CE QL ON VOIT A LA TAL'RIDE
intéressants que ceux des beaux parleurs. Sans eux. la Douma ne sera rien; par eux, elle pourra être tout. Ils sont le poids brut qui fera pencher la balance, à droite ou à gauche ; peutêtre le plus terrible danger, peut-être la garantie de sécurité pour l'ordre monarchique. Comment les contenter, ces laboureurs qui veulent de la terre, qui en ont réellement besoin pour ne pas mourir de faim? Comment se combineront ils avec les partis politiques attachés au triomphe d'idées abstraites, à la conquête du pouvoir? Et si la combinaison s'opère, comment se fera la conciliation entre les résistances de l'ancien régime et les revendications du nouveau? Problêmes insolubles. Toutes les prophéties seraient vaines.
Souhaitons à la Russie que son évolution ne soit pas une révolution. Puisse le bon sens de s is paysans lui assurer dans les voies régulières un sur développement de ses forces latente», une réforme radicale des abus invétérés, un prompt avènement de cette justice dont les vieux Kobzars de l'Ukraine disaient : a Où estu. Justice, notre mère aux ailes d'aigle Puissent no» amis Russes, instruits par notre histoire qu'ils lisent avec tant d'avidité, s'épargner L'amas d'erreurs et de crime- qui furent la douloureuse rançon de notre métamorphose !
C'est le vœu de tous le> Français, Fléchira-
t-il le destin ? Dieu le sait. Quoi qu'il advienne, tous les yeux et tous les esprits se tournent à cette heure vers cette Tauride où s'accomplit le plus grand événement de notre âge. Là se décidera le sort de cent vingt millions d'hommes, du groupe humain qui pèsera le plus fortement sur la civilisation de l'Europe où vivront nos fils. La main invisible écrit une page shakspearienne sur les lambris du palais où errent les ombres de Catherine et de Potemkine. Quelle surprise, quelle épouvante pour ces ombres, si elles aperçoivent les justiciers tardifs, si elles entendent les petits fils de leurs serfs proférer ces mots inouïs : « Notre heure a sonné : Terre et liberté... Ce qui fut pour vous est à jamais fini ! »
10 mai 1906.
Les Fêtes de Gogol à Moscou.
Le centième anniversaire de la naissance de Gogol tombait le mois dernier ; l'espoir, malheureusement déçu, d'une saison plus clémente fit reculer au 9 mai l'inauguration du monument érigé sur une place de Moscou. Pour commémorer le grand écrivain national, — l'un des plus grands parmi ceux qui allièrent l'imagination lyrique à l'observation du réel, — la « Société des Amis des Lettres Russes » et 1* Université moscovite avaient invité à leurs fêtes toutes les compagnies littéraires d'Europe. Avec mes confrères MM. Louis Léger, Bigourdan et Bernier, je suis allé représenter l'Institut de France. Nous retrouvâmes à Moscou deux slavisants, professeurs de nos Universités de Dijon et de Lille, MM. Legras et Lirondelle. Ces journées si remplies ne laissèrent pas une heure de loisir pour en rédiger le compterendu ; des notes hâtives, jetées en wagon suite carnet, c'est tout ce que je rapporte, avec le
chaleureux accueil fait à la délégation française. Je transcris ici quelques-unes de ces notes.
Entre Wirballen et Pétersbourg.
Sitôt la frontière franchie, après les champs disciplinés de la Prusse orientale, la terre libre se fait reconnaître; la terre incommensurable avec toutes les autres, celle où nos mots, nos mesures, nos raisons ne servent plus. Elle s'en va vers le large, par grandes vagues indistinctes; d'un saut brusque de tout mon être, j'ai le sentiment de qui se rembarque sur l'Océan, s'abandonne aux forces immaîtrisables. Les horizons jadis familiers se déroulent sous mes yeux; j'y cherche les changements attendus dans un pays que l'on n'a pas revu depuis vingt- deux ans. Si peu crédule que l'on soit aux histoires imprimées, comment ne pas croire que les lieux et les gens vont apparaître avec d'autres visages, dans une Russie dont on a lu tant de fois qu'elle était changée, révolutionnée, métamorphosée de toutes pièces? Les papiers mentaient, la terre ne ment pas. Rien ne l'a défigurée, cette terre incertaine et vide sous les herbes jaunes, les sables, les eaux stagnantes qui reflètent à l'infini la noirceur des
pins, la blancheur des bouleaux. C'est toujours la vierge farouche, enveloppée dans ses voiles de forêts que déchirent à peine, çà et là. de maigres cultures.
