DEUXIÈME PARTIE Visions françaises
.4 Monsieur Gaston Calmclle.
Mas-de-Giraud, i-2 juin 4907.
Mon cher Ami.
Ces lignes devancent l'envoi des notes que j'ai prises durant ces derniers jours, à Montpellier et dans la région. Je dirai à vos lecteurs quelques mots de la question économique, puisqu'elle a été l'occasion de ce formidable soulèvement: quelques mots aussi de la question régionalisle — souhaitons qu'il ne faille pas lui donner bientôt un autre nom — qui fail l'extrême gravité du mouvement. Je leur dirai surtout ce que j'ai vu ; et je n'a\ ;ii- jamais rien \u de comparable, parce qu'il n'\ a eu rien de comparable dans le temps où j'ai vécu. Qui n'a pas vu ne peut se figurer ces spectacles. — si invraisemblables que nul lecteur parisien n'en croira nos récils, quelque confiance qu'il veuille bien faire à la véracité des témoins.
Le conflit d'intérêts entre le Nord et le Midi est envenimé par ce redoutable malentendu : « Paris nous ignore ou nous méconnaît de parti pris ! » — Je n'entends autour de moi que ces paroles, et la défiance hostile contre tout ce qui vient de Paris s'accroît d'heure en heure. Plusieurs de nos grands journaux, sans distinction d'opinions, sont d'ores et déjà boycottés dans la région. L'inattention et le scep ticisme du Parisien découlent d'un préjugé qu'il va peut-être payer cher. Ce charmant Daudet a faussé pour longtemps tous nos jugements : il nous a imposé son Midi, celui de Tartarin et de la Gannebière. Le Midi est complexe, multiforme. Celui qui se déclare aujourd'hui est le Midi des Sarrasins, des Albigeois, des Catalans ; solennel, presque silencieux dans la manifestation grandiose de passions contenues et disciplinées.
Un très distingué confrère de la Dépêche de Toulouse écrivait hier : « Qui voudra raisonner sur ce mouvement avec le sens ordinaire de critique déraisonnera ; ce n'est pas avec l'esprit qu'il faut l'examiner, c'est affaire de sentiment, — c'est une marche à l'étoile... » On ne peut mieux dire. Pour comprendre, il faut se reporter à d'autres âges, oublier les sornettes des demisavants et des politiciens, leur humanité soidisant transformée par le progrès des lumières, leur a battage » intellectuel, meurtrier pour
l'intelligence. Il faut sentir cette vérité : nous revivons ici parmi les âmes simples que la parole d'un prophète rassemblait pour la conquête d'une terre promise, la propagation d'un Islam ; parmi les croyants soulevés par un apôtre, et qui juraient la croisade à Glermont, le triomphe de l'anabaptisme à Munster.
Mais cela dit, rappelons nos esprits pour juger froidement des effets du phénomène d'autrefois sur l'État d'aujourd'hui. Cet Etal est sérieusement menacé ; non point parce qu'il ne saurait guérir en un jour, d'un mot cabalistique, une souffrance due à des causes anciennes et nombreuses ; mais parce qu'il a failli à sa mission en s'occupant de toute autre chose que de cette souffrance. La misère a dessillé les yeux; en quelques jours, ce peuple a changé de mentalité : il a compris soudain qu'il souffrait d'une surproduction. Je ne parle pas ici de celle du vin.
Qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas surproduction de vin, nous examinerons plus tard cette question controversée; mais tous sont d'accord sur une autre : il y a eu, il y a sur production de politique. Ces masses, brusquement désabusées, ne veulent plus se laisser gouverner avec ce qui leur plaisait hier, des phrases, des palmés, des poireaux, des distributions de paenues faveurs à la clientèle, des protections accordées aux fraudeurs, et encore
des phrases, toujours des phrases ! Elles clament leur défiance, désormais irréductible, contre les pouvoirs publics, contre le Parlement, contre leurs propres représentants, contre tout ce qui vient de Paris.
