être pour lui qu'une étape, et le dernier accord, une trêve. Des frères de race l'appellent, qui attendent impatiemment leur réunion au jeune royaume, dans ces vallées de la Struma, du Kara-Sou, de la Maritza, où il peut jeter en quelques jours cent cinquante mille hommes des meilleures troupes qu'il y ait et des mieux pourvues en artillerie. Enfin, et c'est un fait bien significatif, le Comité qui gouvernera demain à Stamboul convient lui-même que sa force est à Salonique ; c'est là qu'on en réfère pour toutes les décisions à prendre, là qu'on se réfugie en cas de malheur; Salonique est devenue le cœur et le cerveau, la véritable capitale de l'élite turque qui va présider aux destinées de l'empire. Si elle échoue, une cassure semble inévitable, qui entraînerait le partage, entre Stamboul et Salonique, des derniers lopins de terre européenne conservés par cet empire.

Les amoureux de l'histoire n'ont pas de plus grand plaisir que celui de la a oir ébaucher lentement, avec des tâtonnements et des retouches, la maquette des grandes créations où elle s'essaye, où il est visible qu'elle réussira. Nous pouvons surprendre maintenant son travail à l'embouchure du Vardar. Il n'est

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question que de Salonique ; des événements, imprévus hier, raniment la vie politique et militaire dans celte ville que j'ai connue abandonnée, languissante. C'est le premier tressaillement d'un immense avenir.

Il suffit de regarder une carte et de réfléchir sur la figure actuelle du monde, sur les roules où se ramasse l'activité humaine, pour prédire à Salonique un prodigieux développement. Assise au fond de son beau golfe, elle n'attend que les travaux indispensables pour faire de son port un havre vaste et sûr. Ce port est le plus proche du canal de Suez, qu'on peut atteindre en quarante-huit heures. Relié an Danube par des voies rapides, il drainera le commerce d'une partie de l'Europe centrale et de toute l'Europe orientale. Pour les échanges avec l'Extrême-Orient. Marseille, Gênes et Trieste ne pourront plus concurren cer la nouvelle reine du trafic. Au point de \ne politique, sa proximité des Dardanelles permettrait à ses maîtres de tenir la clef du détroit. Ce jour-là, Constantinople ne sérail pins qu'un joyau de musée enfermé dans son (•crin: la maîtrise de la Méditerranée orien taie et de la péninsule balkanique passerait avec la richesse an\ mains dn possesseur «le Salonique. Bref, tout la prédestine à supplan 1er son illustre rivale, trop éloignée des grandes \<>ie^ commerciales, à être dans le

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monde futur ce que furent dans l'ancien monde Byzance et Alexandrie .

On le sait à Sofia, où des yeux avertis lisent sur la carte ce désirable avenir ; mais le morceau est gros pour la jeune nation qui se promet, dans ses rêves, tout l'héritage des Osmanlis. On le sait mieux encore à Vienne : cette Salonique si patiemment convoitée pourrait rendre à l'empire de Charles-Quint sa puissance et sa fortune des anciens jours. L'Autriche est accouchée d'un homme, d'un homme de tête et de main, il l'a prouvé : oserat-il profiter des événements qui se précipitent, pousser l'aigle des Habsbourgs sur la cité grosse de tant de promesses ? Espérons que non pour la paix du monde. Le jour où on mettrait cette paix en balance avec d'aussi grands intérêts, l'intervention lénitive des financiers ne suffirait plus à la préserver.

Heureusement, j'entends partager la succession de l'homme malade depuis les années où je veillais à son chevet, et il y a longtemps de cela. Peut-être se fera-t-elle attendre longtemps encore. Je ne voulais aujourd'hui qu'appeler l'attention de nos lecteurs sur la singulière prédestination qui fait de Salonique, en attendant mieux, le dernier retranchement de la puissance turque, la source de vie et de force où elle essaye de se rajeunir.

21 avril 1909.