Voici les rares groupes des pauvres izbas, chétives dans les plis gris des paysages, les clochers verts des églises rouges, et sur les quais des gares, les silhouettes immuables que j'y avais laissées : moujiks enfouis dans leurs touloupes, femmes qui balancent sur l'épaule la perche où pendent les deux seaux, gamins aux sarraus rouges, juifs en quête du profit de hasard qui peut tomber du train, vieux mendiant- appuyés sur leur bâton, avec leur air de venir tous du fond des espaces tristes, avec leurs yeux de peine et de soumission, ouverts sur le songe intérieur; tous et toujours semblables à celui d'entre eux que le peintre des [mes mortes caractérisait d'un seul trait : « Dès Le commencement, la vie l'avait regardé par la petite vitre trouble d'une fenêtre chargée de neige. »
Nous avons laissé à Paris les lilas et les marronniers en ileur : ici. rien encore n'annonce le printemps, pas même une rousseur des bourgeons sur les pales bouleaux. Des écharpes de neige B'attardenl au creux des ravines, des franges de glace au bord des Larges rivières innommées, confondues avec Le mare cage forestier, si peu mobiles Bur Le sol sans
pente qu'elles semblent ne savoir jamais où elles vont. — Hiver, solitude, silence ; tout ce qui devrait contracter l'âme et lui faire regretter la joliesse souriante, la gaieté fleurie des jar dinets quittés avant-hier. — Pourtant, comme elle vous reprend dans son immense embrassement, la maîtresse glacée dont on sait les énergies latentes, les folles réserves de passion ! — « Russie, quelle force inintelligible, mystérieuse, nous attire vers toi? Russie, que veuxtu de moi ? Quel lien secret et inexplicable se cache entre nous? » — Ces phrases, écrites par Gogol dans son doux exil à Rome, me reviennent à la mémoire, tandis que mes yeux ne se lassent pas de regarder les formes fusantes, monotones, où il n'y a rien à regarder. Zagliajous nié nagliadias. C'est intraduisible avec nos mots, c'est pour le lecteur russe ; même si j'essayais de le traduire, ce vers de Pouchkine, les autres ne comprendraient pas...
Moscou.
Le temps était magnifique ces jours derniers, nous dit-on ; on dit toujours cela aux arrivants quand il est exécrable. Moscou a repris pour nous recevoir sa robe blanche de janvier. La neige tombe drue, tient sur le
NOTES RUSSES 0*j
pavé, désole les organisateurs des cérémonies de demain. Autant que je puis m'en rendre compte en traversant la grande cité sous les rafales qui la voilent, on a beaucoup bâti à Moscou depuis vingt ans ; pas toujours heureusement ; le « modern-style » exerce ses ravages, il jure avec les architectures du Kremlin, avec les coupoles des églises.
Les hôtels sont bondés : de toutes les provinces russes, de tous les pays slaves, un flot de délégations déferle sur Moscou.
M. Davydov, l'aimable et infatigable président du comité d'initiative, répartit ses invités dans les maisons gracieusement offertes par des particuliers. La nôtre est une des plus riches de la ville. Dans ces palais du haut négoce moscovite, le luxe est fait d'éléments composites, parvis égyptiens, chambres arabes ou chinoises, et de contrastes inattendus : les vieux icônes, raidis dans leurs somptueuses gaines d'orfèvrerie, voisinent avec les dernières productions de l'art impressionniste, les toiles de Cézanne et de Gauguin.
Un étudiant de l'Université met ses bons offices à notre disposition; c'est un jeune Persan, venu «le Téhéran à Moscou pour étudier le droit. Il parle un peu noire langue, il rêve d'aller à Paris comme ses ancêtres rêvaient d'aller à la Mecque. Il me demande si je connais un ami parisien de son père, un monsieur \ ;
le nom m'est inconnu, j'en fais l'aveu. — Estce possible? s'écrie le brave garçon : M. X. est vénérable d'une loge maçonnique ! — Que je ne connaisse pas à Paris un personnage de cette importance, cela confond mon gentil Persan. Surprise très suggestive. Décidément, pour être dans le train, — dans le train de Moscou, — il faudra admirer la peinture de Gauguin, apprendre les noms des vénérables de nos loges. On a bien raison de dire que les voyages instruisent ; ils nous font rougir de nos ignorances.