Un simple fait d'observation en dit plus que tous les raisonnements : dans ce pays où douze pompiers, douze gymnastes ne pouvaient se réunir sans qu'un député accourût, des centaines de milliers d'hommes se rassemblent chaque semaine pour des manifestations décisives : et l'on n'y signale pas un seul député ; la présence de l'un d'entre eux serait un danger pour l'ordre public !
Le régime républicain n'est nullement menacé ; il ne le sera pas, s'il se fait reconnaître assez souple pour se réformer, pour évoluer dans le sens des aspirations populaires. Ce qui est menacé, condamné déjà par un verdict unanime, c'est un système et un personnel. L'aiguillon de la misère a réveillé un sentiment de régionalisme qui dormait au fond des cœurs, et qu'il faudra peut-être appeler séparatisme, si l'on ne consent pas à ce patriotisme local et historique quelques concessions légitimes, parfaitement compatibles avec l'unité de notre France.
Des Pyrénées au bas Rhône, il n'y a plus à cette heure qu'un pouvoir moral, qu'un pouvoir de fait, le comité d'Argelliers. Les auto-
rites officielles sont moralement destituées, impuissantes en fait. Partout, obéissance passive et enthousiaste aux ordres du comité d'Argelliers. Les paysans de ce comité ne font point de politique, ils demandent qu'on n'en fasse plus à leurs dépens, qu'on secoure la misère de leurs frères, que l'on tienne compte de leurs intérêts, de leurs sentiments ; ils n'attaquent personne, ils prêchent le calme ; la voix écoutée de leurs délégués apaise en un clin d'oeil les menus esclandres suscités par des personnalités équivoques, — faits divers qui n'ont rien de commun avec le mouvement populaire et qui usurpent une place disproportionnée dans les télégrammes expédiés aux journaux de Paris. Ces paysans viennent de nous montrer des prodiges d'organisation, de mobilisation, dans des conditions d'ordre, de dignité et de décence qui forcent l'admiration de tous. Rien jusqu'à présenl ne permet de supposer des arrière-pensées suspectes chez ces hommes de bonne volonté. Le pouvoir central, cjui ne peut rien contre eux, pourrait collaborer avec eux. cher cher avec eux la solution des problèmes urgents.
J'appuierai ces dires but des choses vues, entendues. Ce ne seront pas seulement les impressions rapide d'un touriste : chaque année, des attaches et des intérêts me ramènent dans cette région: j'y ai vu se former lentement
l'orage qui éclate aujourd'hui et vous surprend. Ce soir, j'écris en hâte, je ne voulais que vous répéter ce que disent autour de moi les hommes les plus pondérés, les plus autorisés : La situation est grave, les plus sérieux dangers menacent l'ordre el l'intégrité de notre pays, si la misère d'une part et l'obstination de l'autre exaspèrent le conflit. Pour tout Français averti, c'est un devoir de parler, de s'entremettre dans la mesure de ses forces entre la petite France méditerranéenne — qui peut demain se laisser choir dans l'anarchie, dans la jacquerie — et la grande France de tous et de toujours.
Cette mère a été compromise, aux yeux de quelques-uns de ses fils, par des fautes et des maladresses, par une gestion désordonnée du patrimoine commun. Ceux qui ont déchaîné la colère de leurs anciens hommes-liges doivent s'efforcer de regagner, s'il n'est pas trop tard, les cœurs ulcérés qui leur échappent; sinon, nous les verrons bientôt, eux aussi,
L'œil fixe, lèvre ouverte et la main étendue, Cherchant encor dans l'air leur parole perdue, Et s'évanouissant sitôt qu'ils sont touchés.
Ces vers des Oracles me revenaient sans cesse à la mémoire, dimanche, tandis que grondait sous le ciel la protestation de six cent mille hommes. — - On sait qu'ils furent
dédiés rétrospectivement aux politiciens de 18^7 par le poète contemplateur qui les écrivait dans un autre Giraud.
Montpellier, 8-li juin.