Je viens de rouvrir un ancien cahier de notes où l'encre a pâli. J'y retrouve ces lignes :

« Louxor, février 1873, — Le Chibriquite (c'était le petit vapeur que le khédive Ismaïl m'avait donné pour remonter le Nil) s'est amarré ce soir à la berge de Louxor. Sur remplacement où fut Thèbes, il n'y a plus qu'un pauvre village de fellahs : des masures de boue accrochées, comme des nids d'hirondelle, aux faîtages d'un temple enseveli. Le « consoul de toutes les potences » — c'est le titre que se donne ce brave Copte — vient me prendre à mon bord et me conduit dans la seule maison de quelque apparence. Mon arrivée le met dans une gêne cruelle : les photographies «le tous les souverains qu'il représente s' aligne ni dans de beaux cadres au dessus de ^<>n divan; il a décroché depuis deux ans celle de Napoléon III. Il ne sait par

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quoi et par qui remplacer l'empereur déchu. Un portrait de M. ïhiers ? Il n'en est pas muni. Remettre en place Napoléon ? Aventure périlleuse. Il s'excuse en bredouillant, avec une confusion discrètement interrogative. Je ne lui dis point, mais je pense qu'il est tout excusé, le Copte deLouxor, de ne pas résoudre un problème qui embarrasse autant que lui les fortes têtes de l'Assemblée de Versailles.

» A défaut du chef d'État introuvable, il m'a offert une danse d'aimées. Elles étaient hideuses, comme toutes celles qu'on m'a servies jusqu'ici. Je les abandonne, je saute sur un baudet qui me porte à travers champs aux ruines de Karnak. Pleine lune sur la salle hypostyle et sur le Lac sacré. Je me perds dans la forêt prodigieuse, sous les énormes papyrus de granit qui vont s'épanouir au faite des colonnes, dans le ciel; ils projettent sur les décombres lumineux des ombres longues et dures. Longtemps, de ces hauts piliers chargés de siècles les rêves effarants tombent sur l'esprit accablé, enivré par tant de grandeur, de passé, de lumières chimérique sur des formes fantastiques... »

Assez. Ce qui suit, dans le vieux cahier, — exaltations d'un enfant qui croit planer sur l'univers dans une minute d'émotion romantique, — ferait sourire le lecteur comme j'en souris moi-même. Mais est-on fondé à dire

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(( moi » lorsqu'on parle d'un être lointain, presque aboli et remplacé par un autre, après tant d'années, tant de mues, tant de superpositions? A peine si elle réapparaît avec la précision d'un souvenir, cette première vision du lieu ; plutôt comme un songe raconté par un étranger disparu. Et que sommes-nous pour oser dire « moi » dans le pays où l'on mesure le mieux l'infirmité de l'atome humain? Ridicule éphémère, devant cet immense écroulement de siècles, de peuples, de tombeaux ; chétive parcelle de vie et dont on doute parfois si elle a vraiment une existence individuelle, dans- cette rénovation constante de la vie universelle au sein d'une nature qui la dissout et la recrée par larges masses.

Seul, le fleuve, la Lumière et les montagnes roses n'ouï pas changé. Le Louxor d'aujourd'hui est aussi peu reconnaissante que son visiteur d'il y a trente cinq ans. 11 devient de plus en plus une station hivernale comme Nice ou Cannes. Près du temple dégagé, les grands hôtels, Les n Palaces », allongent Leurs façades et Leurs promenoirs sur le quai du Nil. Les train- de lu\e et les bateaux Cook y déversent chaque malin des Ilot- d'Anglais. On n'entend que la langue des conquérants, jargon née par

les « natifs ». Ici comme partout. il> ont plié la

vie locale à leur- usages immuables, ils ont installé leur confort, leurs élégances, Leurs

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vieilles filles et leurs jeunes misses. Une Thèbes anglaise renaît, s'étend dans la campagne ; des villas surgissent, bâties par les Coptes enrichis dans le commerce des fausses antiquités : nulle part on ne fabrique cet article d'exportation pour Américains avec autant d'adresse et d'abondance.

Une route carrossable conduit à Karnak.

Si l'on m'eût dit que j'y reviendrais en voiture ! Là aussi une cité renaît : la cité sainte des plus vastes temples que la main de l'homme ait jamais construits. Montagnes architecturales, presque aussi hautes que les crêtes de la chaîne libyque, dont les rochers vinrent s'engloutir dans les murailles et les piliers. Les Pyramides ne sont qu'une grosse facétie macabre, assez sotte ; Karnak est la pensée noble et harmonieuse d'un géant. Sur tout le pourtour de l'enceinte, le travail de déblaye ment et d'exhumation se poursuit. Le chaos de décombres s'ordonne sur les dalles reparues du sol antique ; les pylônes et les colonnes se redressent autour des obélisques ; les sphinx aux têtes de bélier, désensablés, ont repris leur garde le long des avenues qui donnent accès aux sanctuaires. — Quel Amphion relève ces pierres formidables ?