Dimanche, le grand jour. Ciel maussade, mais qui ne contrariera pas trop le programme : il a cessé d'épancher de la neige et celle d'hier a fondu sur la terre. Dès la première heure, le populaire emplit le vaste temple du Sauveur, se tasse derrière les dignitaires en grand uniforme. Un clergé nombreux, imposant sous les chapes d'argent et les mitres constellées de pierreries, célèbre l'office orthodoxe avec la pompe accoutumée. Deux maîtrises chantent les hymnes liturgiques et rivalisent de perfection ; un dernier choral ébranle les voûtes, je n'ai rien entendu de plus beau dans la musique sacrée. L'archiprêtre de la cathédrale lit un éloge de Gogol, fort bien tourné ; fait sans précédent, si je ne me trompe, ce panégyrique d'un littérateur dans une église russe.
Le cortège se rend sur la place de l'Arbate
où l'on va découvrir le monument. Cette place est déjà noire de monde; les bannières des délégations ondulent à perte de vue sur les têtes, les porteurs de couronnes se frayent à grand' peine un chemin dans le flot qui a rompu les barrières. Des tribunes avaient été construites surtout le pourtour; au dernier moment, les autorités municipales en interdisent l'accès ; elles redoutent avec raison une catastrophe trop probable, si cette marée humaine s'engouffrait dans ces tribunes. Le Moscovite est frondeur, il critique amèrement le désordre, les dispositions mal prises : critiques excessives, à mon sens. La glorification d'un écrivain national n'est pas une cérémonie de cour, avec son protocole rigide. La foule vient battre le socle où se dresse l'homme qui a pensé, pleuré, souri pour elle, et non pour quelques privilégiés; c'est bien ainsi.
Même excès dans le dénigrement de la statue, quand le voile tombe. Comme ses jeunes confrères de tout pays, le sculpteur est visiblement obsédé par l'œuvre de M. Rodin. Son Gogol est celui des années de soutfrance, maladif, mélancolique, penchant vers la terre un nez proéminent; « un échappé du Lazarel des cholériques ». (rie un loustic. On pourrait rêver mieux: mais les proportions sont justes, le modelé du bronze vigoureux : avec ^;i Louable simplicité de lignes, sans fioritures, le monu-
ment ne m'a point paru aussi déplaisant qu'on veut bien le dire. — Le comité en fait remise à la ville ; bref échange de paroles, la température ne permettrait pas les longues harangues sur cette place. Pendant que les couronnes s'amoncellent aux pieds de Gogol, on se transporte dans Yaula de l'Université, pour y discourir à l'abri.
Là, quatre heures de séance solennelle, jusqu'à la nuit. Le recteur de l'Université prend la parole, et après lui d'éloquents professeurs; entre autres, M. Mouromtsev, l'ex-président de la première Douma. Les délégations étrangères se pressent sur l'estrade : notre groupe français est de beaucoup le plus compact. On l'installe courtoisement au bureau ; quand le président de la Société Littéraire désigne les membres d'honneur qu'elle veut bien s'agréger, une chaude ovation salue les noms français : tout d'abord celui d'Anatole Leroy-Beaulieu. IL a été retenu au Congrès archéologique du Caire, mais la plupart des assistants le croient présent parmi nous et l'acclament de confiance. Justes acclamations, bien dues au Français qui le premier, il y a trente-cinq ans, révélait à ses compatriotes cette Russie à peu près ignorée avant lui, leur rapportait l'inventaire le plus exact, le plus complet du grand empire sur lequel nous n'avions que des notions vagues ou erronées.