C'était fou, sublime et terrifiant. Le nombre prodigieux, la résolution du désespoir sur beaucoup de visages, l'ordre dans la colère, tous les indices des grandes forces invincibles* Peut-être vit-on quelque chose d'approchant en Irlande, lorsque la voix d'O'Connel lit se dresser toute la misère de son île*. Mais les foules d'autrefois n'étaient que des ruisseaux, en regard de l'océan humain que nos moyens «le communication ont déversé sur Montpellier. O'Comiel réunit un jour jusqu'à deux cent cinquante mille manifestants, le plus nombreux meeting dont l'histoire fasse mention. Il y en a\ail au moins si\ eenl mille à Montpellier, dimanche. Je prends l'estima tion la plus basse, calculée sur les chiffres fournis par les Compagnies, par L'-enregistre ment des chevaUl el voitures, san> tenir compte des bandes de piétons; quelques unes avaient marché tonte la semaine préeé-
dente, des Pyrénées jusqu'au Peyrou, couvrant 160 kilomètres et plus.
L'émotion serrait tous les cœurs, étranglait la parole dans les gorges, samedi soir, tandis que le torrent, grossi par des apports incessants, débordait sur la vaste place de la Comédie. Nous avions la sensation d'un phénomène élémentaire ; un souvenir d'enfance remontait : l'épouvante des crues soudaines du Rhône, à la fonte des neiges, lorsque le fleuve devenait mer en quelques heures, submergeait les plaines à perte de vue...
Sous les pavois des maisons de la ville, sous le frissonnement des drapeaux tricolores qu'agitaient des milliers de mains, les délégations affluaient par toutes les voies d'accès, se croisaient, tambours et clairons en tête. Le garde champêtre portait la bannière de la commune. D'innombrables pancartes ondoyaient au-dessus de la foule : grands portraits de Marcellin Albert, écriteaux: où les sentiments unanimes des manifestants se traduisaient en devises naïves, joviales, menaçantes ; en caricatures grossièrement peintes, betteraves symboliques et pains de sucre pourfendus, députés moqués, fraudeurs houspillés, guillotinés.
Quand parurent les journaux qui rendaient compte de la séance parlementaire du vendredi matin, uncourant d'indignation se communiqua
de proche en proche ; de nouvelles pancartes turent aussitôt improvisées : « Ils étaient 20 pour notre misère, 5oo pour voter leurs 10.000 francs ! » — Le petit nombre des députés présents à une séance matinale, l'augmentation de l'indemnité, ces sujets de plaisanteries inoffensives à Paris, apparaissent à ce peuple comme des provocations outrageantes. Vous n'imageriez pas l'effet sur son esprit de ces deux chiffres accolé-, el combien celui des 1 5.ooo francs fait balle, ravage les cerveaux. On comprend ici comment les fameux « 'j5 centimes 0 portèrent un coup mortel à la deuxième République.
Aux premiers rangs des cortèges, les filles et les femmes, vêtues de couleurs claires, différenciées selon leur pays d'origine par des signes distinctifs. rubans en sautoirs, cocardes, coiffures caractéristiques de chaque région, résilles, bonnets, bérets rouges. Der rière, les hommes, rythmanl le pas gymnastique, arborant au chapeau les caries dé ralliement : nom de la eominune, photographie de Marcellin, ou <'<' (,ii de guerre déjà consacré : a Ce n'est pas du battage! 0 Hommes de toute condition, de toute opinion, vieillards et gamins, maires ceinturés de leur écharpe, grands bourgeois, riches de naguère, emboîtant le pas à leurs plus pauvres inanoUvriers ; et, bras dessus bras dessous, \r royaliste Lrréduc-
tible et le socialiste à tous crins, les chefs des clans divisés hier encore par les vieilles haines du clocher.
