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CE QU'ON VOIT A LA TAUR1DE

Un grand jardin solitaire, à l'extrémité orientale de Pétersbourg ; l'animation de la ville élégante et vivante vient expirer aux abords de cet enclos ; au delà, des espaces vagues où se perdent les rares passants, jusqu'aux monastères, aux usines qu'enserre la boucle de la Neva. Des eaux mortes, lac et rivière artificielle, sommeillent sous les arbres de ce jardin. Il entoure un vaste, triste palais, construit sur le plan de notre Panthéon.

Catherine fit bâtir et orner cette résidence pour son favori Potemkine. L'enfant gâté de la fortune venait d'offrir à sa souveraine une promenade triomphale dans la Crimée conquise. L'Impératrice voulut que le prince de Tauride retrouvât à Pétersbourg le nom et les enchantements de l'Eden méridional qu'elle lui devait. Avec ce goût du défi qui est une frénésie chez les Russes, elle violenta la nature : des serres monumentales abritaient des bois d'orangers, de lauriers et de myrtes; ils donnaient l'illusion du Sud dans les glaces polaires.

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Pendant quelques années, le plus fastueux des favoris dont l'histoire se souvienne mena la vie inimitable à la Tauride. En avril 1791, il y émerveilla sa bienfaitrice par les splendeurs d'une fête qui surpassait, au dire des contemporains, tout ce qu'imaginèrent les monarques fabuleux de l'ancienne Asie.

Cent mille lampes colorées éclairaient les changements à vue qui faisaient apparaître, puis rentrer sous terre, les salles de marbre où se succédaient le spectacle, les danses, le banquet. Un éléphant revêtu de lames d'or, harnaché de pierres précieuses, servait de trône à la souveraine. Sur les eaux illuminées, un peuple de musiciens rivalisait avec les chants des oiseaux du tropique. Des milliers d'invités costumés s'assirent autour des tables ; elles pliaient sous la vaisselle d'or et d'argent, sous les bœufs aux cornes dorées et les tonneaux de vins rares. — Les sommes dépensées dans cette nuit de féerie représentaient le travail annuel d'un million de serfs ; esclaves inconnus qui défrichaient la morne steppe, bien loin, là- bas au bord des fleuves, pour défrayer Les somptueux caprices du maître à qui un trait de plume les avait donnés, âmes, corps et bien-.

Cinq mois plus tard, Potemkine allait mourir obscurément dans un fossé de Moldavie. — « La mort a frappé un superbe coup », écrivait dans une de ses lettres

Rostoptchine, le Saint-Simon russe. Catherine reprit et habita le palais de la Tauride. Après elle, il tomba peu à peu dans l'abandon. Un siècle de silence s'appesantit sur la demeure désertée. On y logeait en dernier lieu de vieilles demoiselles d'honneur. Au plus fort des grandes gelées d'hiver, le beau monde y venait parfois patiner sur les étangs. J'y ai vu Marie Féodorovna, la jeune césarevna, aujourd'hui impé ratrice douairière, descendre comme un météore, debout et souriante, sur la pente vertigineuse des montagnes de glace. — Le reste de l'année, quelques familles du menu peuple troublaient seules la solitude des jardins, sous le palais de la Belle au bois dormant.

Il va s'éveiller ce soir à une vie nouvelle. La Douma, le premier Parlement russe, prendra séance tout à l'heure dans la grand'salle du Panthéon où le prince de Tauride divinisait son impératrice. De toutes les provinces de l'immense empire, des hommes que l'on ne connaissait pas accourent et s'assemblent : atomes soulevés par une force élémentaire, apportés par un vent d'orage. D'Arkhangel à Stavropol, des fleuves sibériens à la Vistule, ils ont surgi de la glèbe et du pavé, ils s'acheminent vers la Tauride. Ce sont les petits-fils des serfs qui payaient sans compter les folies du favori de Catherine ; ils viennent demander

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enfin des comptes ; leurs voix, si longtemps muettes, vont instruire le procès du passé.

Il faut avoir pratiqué la Russie d'antan pour se représenter le changement à vue. — plus miraculeux que ceux des machinistes de Potemkine, — le coup de théâtre qui bouleverse soudain toutes les conditions, toutes les conceptions de la vie politique et sociale, chez ceux d'en haut et ceux d'en bas. Hier encore, malgré les innovations et les réformes des trois derniers règnes, un revenant du temps de Nicolas Ier eût reconnu l'essentiel de l'ancien édifice : une pyramide au sommet de laquelle trônait le tsar autocrate, environné de quelques privilégiés. Les formes rituelles de la vie de Cour, de la vie militaire et seigneuriale, continuaient l'apothéose de cette élite ; elle ignorait l'énorme et lourde masse sur quoi portait sa grandeur. Cette masse n'avait droit qu'au silence, à l'exacte discipline sous l'arbitraire de la police. L'émancipation des serfs n'avait pas modifié très sensiblement une mentalité créée par l'atavisme. Un abîme séparait encore les anciens possesseurs des « âmes mortes », et ces aines juridiquement Libérées; ceux qui de temps immémorial voulaient et pouvaient tout, ceux qui ne voulaient ni ne pouvaient rien. Le Galiban russe est sorti de sa torpeur séculaire : il avait rugi parfois dans la révolte, brutalement, à la vieille mode des Stenka Ha/ine

et des Pougatchef ; pour la première fois, il va parler légalement. Ceci est plus redoutable que cela.