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Cet auditoire vibrant nous sait gré d'être venus montrer si loin l'habit vert de l'Institut, l,i robe jaune de nos Facultés des Lettres. Il sait gré de leur témérité à ceux d'entre nous qui lui disent dans sa langue, gauchement sans doute et avec l'accent étranger, mais avec une émotion sincère, nos remerciements pour un accueil si cordial, notre admiration pour l'écrivain dont on célèbre la gloire. La commémoration de cette gloire nationale est pour les cœurs russes une occasion de communier dans la fierté, dans l'espérance, au sortir d'une période où ces cœurs furent meurtris, de plus d'une façon, parles coups de la fortune adverse. Nul ne le dit. tous le sentent; et ce sous-entendu a sa part dans la gratitude témoignée aux amitiés fidèles qui viennent s'associera un sursaut de l'âme populaire. Nous sortons de l'Université avec le sentiment très doux de ne compter que des amis dans cette foule étrangère, parmi ces inconnus d'hier dont les mains se tendent fraternellement vers nous.
Sentiment qui s'est confirmé durant les longues séances des deux journées suivante-. On m'avait gracieusement dévolu la présidence delà première: elle s'est prolongée de une à sept heures, sans une défaillance d'attention dans le publie, tandis que défilaient et banni guaienl les innombrable- délégations des pays slaves : bulgares, serbe-, croates, galiciens,
tchèques, gens des Balkans et des Garpalhes qui glorifiaient Gogol dans leurs idiomes nationaux ou martelaient durement les syllabes russes. Des philologues lisaient à lourde rôle, dans cette amusante Babel, les adresses des académies et des universités italiennes, Scandinaves, allemandes, anglaises; celle de Dublin était rédigée en un latin élégant, bardé de citations d'Horace. Le troisième jour, on dut se borner à appeler les noms des délégués, à recevoir sans les lire ces rouleaux de parchemin qu'ils entassaient sur le bureau; si Ton eût continué les lectures, nous serions encore à Moscou.
Le soir, représentations de gala dans les théâtres. L'Opéra donnait la Nuit de Mai; choristes et ballerines s'échappaient de la scène pour faire leurs malles ; le train du lendemain devait emporter ces jolies fugitives, réclamées chez nous au Châtelet. Au Petit-Théâtre, la troupe classique jouait le Réviseur avec une perfection qui nous émerveilla : le jeu du moindre comparse, à la fois individuel et très discipliné dans les scènes d'ensemble, prête une vie endiablée à la comédie de Gogol. M. Rachmaninov, naguère si applaudi à Paris, dirigeait au Conservatoire l'excellent orchestre qui garde les traditions des frères Rubinstein. Entre deux exécutions musicales, une actrice
réputée, M11,e Yermolova, vint réciter avec un art pathétique des pages fameuses ; celles où l'ironie du satirique s'attendrit dans une évocation passionnée de la Russie. Du Conser\a toire on courait à l'hôtel de ville, au raout que le maire de Moscou, M. Goutchkov, frère du leader octobriste, offrait à ses invités avec une parfaite bonne grâce.
Ce sont surtout nos impressions du banquet final que je voudrais rendre, et je ne trouve pas de mois pour les traduire. Huit cents couverts dans le grand hall de l'hôtel Métropole : service, vins de France, fleurs, orchestre, tout atteste la somptuosité légendaire de% fêtes moscovites. Dès les premiers toasts du maire et du recteur aux hôtes fiançais, une ovation commence, qui ne s'arrêtera plus : la Marseillaise se déchaîne, trois fois reprise sur le> instances réitérées des convives, on dirait qu'elle attendait dans ces cuivres, impa tiente de bondir: ils la dégorgent, elle alterne avec L'hymne au Tsar. Tous se pressent autour de nous, debout ou montés >ur les chaises; les plus proches nous donnent l'accolade, des inconnu- nous embrassent, des femmes char mantes s'arrachent nos signatures : la salir entière trépigne aux oris vingl fois répétés de : a Vive la France! », tandis que nos improvisations hachées balbutient qos remerciements. G'esl une folie, si eliaude. si grisante : je me
crois revenu au temps de la visite des marins russes à Paris.
J'abrège ; à raconter froidement ces choses, on craint toujours de verser dans l'exagération, ou tout au moins d'en être soupçonné ; mais les quelques Français qui ont vécu ces heures certifieront avec leur compagnon qu'ils l'ont pleinement senti, cet élargissement subit du cœur où toute la patrie lointaine frémit, chante, sanglote dans la poitrine dilatée du voyageur qui reçoit pour elle ces ardents messages. Nous marchions encore dans un rêve en regagnant la gare au milieu de la nuit.