Je vais le chercher dans une petite maison blanche, solitaire, blottie à l'extrémité d'une des avenues de sphinx, si humble en face du

pylône colossal dont elle surveille l'entrée ! Guérite d'une sentinelle en faction devant les temples. A mon appel, la sentinelle parait.

Lorsqu'on parle au grand public d'un savant archéologue, la plupart des gens se représentent aussitôt un vieux monsieur à lunettes, ankylosé dans son cabinet, gauche et inhabile à tout ce qui n'est pas le déchiffrement de ses grimoires. A ce compte, les meilleurs de nos égyptologues, ceux de l'armée active, seraient le contraire d'un savant. Un jour, devant Syracuse, après une lecture de Thucydide, le duc d'Aumale disait à mon éminent ami, M. Salinas, ancien garibaldien et conservateur des antiquités en Sicile :

— Vous, Salinas. vous pouvez commenter Thucydide et Xénophon : vous savez seller un cheval et dresser une tente; mais les commentateurs qui n'ont jamais sellé un cheval parlent d'un tas de choses qu'ils ignorent.

Nos égyptologues n'ignorent rien de la vie pratique. Obligés de connaître et d'exercer tous les métiers, rompus aux fatigues phv siques, ces fouilleurs de tombeaux valent des mineurs du KJondyke, on les voit tour à tour diplomates, ingénieurs, conducteurs d'ouvriers, ouvriers eux mêmes, terrassiers, maçons, prêts à Faire le coup de poing et au besoin le Coup de Feu. Tel j'ai connu Mariette; tels je tetrouve ses dignes continuateurs, el entre

autres la sentinelle française de Karnak, M. Legrain.

Sous la direction du Maître des morts de la Haute et de la Basse-Egypte, — c'est ainsi qu'il faut rédiger, en bon style hiéroglyphique, le « cartouche » de M. Maspéro, — voici douze ans déjà que M. Legrain s'est voué corps et âme au déblayement de Karnak, au relèvement de tout ce qu'on peut y relever: ne pas lire à la « restauration », entreprise criminelle contre laquelle protesterait tout le premier cet artiste avisé. Karnak est sa passion, le reste du monde n'existe pas pour lui. De la France lointaine, il sait seulement qu'elle le veut là pour tenir ferme et honorer son drapeau. Qu'on le néglige à Paris, que d'autres s'y disputent les places et les prébendes scientifiques, peu lui en chaut. Avec son inaltérable gaieté de troupier français, il me fait songer à un soldat des demi-brigades oublié par Bonaparte et qui continuerait à lui seul l'expédition d'Egypte.

Après les deux premières années de travail il augurait bien de sa tâche, lorsqu'une catastrophe soudaine vint le surprendre. Au matin du 3 octobre 1899, onze colonnes de la salle hypostyle s'abattirent sur le sol ; plusieurs autres étaient ébranlées. Tremblement de terre, ou poids écrasant de trop de siècles? On ne sait. Legrain connut durant quelques

jours toutes les affres du désespoir. Puis ce vaillant se reprit. Ces colonnes que Rhamsès avait érigées avec toutes les ressources de sa puissance, avec le concours des multitudes, il les relèverait, lui, avec ses faibles moyens, ses crédits dérisoires. Il se mita l'œuvre. En moins de dix ans, il a redressé presque tous les grands fûts ; bientôt le sauvetage sera parachevé dans le « Jardin de la Résurrection ». — C'était un des noms de la salle hypostyle : l'épanouissement des papyrus au sommet des chapiteaux symbolise la renaissance d'Osiris.