Les Catalans, reconnaissables entre tous, sont venus en masse. C'est la nappe de lave sombre, partie solide de cette éruption volcanique, — la garde future du roi des Gueux. On dit ici : les Catalans, et l'idée ne viendrait à personne de se demander s'ils sont Espagnols ou Français. En deçà comme au delà des Pyrénées, ils ne connaissent que leur petite patrie. Retenez bien ce nom : il prendra peut-être dans notre histoire une signification tragique, pareille à celle qu'évoquent les noms des Albigeois ou des Vendéens. Je les ai bien regardés, dans les wagons à bestiaux où ils s'empilaient et dans leurs cantonnements, ces gaillards robustes, souples comme des jaguars, et les belles filles aux yeux de feu, et les matrones en deuil qu'ils traînaient à leur suite. Quelques-unes de ces vieilles femmes aux profils rigides, noires statues de la misère, s'érigeaient avec une majesté farouche sous les plis du drapeau qu'elles brandissaient. J'emporte la conviction que rien n'arrêtera ceux-là ; la faim les mord au ventre, ils mangeraient des canons, s'il l'on en mettait devant eux : ils sont de la race d'Espagne qui a porté bas le grand Empereur.
Les flots se succèdent, toute la soirée,
LA. CUISE MÉRIDIONALE 8l
toute la nuit, toute la matinée du dimanche. Le tintamarre des tambours et des clairons ne faiblit pas un instant. Mais c'est le seul bruit. On parle peu, ou ne crie pas dans les rangs. Très rares, les délégations qui chantent la Marseille des vignerons. Nul cri de Vive ceci ! ou Vive cela ! Pas un braillard, pas un soulard. Ordre, dignité, décence pareille dans tous ces cortèges de paysans. Nous sommes sous le ciel du Midi ; on s'attend à surprendre, dans cette immense mêlée de jeunes gars et de jolies filles, quelques familiarités trop gaies de la parole ou du geste : rien de semblable ; la retenue sévère d'une procession de quakers.
L'ordre ! c'est le prodige que ne se lassent pas d'admirer les meilleurs connaisseurs, chefs militaires et directeurs des chemins de fer, dans la mobilisation et la dislocation de cette armée. Certes, les Compagnies du Midi et du P.-L.-M. ont fait merveilles; mais qui a mobilisé, rassemblé, cantonné six cent mille hommes? Un comité de paysans. Souhaitons seulement que notre état-major fasse aussi bien en quarante-huit heures, I»' cas échéant. A la gare, chaque délégation esl accueillie par un étudiant coiffé <lu béret (ceux de Toulouse sont venus aider leurs camarades de Montpellier); suis une hésitation, sans un flottement, elle esl conduite au gîte assigné
grange, hangar, allées du jardin où elle dormira à la belle étoile. Le préfet avait refusé les immeubles ecclésiastiques sous séquestre ; d'un geste qui lui a gagné tous les cœurs, l'évêque a ouvert sa cathédrale, ses églises. Je le trahis, je répète un mot qui a fait fortune, un mot où tous ceux qui connaissent l'homme retrouveront l'esprit et la charité de celui qu'ils appellent si justement le grand prélat du Midi. Un de ses curés s'inquiétait :
— Mais, Monseigneur, je sais que Un tel, de tel village, est venu ici avec sa maîtresse ! . . .
Eh! mon cher curé, en êtes-vous bien sûr ? Et qui vous a prié de faire cette enquête? Le bon Dieu arrangera toutes choses : il ne faut pas que ces pauvres gens souffrent du froid .
Si Mgr de Gabrières, retenu chez lui par une sage réserve, était sorti dans les rues, il eût été acclamé. — Je suis allé à la cathédrale vers le milieu de la nuit : les « Biterrois » exténués dormaient en longues fdes sur les dalles, sous la pâle lueur des lampes du sanctuaire. C'était bien Vecclesia, la basilique des premiers âges, maison du peuple, abri pour tous.