Le train s'ébranle, la vision de Moscou, et de tout ce que Moscou nous a donné, s'efface dans les ténèbres de la steppe : la raison, qui se reprend, pourrait croire à une hallucination passagère, n'était le parfum tiède de ces roses dans une coupe d'orfèvrerie byzantine, dernier présent qu'une délicate attention féminine fit porter à notre wagon.
Entre Pétersbourg et Wirballen.
J'ai assisté à une séance du Parlement, à la Tauride, dans la salle où Potemkine faisait danser la grande Catherine. Ayant vu cet aspect intéressant de la Russie nouvelle, j'ai rede-
mandé l'ancienne, celle de mon temps. J'ai dit à de vieux amis : « Une fois encore, avant de mourir, je voudrais entendre les bohémiennes, aux lies... » Comme autrefois, ils m'ont conduit à Samarcande, dans la petite chambre enfumée où les filles de bohème psalmodient du soir au matin leurs rauques chansons. Oh ! ne pensez pas aux pseudo-tziganes qui font pâmer des demoiselles fardées dans nos cabarets parisiens ! Ceci diffère de cela autant que Montmartre de l'Asie. Cela ét;iit avant le Parlement, cela sera après, cela vient du fond des temps, du résidu secret que les ancêtres barbares ont laissé dans nos âmes de civilisés et que rien ne peut exprimer, sauf le chant de ces créatures sauvages. Elles entrent, s'assoient à la file, une vingtaine, sous la garde des hommes du tabor. Elles sont laides pour la plupart, mal attifées; nul ne les touche. A--ià une table en face d'elles, ceux qui les ont louées pour une nuitécoutent, boivent, fument. Jeune homme ou vieillard, officier ou marchand, le vrai Russe peut s'absorber des nuits entières, immobile et pensif, dans l'audition de ces voix stridentes : voix impersonnelles d'un ancien inonde ressouvenu, appel de l'infini qui déclanche dans le cœur russe les désira des amours Impossibles et des actions surhumain es. toutes les puissances endormies dont il ne fait rien d'habitude et qu'on verra exploser sou-
dain, dans une folie de passion, d'héroïsme ou de crime.
Oui, j'aurais pu passer ma dernière nuit de Pétersbourg au Parlement; on y siège tard, on y travaille beaucoup. Je l'ai passée à écouter les bohémiennes. On ne se refait pas. Le soleil était déjà haut sur les Iles froides, battues par les glaçons que charriait la Névar quand il fallut s'arracher pour aller prendre le train qui m'emporte.
De nouveau, la course à travers les espaces vides, les marais, les forêts de pins et de bouleaux; elles se referment comme un vaste linceul sur les visions lumineuses de ces rapides journées. Pas encore le moindre indice des éclosions printanières. Mais sous ces tourbières incolores, sous ces eaux figées, la voix sourde de la terre murmure, comme un écho des chansons bohémiennes de la nuit :
u Reste ; en quelques heures, je vais me couvrir de feuilles et de fleurs; je suis la dispensatrice des joies brèves et violentes, les seules qui vaillent la peine d'être cueillies. Tu vas revoir des terres riches, heureuses ; je suis pauvre, je donne aux miens peu de pain, avec la vraie richesse, l'illimité du rêve. Les gens de ces autres terres te diront que je suis serve et qu'ils sont libres, pauvres forçats de tous les jougs sociaux : je donne la seule liberté véritable, celle de la pensée que rien ne dompte et
n'arrête. Chez eu\. des activités plus pratiques, mieux ordonnées, a ont contenter ta raison. Qu'ai-jeà faire de ta raison ? Y tiens-tu donc si fort, à cette vaniteuse infirme ? Je garde ton cœur, le cœur de ta jeunesse; tu ne le retrouverais pas ailleurs, sur les terres mobiles où tout a changé autour de toi : mon immuable hiver l'a conservé intact, pour le rendre un instant à ton hiver... »
Elle dit peut-être vrai, la terre triste et profonde. — La frontière : des Allemands méthodiques; tout est propre, organisé, rationnel. — Je me retourne une dernière fois, pour adresser à tous ceux qui nous ont comblés un dernier remerciement où ils sentiront la vérité de L'émotion. Un journal qu'ils lisent et qu'ils aiment le leur apportera de Fiance, de cette France don! l'image transfigurée apparaissait si rayonnante, au loin, dans les effusions moscovites qui la glorifiaient.
26 mai 1909.