Je ne puis me lasser de voir travailler les fellahs qui amènent, remontent, ajustent les énormes tambours de granit. Leurs figures, leurs gestes, leurs procédés, la mélopée gutturale et plaintive, vieille comme la peine de ce peuple, qui rythme leurs manœuvres de force, — tout nous rend la vision vivante des scènes gravées sur 1rs parois des hypogées. Il semble qu'on assiste à la première construction du temple, faite par les mêmes hommes, dans les mêmes conditions. Spectacle émouvant, au guste, la parfaite identité dune race à travers le^ âges, la continuité de son effort collectif. Le progrès de nos usines est sans doute une belle chose; mais dans noire invincible décide ce qui nous manque le plus, la durée, nous sommes profondément touchés parla pérennité

d'un labeur semblable : n'est-U pas un défi

triomphal porté à notre grand ennemi, à notre destructeur, le Temps ?

Plus loin, j'entends le tumulte d'une troupe d'écoliers en rupture de classe : une nuée de gamins passent devant nous en Courant ; ils crient de toute la force de leurs poumons une autre mélopée, une sorte de litanie arabe en l'honneur de monsieur l'inspecteur. La plupart de ces bambins paraissent âgés de sept ou huit ans, quelques-uns moins. Ils portent sur la tête qui une motte de terre, qui un caillou, dans de minuscules corbeilles. Le travail de ces fourmis humaines suffît pour combler avec une rapidité surprenante de profondes excavations, pour niveler des collines de déblais. Bon symbole de ce que monsieur l'inspecteur, émule des grands constructeurs pharaoniques, réussit à faire avec de très petits moyens, avec des trésors d'énergie et de ténacité.

Rude métier, en somme, où il faut se donner tout entier, n'attendre de secours que de soi-même, réagir après d'amères déceptions, lutter contre les difficultés quotidiennes, contre l'inertie des hommes et des choses. Mais aussi quels salaires, quelles joies inintelligibles à qui n'est pas du bâtiment, lorsqu'une découverte soudaine vient récompenser des années de tâtonnements infructueux! Legrain n'est que le maçon chargé de consolider les temples

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de Karnak, il n'a ni mission ni autorisation de faire des fouilles, c'est chose entendue; mais quand on remue autant de terre thé baine, les objets qu'elle recelai! apparaissent: il faut bien les recueillir. C'est ainsi que ce fouilleur qui ne fouille pas a trouvé dans une seule cachette des milliers de statues ; ainsi qu'il a pu envoyer au musée du Caire quelques-uns des plus beaux et des plus rares monuments qu'on y admire. Un heureux hasard m'a fait assister à une de ces récompenses qui payent le savant de toutes ses épreuves.

Nous passions à l'angle nord-ouest du Lac sacré pour gagner une autre partie de l'enceinte. Lue équipe de bambins fourmiliers grattait par là. — « Granit!» crie l'un d'eux. Une pierre dure a résonné sous sa pioche. — « Creuse plus avant! » dit L'inspecteur. Une section de colonne en granit rose de Syène montre bientôt son orbe rugueux : le fut a été brisé à cette place. Nous revenons une heure après par le même chemin : le tronçon de colonne est dégagé jusqu'à sa base qua. drangulaire; une inscription hiéroglyphique apparaît sur une face ravalée, — Bon, cela! ■> B'écrie Legrain après une lecture sommaire des premiers signes. Les gamins

lui signalent un autre fragment de pierre

dont l'arête affleure au fond de l'excavation.

Tandis qu'on le met à jour, nous repartons pour Louxor.

Le lendemain matin, nous revenons à la première heure. Rayonnant de joie, transfiguré, Legrain nous, crie du plus loin qu'il nous voit : a Venez, regardez ! » On avait extrait depuis la veille le second bloc : un simple fragment de la colonne brisée, pensions-nous ; c'en était le couronnement, et quel couronnement ! « Scarabée, scarabée ! » avaient crié joyeusement les ouvriers qui le retournaient. L'inspecteur crut d'abord que ces hommes lui montraient un petit insecte qui s'enfuyait de la cachette où on le dérangeait ; mais ce vivant n'était que l'annonciateur d'un grand frère déifié. Sur la face enfouie du tronçon, un énorme scarabée était sculpté en plein bloc, à même le dur granit rose, dans toute la largeur du champ. C'est le plus grand exemplaire qu'on ait jamais trouvé de l'emblème de résurrection cher aux anciens Egyptiens, — il mesure un mètre de longueur sur cinquante centimètres de largueur, — le plus remarquable par la beauté du travail, le seul qui se soit présenté dans ces conditions insolites. D'autres éclats de la colonne, recueillis aux alentours, s'adaptaient parfaitement aux cassures et complétaient l'inscription sous la tête du scarabée.