Dimanche, dix heures : un grand frisson passe sur la place ; les têtes se découvrent, les mains se lèvent, les drapeaux s'inclinent, une même clameur jaillit de toutes les poitrines, le
premier et le seul vivat que l'on ail entendu : « Vive Marcellin ! vive Albert! » C'est Lui le Rédempteur, le roi des Gueux. Il Nient d'arriver, il apparaît un insianl au balcon d'un hôtel. Ovation délirante. Se- acolytes L'emmènent, le cachent, de peur qu'il ne succombe sous les étreintes de ses adorateurs, avant même d'avoir parlé. — Deux heures : on se rue vers l'estrade ouest la tribune; on n'attend pas la fin du défilé, il faudrait attendre jusqu'à demain ; défilé à peine perceptible, d'ailleurs, dan- cette foule qui coupe sans cesse et engloutit le mince ruban des cortèges. L'estrade n'est plus abordable : des bras vigoureux hissent Marcellin sur un platane, comme le Zachée de l'Evangile ; d'autres bras le passent de cet arbre jusqu'à la tribune.
Il parle quelques minutes, on voit ses gestes; les plus proches n'entende ni rien, rien que le tonnerre des applaudissements, tandis (|n*il proclame la grève de L'impôt, la démis sion des municipalités. Après lui. le docteur Ferroul, barbe populaire dans Narbonne, socia liste militant de L'ancienne race - m Ferroul, mon fidèle lieutenant ». a dit Albert, — ajoute quelques mots : il confond la calomnie qui a osé qualifier I»1 mouvement de réactionnaire, il annonce Les beaux gestes qu'il fera demain en jetant son écharpe aux \arbonnais. lia
rangues concises : L'instinci averti! ces hommes
qu'ils parlent à un peuple qui a trop aimé la duperie des longues phrases et qui en est aujourd'hui écœuré; leurs propos sont hrefs, annonciateurs d'actes.
Un remous nous rapporte Marcellin ; l'apôtre traverse la place, soutenu par deux disciples, charrié par la foule. Tête nue, pâle, décomposé par l'émotion et la fatigue, le regard extatique, l'air d'un christ marchant au Calvaire, il salue des deux mains, d'un geste noble et gracieux. Ses amis le dérobent à ses sujets fanatiques ; le médecin qui ne le quitte pas exige qu'on le rapatrie sur l'heure à Argelliers ; on tremble toujours qu'il ne croule physiquement sous le poids de sa gloire. Le médecin songe sans doute au travail qui doit se faire dans ce cerveau de paysan, surmené, écrasé par d'effrayantes responsabilités, enivré par l'idolâtrie de tout un peuple, par des acclamations comme Lamartine n'en connut pas au balcon de l'Hôtel de Ville !
Qu'est-il donc, ce roi des Gueux? Les mieux informés me répondent d'un mot qui doit être exact : « C'est un simple ». Un simple, de ceux dont la simplicité têtue a mis en déroute les plus belles intelligences, tout le long de l'histoire. — Un fou, ricanaient naguère les gamins de Narbonne qui lui jetaient des pierres, parlant en paraboles, quand il allait au marché de la ville, criant son idée dans le
désert. Cependant, il avait dans sa bourgade la réputation d'un juste ; on venait lui soumettre les différends de famille et de propriété, il les jugeait, les accordait sur le seuil de sa porte. Cinquante-cinq ans ; journalier agricole d'abord, puis petit propriétaire, très petit : quelques arpents de vigne, rendant quelques muids de vin. Vie de travail, jamais l'ombre d'une ambition politique, municipale. Il prêcha la levée du drapeau de la misère : on ne îit que hausser les épaules ; enfin quelques hommes se laissèrent convaincre ; d'autres ensuite, des villages voisins ; la boule de neige grossit, et bientôt l'avalanche. H y a trois mois, en mars, les manifestations commençaient : Albert conduisait vingt mille hommes à Lézignan ; puis un nombre toujours croissant à Nar bonne, à Béziers, à Carcassonne, à Nîmes. Il en jette aujourd'hui plus d'un demi-million sur Montpellier.
