‹ Les routesChapitre 19 sur 37 · CE QU*OH VOIT A LA TALIUDE · texte numérisé non relu

CE QU*OH VOIT A LA TALIUDE

niâtrément aux mots prestigieux qui consacrent leur droit divin. Relisez le discours de l'honnête et vertueux Louis XVI à l'ouverture des États : il « commande à la nation », il maintiendra « les principes de la monarchie », il ne souffle mot de la Constitution espérée, exigée par ses auditeurs. Paroles réentendues naguère, et qu'on entendra sans doute aujourd'hui au Palais d'hiver. Une seule différence ; Necker n'est déjà plus la. Le Necker russe a disparu plus tôt que le nôtre, impuissant qu'il était à concilier les regrets d'une autorité qui reprend ce qu'elle a donné, les exigences d'une assemblée qui demande beaucoup plus qu'on ne lui a promis.

Une fraction de la Douma a déjà pris corps et figure : les « constitutionnels-démocrates », les cadets, comme on les nomme par un jeu de mois fait d'une abréviation. En plus de quelques grands seigneurs, ce parti comprend la presque totalité des intellectuels, députés des villes pour la plupart, professeurs, ingénieurs, avocats, médecins, hommes d'affaires» [la ><>nt environ cent cinquante. Grâce à leur bonne organisation, à leur activité, à leur propagande en temps utile, les cadets onl écrasé huis compétiteurs; vis-à-vis de ce « bloc » cohérent, lerares tenants des opinions plus modérées — conservateurs, Union du 17 octobre — appa raissent comme une quantité négligeable. Je

ne parle ici, bien entendu, que de la représentation des classes bourgeoises ; et l'on sait que les ouvriers ont boycotté la Douma : très peu d'entre eux ont pris part aux scrutins.

On ne connaît donc de la future Assemblée que cette nombreuse opposition de gauche, bruyante, remuante, la seule qui parle et qui étale. Elle s'inspire évidemment des grands devanciers français : nos gens du Tiers et la minorité révolutionnaire de notre noblesse. Elle demande aujourd'hui beaucoup, les pouvoirs constituants, le suffrage universel; elle réclamera demain tout, et le reste... Disons pour nous faire comprendre en France que les chefs des cadets s'appellent maintenant Barnave ou Lameth, en attendant qu'ils deviennent Roland, Brissot, Pétion... je n'ai pas dit Maximilien ! A la veille d'entrer en scène, les leaders s'entraînent aux discours éloquents et vagues dans leurs réunions préparatoires. Nos pères ont entendu ces harangues. Celle de M. Milioukof, l'une des plus marquantes, amuse par les réminiscences qu'elle suggère : appels à la nation, menaces voilées, adjurations à l'Assemblée de ne pas se dissoudre si l'on osait porter la main sur elle ; vous y reconnaîtriez les paraphrases des mots légendaires qui hantent la mémoire cultivée de l'orateur.

Les similitudes frappent tout d'abord ; on conçoit que les Russes s'y complaisent ou s'en

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effrayent. Mais on verra dans le palais de la Tauride un groupe, le plus nombreux, qui nous transporte bien loin de Versailles et de l'hôtel des Menus.

Ce sont des hommes en touloupe, de vrais moujiks ; plus de cent soixante aujourd'hui, et qui seront, je crois, deux cent cinquante. C'est la « masse noire a des paysans, comme disent les Russes. Quatrième état, qui n'a aucun trait de ressemblance avec notre Tiers historique. De ceux-là, on ne sait rien, sinon qu'en dépit d'une procédure électorale à trois degrés, et parfois à quatre, ils représentent très exactement leur classe. Ils viennent presque tous du sillon où ils ont laissé la charrue. Tous les aulrcs partis sollicitent ce formidable appoint. Les cadets prodiguent aux paysans leurs avances ; la bureaucratie essaye de les chambrer. Aussitôt élus, la plupart d'entre eux furent priés de descendre à Pétersbourg dans une maison spacieuse et confortable, où l'on avait préparé des logements à un prix très réduit. Ils obtempèrent. L'inspecteur de l'immeuble, mal stylé, commit l'imprudence de bourrer un de ses pensionnaires et de lui déclarer qu'il avait mission de les surveiller, d'en référer à « l'autorité » s'ils ne marchaient pas droit. Les paysans décampèrent, allèrent se loger chez des compatriotes.

Guettés, interviewés par les journalistes,

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ces députés ne se découvrent à personne. Us se réunissent pour prendre langue ; la presse est sévèrement exclue de leurs réunions. Les comptes rendus sibyllins qu'ils communiquent ne mentionnent jamais les noms des orateurs ; l'ours agreste tient à garder son caractère d'énorme force collective, où chaque membre pris à part ne compte pas. Tout leur programme tient en deux mots, les seuls qu'on puisse leur arracher : Terre et liberté... — Non pas la liberté au sens théorique où l'entendent les politiciens, mais le droit de vivre librement sur la terre et d'en disposer à leur guise. Les plus loquaces ajoutent: « Nos mandants ne nous ont pas ordonné autre chose ; mais nous ne pourrions pas revenir chez eux les mains vides : ils cracheraient sur nous ! » — Tout porte à croire que ces hommes gardent au cœur une vénération ancestrale pour leur père le Tsar. Lorsqu'il les recevra ce matin dans son Palais d'Hiver, entouré de son auguste famille et de ses grands officiers, avec la pompe et l'éclat des cérémonies de Cour, les paysans seront sans doute éblouis, touchés, plus d'un se prosternera ; mais ils ne démordront pas de leur propos tenace, ils se rendront ensuite à la Tauride en répétant : Terre et liberté...

Si j'étais dans la salle où ils se grouperont en masse compacte, je voudrais épier le secret du sphinx russe sur ces visages fermés, plus

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