Les jours suivants, nous revînmes matin et soir à Karnak, écourtant toutes les autres

excursions pour assister à l'assemblage, au montage des fragments. La colonne tronquée surmontée de son mystérieux scarabée était devenue la grande affaire des quelques Français réunis à Louxor, l'émotion, l'obsession qui les attirait connue un aimant. Enfin nous la vîmes remise en parfait état, restituée de toutes pièces : monument sans précédent, unique dans les trouvailles des égyptologues. Et l'inscription, déchiffrée à loisirs par Legrain, lui donna la clef du problème. Ce texte, d'une importance capitale, éclaire un point d'histoire, il justifie une conjecture de notre savant. En voici la traduction :

« Dit Khepra (le dieu d'Héliopolis) : Le scarabée terrestre, c'est mon fils Nibmourryia (Aménophis III). Il a été accordé la vie, la stabilité, la sérénité à ta narine. Et tu feras (\^^ milliers de panégyries, car tu es le Maître faisant resplendir le disque d'Atonou. Les barbares massacrés sont tes sandales en ces Lieux. Tu m'as rendu joyeux, ô mon maître, car tu m'as t'ait un temple à l'ouest «le Thèbes, où chacun des dieux du cycle divin a été tondu par ta Majesté en la forme que je lui ai faite, n

C'éSl limpide : eependant deux mots d'explication ne sont pas inutiles. I ne grande révolution religieuse se produisit sous aménophis IV et siiiMitua au culte de l'Ammon

thébain celui d'Atonou. le disque solaire.

adoré clans Héliopolis. M. Legrain conjecturait depuis longtemps que la révolution avait été préparée sous le règne d'Aménophis III. Notre texte établit que ce roi avait élevé dans les sanctuaires d'Ammon un temple au dieu d'Héliopolis, et que ce dieu l'en félicite, le nomme son scarabée sur terre, son fils préféré. — En langage moins mystique, tout ceci signifie que le collège des prêtres d'Héliopolis, convoitant les immenses richesses du collège thébain des prêtres d'Ammon, circonvint le roi Aménophis III par l'entremise de la reine sa femme, propre sœur du chef des prêtres d'Héliopolis ; et cette reine n'était autre que la belle Taya.

Je sais maintenant pourquoi la colonne au scarabée est si précieuse, pourquoi elle nous attirait par un charme invincible : Taya est dans l'affaire ; l'étrange monument nous parle indirectement de Taya. Ce nom ne vous dit rien ? 0 injustices de la renommée ! Ils ont tous sur les lèvres le nom de Cléopâtre, cette intrigante sans beauté, indigne de dénouer les sandales de sa devancière ; et ils ignorent Taya, la Joconde égyptienne, celle dont le sourire est plus énigmatique, plus perfide et plus délicieux que le sourire immortalisé par Léonard. Déjà mon bon maître Mariette était amoureux d'elle ; il ne connaissait qu'une de ses images, il ignorait les documents produits depuis lors et qui éclairent le rôle historique

de la reine de Thèbes; il devinait d'intuition ce grand rôle. Aujourd'hui, d'autres effigies nous montrent Taya toujours plus charmante. Quiconque les a contemplées emporte un trait dans le cœur et ne voit plus dans la vallée du Nil que le sortilège de l'enchanteresse.

Longtemps, sur le lieu de la découverte, nous parlâmes d'elle et de la révolution religieuse dont elle fut l'instigatrice, et de cent inities actualités du xv° siècle avant Jésus- Christ ; car en Egypte ce sont les vraies actualités, pour lesquelles on se passionne vite. L'heureux Legrain était en verve, il se voyait déjà retrouvant le temple d'Atonou révélé par l'inscription. Plus que jamais il jurait de consacrer toute sa vie à Karnak, pour l'honneur de la science française, le brave et généreux soldat de cette science ! Ce fut une de ces bonnes causeries d'Egypte où s'entrechoquent h îs siècles, les idées, les hypothèses, les vues vertigineuses sur les perspectives de la plus ancienne histoire.