J'entends l'interrogation du lecteur : « D'où lui vient celle force? Expliquez non- donc la cause !» — Le savent-ils. ceux qui la subissent? Le sais-je? Je ue sais, je n'ai vu que l'effet. Demandez à Celui qui met un parfum grisanl dans une petite fleur des champs, et dans une pauvre herbe l;i vertu de guérir des maladies terribles. On appelle cette herbe u un simple ». 11 y a de ces herbes parmi les hommes. Le jour où vous découvrirez la source el la
composition de ce radium mystérieux, il n'agira plus sur personne ; mais vous ne les découvrirez jamais.
L'apôtre est d'ailleurs fort bien encadré. J'ai causé avec quelques-uns de ces messieursdu comité: ce sont des cultivateurs d'esprit lucide et de volonté ferme. Ils savent ce qu'ils veulent et feront demain. — Après demain?... Ils ne savent pas et ils l'avouent : les événements suggéreront les moyens ; ils ont une foi inébranlable dans la justice de leur cause : ils savent seulement que rien ne les arrêtera, jusqu'à ce que le « vin naturel » soit victorieux et la misère de leurs frères soulagée. Ils prêchent le calme autant que l'énergie ; ils font des efforts méritoires pour maintenir leurs troupes passionnées dans ce calme.
Il a été parfait à Montpellier, au cours de ces deux grandes journées. Pas un policier visible, pas un soldat : on avait sagement consigné les soldats hors de vue. Le maire, absent : on l'a « démissionné » sans le consulter ; le préfet, renfermé dans sa préfecture, qui avait vraiment l'air d'une léproserie, avec ce large cercle de vide et de silence où on l'isolait. Le comité d'Argelliers avait assumé d'autorité tous les pouvoirs. Dans cette énorme foule qui faisait elle-même sa police, nous redoutions des remous dangereux, des blessures, des accidents. Il n'y en eut pas un seul. Gela tient
du miracle. La dislocation s'est opérée avec la même ponctualité, en quelques heures.
Que sera demain? — J'entends ici cette question sur les lèvres de tous les hommes de raison et d'expérience. Nul d'entre eux n'ose y répondre. Ils n'ignorent pas les enseignements de l'histoire, la mobilité des foules. Le lendemain de ces journées magnifiques, pacifiques, ce sera peut être la Jacquerie, la Commune?.,.
— Qu'importe ? disent Les jeunes, moins sages;
— à la grâce de Dieu ! nous aurons vu du moins un fier jaillissement de vie dans l'âme de notre peuple ; tout a aux mieux que la mort dans l'aveulissement et la décrépitude ! — Halte-là ! pauvre vieux cœur ! je te sens qui vas donner raison aux moiu> sages.
Je cherche les points de repère et de comparaison dans le passé que j'ai connu. — La Commune ?Je l'ai vue. Non, aucune assimilation possible, et jusqu'à preuve du contraire, ce serait faire injure à ces braves gens. — Le boulangisme ? La soirée de l'élection du général, Paris frémissant aux pieds de son idole fragile ?.. . Mais c'était notre Paris ondoyant et léger, excité par une fantaisie politique. Ceux ci. la cruelle misère les soulève: et ce sont de pesants travailleurs delà terre, accouru» «lu fond dea sillons où ils enracinent le cep avec un seul espoir obstiné. Ils vont y retourner . Sur un mot de l'homme qui est devenu la figure visible de
cet espoir, ils en sortiront de nouveau, passifs, dociles, pour aller où il voudra.