Il parlera d'abord aux yeux, sur les bancs de ce palais où l'on verra tous les types, toutes les conditions de la mosaïque humaine qu'est la sainte Russie : seigneurs, marchands, paysans, intellectuels et illettrés ; des Polonais, des Allemands, des Tatars, des juifs en notable proportion, car la représentation de la Lithuanie est ce qu'on pouvait attendre, israélite pour la majeure partie ; des popes, des prêtres catholiques, des rabbins, des mollahs musulmans. — De cette âme composite qui s'ignore et se cherche, quelles paroles monteront aux lèvres des premiers orateurs? Sauront-elles exprimer une volonté collective, la traduire et l'imposer dans les inévitables conflits qu'il faut prévoir, dans le duel entre les forces éprouvées du passé et les aspirations confuses de l'avenir ?

Sous ce titre : la Russie à la veille des événements marqués par le Destin, le plus considérable et le plus modéré des journaux pétersbourgeois, le Novoïe Vremia, publiait ces jours derniers un article vibrant d'émotion contenue : on y sentait le trouble indicible de l'homme qui s'abandonne au Fatum, qui saute dans un gouffre dont il ne sait rien, sinon que l'abîme est ténébreux et profond. Je résume les premières lignes :

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« Le o mai 1789 s'ouvraient solennellement les États généraux français ; le 5 mai 182 1, Napoléon Ier mourait à Sainte-Hélène. Durant cette période de trente-deux aimées, la grandiose épopée du peuple français s'était accomplie, avec tout ce qu'elle évoque d'hommes et de choses mémorables, depuis Mirabeau jusqu'à Napoléon... — Le 10 mai 1906 s'ouvriront solennellement la Douma russe et le Conseil de l'empire transformé. On posera ce même jour les fondements d'un nouvel édifice gouvernemental en Russie. Nous voyons le premier anneau de la chaîne, nous ne voyons ni le second, ni le troisième... Est-ce la grande épopée du peuple russe qui commencera le 10 mai, ou la tragédie de ce peuple? Nul n'est en mesure de répondre... »

Dans cet article, dans tout ce qui se dit et s'imprime là-bas, je retrouve l'obsession du modèle classique, du terrible modèle que nous donnâmes à tous les peuples en mal de révolution. Le jeu des rapprochements est facile : quel Russe instruit s'y refuserait? Mêmes illusions généreuses, mêmes troubles, même chaos dans l'enfantement de la « liberté ». Chez eux comme jadis chez nous, le premier Parlement se réunit sans qu'on sache qui sont et d'où viennent tant d'inconnus, ce qu'ils pensenf et veulent; le» statisticiens renoncent même à supputer combien ils seront. Il s'en faut d'un

tiers que l'assemblée soit au complet : on vote encore dans certaines localités, et pour y choisir seulement les électeurs du premier degré. Des populations mal estimées, oubliées, font valoir leur droit à nommer des représentants supplémentaires. Ainsi réclamaient chez nous des bailliages dont on n'avait pas tenu compte ; les députés du tiers état de Paris ne furent nommés que le 19 mai 1789, d'autres plus tard. Mêmes inégalités dans la représentation chaotique des provinces, des groupes, des ordres en France, des classes et des castes en Russie : clergé, noblesse, universités, ouvriers, paysans, villes et campagnes.

Même incompréhension réciproque de l'ancien pouvoir et du pouvoir nouveau qui veut naître. On connaît le mot de Louis XVI, alors que ses conseillers hésitaient sur le choix du lieu où seraient convoqués les États : Paris, Orléans... — « Mais non, dit le Roi; ce ne peut être qu'à Versailles, à cause des chasses... » Les mêmes et très naturelles habitudes d'esprit se traduisent aujourd'hui par des mots semblables. On croirait que la même plume, ou peu s'en faut, a écrit le manifeste royal du 17 décembre 1788 et le manifeste impérial du 17 octobre 1906 : sincères tous deux dans leurs promesses libérales. Mais tout en cédant sur le fond des choses, les héritiers de Louis le Grand et de Pierre le Grand se reprennent opi-

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