La nui! nous surprit dans la salir hypostyle. Comme autrefois, la lune de février, ce printemps du haut du Nil. surgit au-dessus du pylône qui lui barrait les routes du ciel. Par les jouis béants entre les architraves rompues,

la clarté bleue coula le long des iuts, éclaira 1rs signes magiques gravés sur leurs lianes. Un lac de lumière s'épandit sur le sol, les

ombres épaisses des colonnes s'y projetèrent en masses puissantes. Soudain, derrière l'une de ces colonnes, deux fantômes se dressèrent; l'apparition émergea des ténèbres si brusque, si imprévue que je ne pus me défendre d'un léger frisson. Ils avancèrent sur nous, majestueux dans leurs larges robes noires, enturbannés de blanc ; ils saluèrent silencieusement, avec une gravité d'hiérodules sur le visage et dans la démarche. Prêtres d'Ammon qui revenaient célébrer les mystères ? — C'étaient deux gardiens arabes endormis sur les dalles que le bruit de nos pas avait éveillés.

L'enchantement ne dura qu'un instant ; des nuages voilèrent l'astre, les ruines replongèrent dans la nuit. Ce ne pouvait plus être, je le savais bien, la lune triomphante de jadis : celle-ci n'avait fait qu'apparaître pour me leurrer un moment; maintenant clarté fugitive, aumône parcimonieuse d'une brève minute d'illusion... Legrain me ramena vers son cher scarabée pour lui dire un dernier bonsoir. Nous reprîmes nos doctes discours sur une histoire ténébreuse et grandiose comme le lieu où elle nous enveloppait de ses suggestions ; nous continuâmes à évoquer les anciens morts, ceux qui, par des soirs pareils, avaient aimé la forme évanouie de la belle Taya.

6 mars 1908.

SOIR D'ELEPHANTINE

Un paysage lunaire, morceau tombé de la pâle planète qui l'éclairé, là-haut. Elle a éteint les premières constellations australes, annonciatrices du tropique tout proche. Sur la fin des nuits sombres, ces étoiles nouvelles sont déjà visibles d'Assouân, au bord méridional du ciel. Un monde finit ici, pour le voyageur venant du Nord, avec la verte et riche vallée du Nil égyptien ; un autre commence avec la Nubie, vestibule du monde équatorial ; terre ensevelie sous les sables nus ou les arêtes <lc roche, seuil de la région des grandes eaux vagues, épandues sur les brousses.

Ici, le tleuve a la figure d'un Lac tranquille, emprisonné dans la cuvette de granit rose d'où furent extraits, durant «les milliers d'années, les obélisques, les colosses des dieux et des rois qui couvrent les vallées d'en bas jusqu'à la mer. Les eaux apaisées se reposent, après avoir bouillonné aux cataractes qu'elles fran-

chissent en amont. Une étroite chaîne de brisants est d'ailleurs le dernier vestige de ces cataractes : le grand barrage anglais les a broyées, disciplinées ; il a substitué les torrents réglés qui s'échappent de ses vannes aux chutes naturelles où, jadis, dans les rapides, les Barbarins faisaient bondir ma barque.

Des îlots rocheux hérissent la surface de ce lac : blocs de granit polis, noircis par le limon, sculptés par les eaux. Elles en ont fait des bêtes monstreuses dont les carapaces luisent sous la clarté de la lune ; on dirait des troupeaux d'hippopotames qui fendent le courant, des bancs de crocodiles endormis sur ses bords. Chaos noir, cerné par la muraille grise de la chaîne libyque ; paysage qui va rosir à l'aurore, éblouir les yeux à midi par le miroitement des sables et des eaux. A cette heure de nuit, il est funéraire et fantastique dans la lumière bleue.