— A Paris ? — Je lis cette menace sur plus d'unécriteau, je l'entends proférer par quelques bouches. J'ai souri d'abord, et vous allez éclater de rire. — Des personnes sérieuses me disent : « Ne riez pas, ne jurez pas; tout est possible. Sur un signe d'Albert, vous verrez peut-être cent, deux cent, trois cent mille Catalans s'acheminer à pied, leur pain et leur oignon dans lenrbissac, pour aller crier leur souffrance devant ce Palais-Bourbon qui leur apparaît comme une Mecque lointaine, où une divinité inexorable se rit de leurs plaintes... »
Tout est possible ; tout, hormis faire accepter ces réalités absurdes par ceux qui n'ont pas vu ce que l'imagination ne saurait inventer, ce que nos faibles mots ne sauraient rendre. Si je n'avais pas vu, je serais incrédule comme eux. — Non, je ne puis espérer qu'ils croient ni même qu'ils écoutent, nos Parisiens qui liront ces lignes d'un œil distrait, en faisant leurs préparatifs pour aller à la seule grande affaire, au Grand Prix, Pas plus qu'ils n'écouteront, dans quelques semaines, sur la plage où les appellera leur plaisir, la plainte profonde de l'Océan, grondant en sourdine sous les flonflons du Casino. — Cependant l'Océan existe, s'irrite, mine la falaise qui peut en un instant s'y abîmer.
J'ai dit ce que nous vîmes à Montpellier durant cette journée du 9 juin qui restera une date historique. Pourquoi tous ces hommes étaient-ils là ? Parce que tous souffraient de la gène, et heaucoup de la faim : dans plusieurs cantons de l'Aude et des Pyrénées-Orientales, les travailleurs de là terre ne mangent plus qu'une fois par jour. Parce que les moins atteints cédaient à un irrésistible élan de pitié fraternelle. Ce mot de solidarité, si fort à la mode, et dont se servent ailleurs des malins pour amuser des naïfs, signifie aujourd'hui une réalité dans le Midi misérable ; le mot de passe maçonnique y redevient l'expression d'un sentiment vrai, profond. Les comités viticoles — le seul pouvoir local qui subsiste dans l'effondrement de tous les autres — s'imposent et imposent à leurs membres des sacrifices méritoires pour soulager la détresse des populations.
Je me proposais d'étudier ici les causes du mal et ses remèdes possibles. Les causes sont anciennes, nombreuses. La mévente du vin est sans doute le facteur principal de la crise ; mais si elle a pris les proportions d'un désastre,
c'est qu'elle sévit sur un pays désorganisé, désarmé.
Les organes régulateurs des transactions, le commerce, la banque, ont été faussés ou détruits par l'excès de notre centralisation. A la suite des grands changements qui ont transformé l'ancien outillage économique, une région particulière de la France ne peut plus vivre qu'à la condition d'être très prospère, ou secourue par l'État ; elle n'est plus outillée pour lutter avec ses propres forces contre un fléau. Le protectionnisme, divinité fallacieuse, se venge d'adorateurs à qui elle a fait perdre le sens de l'effort individuel. On attendait de l'État, on ne savait et l'on ne pouvait plus entreprendre, avec les ressources provinciales qu'il absorbe, des travaux nécessaires, canaux, adductions d'eau, qui permettraient aujourd'hui de varier la dangereuse monoculture de la vigne ; et l'Etat, uniquement soucieux de vivre au jour le jour, a négligé ces travaux ; il s'est contenté de distribuer copieusement les menues prébendes électorales. Là où il eût fallu la longue prévoyance d'un Colbert, d'un Turgot, d'un Bonaparte, on n'a trouvé le plus souvent que le charlatanisme de Bilboquet.
En ce moment, les malheureux viticulteurs sont déchaînés contre la fraude, qui rencontrait naguère des complaisances chez beaucoup d'entre eux; contre le sucre abhorré,
contre cette betterave que les manifestants de Montpellier injuriaient sur leurs éeriteaux, et qui prenaient dans leurs imaginations la figure d'un monstre du Nord, énorme bète symbolique d'un roman de Zola. Je crois qu'il y a un peu d'exagération dans la fureur qui accuse de tout le mal ce seul ennemi; mais le peuple ne serait plus lui-même si l'impunité des fraudeurs n'était pas le levier révolutionnaire qui le met en mouvement. Ce peuple a compris soudain qu'en réclamant l'application des lois, il ne demandait rien moins qu'un changement radical du régime politique. Grand fraudeur grand électeur, donc grand protégé. De là le revirement unanime des esprits : voici nos gens qui dénoncent avec exécration les mœurs qu'ils ont créées, les hommes qu'ils ont choisis.