L'air est tiède, léger, immobile. Pas un souffle, pas un bruit, pas un feu, sauf celui que je dirai et qu'on voit à la pointe d'Eléphantine. L'île s'allonge en face du balcon où je m'attarde ; elle divise les bras du Nil ; le plus étroit, large seulement de quelques brasses, la sépare d'Assouân. Au-dessus des jardins et des palmeraies qui couvrent la partie inférieure de l'île, un tertre nu se renfle à l'extrémité méridionale ; ce n'est plus qu'un monceau de dé-

SOIK D ELEPHANTINE 01

combres, ruines de vingt cités superposées, noir amas de briques sèches et de terres défoncées par les fouilles. Là s'élevèrent et périrenl des villes, des temples, des tombeaux, depuis l'Ancien Empire jusqu'à nos jours ; constructions égyptiennes, éthiopiennes, perses, grecques, romaines, coptes, arabes... Comme les flots du Ml, les races se succédèrent sur l'ilot sacré, à la limite des deux mondes. Tout y est détruit, effacé ; pas une forme distincte sur le dépôt des cendres où s'évanouirent tant de vies, tant de siècles et de peuples tumultueux. Silence absolu dans le suaire, tissé par les rayons de la lune.

Les maîtres de l'heure, les Anglais, sommeillent de ce côté du fleuve, dans l'énorme « Gataract Hôtel » qui domine la berge où l'on ne voyait que des huttes arabes, quand j'y abordai pour la première fois. Avant de se coucher, ils ont consulté les deux tableaux symétriquement appendus aux deux piliers qui portent la voûte du hall: L'un de ces cadres d'affiches donne le programme des exercices physiques, <!•'> divers sports organisés pour la journée du lendemain : L'autre renseigne les touristes Bur l'ordre <l<'> offices à L'église évangéiique, sur Les offres de service du cha pelain. La Bible et le sport, la règle «le l'âme et du corps. Tableaux symboliques : sur ce»

deuv pilier- où ils rappellent les COUtumefl de

la race, l'Angleterre a patiemment fondé sa force et sa grandeur. J'ai admiré, j'ai envié le peuple qui assoit sur ces fondations le prodigieux empire qu'elles soutiennent partout où il assujettit l'univers.

L'autre peuple, le peuple soumis des indigènes, repose pour quelques heures, lui aussi. Jusqu'aux dernières lueurs du crépuscule, sa complainte immémoriale montait des ruines d'Eléphantine. Des groupes de fellahs allaient y chercher le sébac, ce terreau fertilisant que l'on ramasse dans les décombres des villes mortes ; il semble que la poussière des ancêtres se soit muée en réserves de vie nourricière, pareilles à celles que les anciens soleils accumulèrent dans les forêts fossiles de nos mines de charbon. D'autres équipes descendaient au fleuve, portaient les blocs d'un temple dans le chaland qui va les conduire au musée du Caire. Courbés sous les barres de bois où le lourd fardeau est suspendu, les porteurs s'entraînaient à l'effort en modulant cette rauque mélopée que l'on croirait faite des plaintes de chacun de leurs muscles. Toujours asservis aux monuments du Pharaon, ils travaillent maintenant à déblayer, à déménager ces temples que les innombrables générations de leurs pères avaient bâtis avec le même cri de peine, transmis de poitrine en poitrine depuis l'aube des temps.

soir d'élépiiantine 33

Enfin s'est tue l'autre voix plaintive de la terre d'Egypte, celle qui donne la réplique ;iiiy voix dolentes des fellahs, ;i\ ec même constance, même pérennité. Une sakieh est accrochée aux terrasses d'Eléphantine : inlassablement, la roue endentée grince sur son axe en faisant monter le chapelet de pots d'où se déverse parmi les champs le Nil fécondateur. La nuit était tombée que j'entendais encore gémir la sakieh, du gémissement dune âme attachée à quelque roue d'Ixion. Musique inséparable de toutes les impressions recueillies dans ces Campagnes, et qui finit par plaire à l'oreille habituée. Un Beethoven n'eût pas in venté mieux que celle cantilène de l'esclave matérielle pour accompagner l'ahan des travailleurs qu'elle rythme toul le jour.

Relâche pour elle aussi. Maintenant, dans le silence, L'immobilité, le demi jour lunaire où tout esl assoupi, une seule Lumière brille, sur la berge d'Eléphantine, juste en face de moi, aune portée de pistolet. Elle veille dans la petite maison blanche que son crépi de ebau\ détache en vigueur sur le fond noir du tertre de décombres. Humble maison, sem blable ainsi à une tente plantée sur ce champ de ruines qui esl un champ de bataille pour l'occupant du lo^is. Je \oi^ distinctement sa silhouette se mouvoir dans la jouée de là porte, laissée ouverte par cette tiède soirée. Deux

chaises, un rayon pour les livres, une table de bois blanc composent tout le mobilier de campement. La lampe allumée sur cette table, c'est la lumière de la science. L'homme qu'elle éclaire est le savant français.

Ce matin, la petite maison blanche m'aAait été signalée par nos couleurs nationales flottant au sommet du mât. J'y allai ; une felouque traverse le bras du Nil en quelques minutes. Je fus reçu par M. J. E. Gautier, qui supplée M. Glermont-Ganneau dans la conduite des fouilles entreprises depuis deux ans. M. Glermont-Ganneau a fondé de grandes espérances sur les révélations des documents juifs trouvés à Eléphantine. L'ingénieux sémitisant a raconté lui-même, dans un article au journal le Temps, comment ces papyrus en langue araméenne établissent l'existence dans l'île d'une colonie juive et d'un temple de Jéhovah, au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Si quelque chose subsiste du quartier israélite dont ils font mention, ces précieuses reliques se dérobent encore ; mais en les cherchant on a découvert d'autres sanctuaires, dédiés aux dieux nationaux, et des sépultures de toutes les époques égyptiennes, jusqu'aux bas temps grecs et romains. Les sarcophages des béliers sacrés ont rendu les somptueuses momies cle ces animaux ; les pierres d'un temple romain affleurent sous la terrasse d'un jardin voisin ;

soir d'éléphantine 35

en ce moment, M. Gautier dégage les assises d'un temple de Thoutmès III. Il n'en reste que des blocs épars, décorés de bas-reliefs d'une rare beauté d'exécution, dans le style d'Abydos. Les figures du Roi et des divinités protectrices ont de la noblesse et de la grâce ; en particulier une déesse Hathor, profil enjôleur et perfide, si charmant que les Grecs ne l'eussent pas désavoué.

Depuis plusieurs mois. M. Gautier vit à Eléphantine dans la retraite austère de la maisonnette et du chantier de fouilles. On ne le voit jamais à Assouân; il surveille le tra\ail de son équipe arabe, il classe, étudie et déchiffre ses trouvailles. Ce savant appartenait à la mission de Susiane ; il a eu sa large part dans les admirables découvertes de M. de Morgan et du P. Scheil ; on sait comment elles illuminent les ténèbres où avaient plongé les vieux empires assyriens. Rappelé de Perse, envoyé en Egypte, il est venu prendre ici un autre mot (Tordre, comme les grenadiers de Bonaparte allaient d'Àrcole aux Pyramides toujours prêta pour de nouveaux combats, de nouvelles \ictoires.

J'use des termes militaires pour bien mar

quer Comment ces soldats de la science, honneur (le noire race, conlhnienl 9OU8 une autre

forme les épopées dont elle lut coutumière. J'étais hier à l'île de Philae. J'avais connu autre-

fois, dans toute sa splendeur, la perle de l'Egypte ceinte de sa couronne de palmiers. Hier, une barque me portait entre les colonnades des temples naufragés. Comme elle passait sous le pylône du temple d'Isis, je revis, à un mètre au-dessus de l'eau qui monte, l'inscription que nul Français ne peut lire d'un œil indifférent. — « L'an VI de la République, le 12 messidor, une armée française, commandée par Bonaparte, est descendue à Alexandrie. L'armée ayant mis, vingt jours après, les mamelouks en fuite aux Pyramides, Desaix, commandant la ire division, les a poursuivis au delà des cataractes, où il est arrivé le i3 ventôse de l'an VII. » — Le plan d'eau va être élevé de sept mètres dans le réservoir du barrage : quelques mois encore, et la pierre insigne où nos héros gravèrent ces lignes sombrera dans les flots. Noyée à jamais, cette gloire ; abîmé dans le Nil comme le soleil d'un jour fini, notre soleil de messidor.

Mon cœur se serrait. Je levai les yeux : j'aperçus à la crête d'une muraille de la cour intérieure, à une hauteur où les eaux ne monteront pas, d'autres noms gravés sur une autre pierre sous cette même date de l'an Vil : « Lepère, Méchain, etc. » Ce sont les noms des membres de la Commission d'Egypte, de la brigade savante qui accomplit un exploit aussi mémorable que celui des soldats. Le trophée

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