Je voulais examiner à loisir les données complexes du problème méridional ; je sens qu'à cette heure une froide étude économique serait inopportune et importune, presque ridicule. On ne professe pas dans le temps que la maison brûle. Les événements se précipitent, le sang va peut-être couler. Je me souviens de la fable V Enfant et le Maître d'école ; elle m'aver tit qu'il serait cruel de rabâcher d'amères vérités à des malheureux qui ont pu se tromper, au moment où l'on va frapper sur eux, sm> discernement, je le crains.
Paris et ses dirigeants ouvrent enfin les
yeux sur la gravité d'une situation qu'on ne voulait pas voir. Elles ne sont plus de saison, les sottes plaisanteries sur « le Midi qui bouge » ; vous n'imagineriez pas le mal qu'elles ont fait, dans les populations qui les prenaient comme des insultes à leur misère. Insultes aussi, à leur estime, le lent train-train des débats parlementaires, les fiascos des projets de loi impatiemment attendus. J'ai vu l'exaspération suscitée par le compte rendu de la séance matinale du vendredi 7 : je me figure aisément l'effet produit par les dépêches qui annoncèrent, lundi soir, le rejet du premier chiffre proposé pour la surtaxe des sucres.
Paris est à demi éclairé. Cependant on y parle encore de « faire agir » les préfets, procureurs, commissaires; on semble ignorer que ces mots d'habitude n'ont plus de sens, au moins dans trois départements ; pas plus qu'ils n'en avaient dans ce même Paris le soir du 2 k février 18/48 ou du l\ septembre 1870. La troupe ? Quiconque a causé là -bas avec des officiers sait qu'il n'y a plus à compter sur les soldats du recrutement régional. Constatation infiniment douloureuse pour ceux qui placent au-dessus de tout le devoir militaire ; il y aurait pourtant quelque injustice à confondre les répugnances et les entraînements de ces soldats avec l'odieux parti pris de Pantimilitarisme doctrinal. Fils et frères de ces manifes-
tants pacifiques qui crient la misère commune, quelques mois de caserne n'ont pu leur donner l'héroïsme qu'il faudrait pour marcher contre des parents dont ils partagent les sentiments.
Des régiments d'autre origine vont partir, dit-on, pour remplacer ceux de la région, pour assurer l'exécution de mandats d'arrêt décernés contre les membres du comité d'Argelliers. Je sais quelle réserve s'impose à qui conseille sans péril, sans porter les lourdes responsabilités de l'action ; mais, si ce que l'on raconte est vrai, je ne puis me tenir de dire qu'à mon sens les premiers coups s'égareront. « Ceux d'Argelliers » sont de braves gens, des cœurs droits. Ils constituent à cette heure la seule autorité morale, effective, aveuglément obéie d'Aigues-Mortes à Port-Vendres. Ils sont les vrais représentants de ce pays, investis par l'acclamation populaire. A de très rares exceptions près, la représentation législative n'existe plus aux yeux de ses mandants, elle ne peut plus être un intermédiaire efficace.
On a prétendu que le comité réclamait la démission des sénateurs et députés : c'est faux, archifaux; il a toujours dit, et chacun l'approuve : « Qu'ils restent, qu'ils se débrouillent, nous n'avons que faire de leurs démissions, nous ne leur donnerions pas de 8U< seurs. »
« Ceux d'Argelliers ont pu s'abuser dans
le choix des moyens adoptés pour une protestation, et une obstruction qu'ils voulaient pacifiques ; mais ils ont prouvé leur modération, leur horreur de la violence, et, si l'on peut le dire, leur esprit d'ordre dans le désordre. Au prix d'efforts incessants, ils ont refréné les passions de la foule. Ah ! je sais bien qu'ils ont commis le crime irrémissible ! ils ont fait pour un temps l'union de tous les esprits, de tous les cœurs, dans un seul sentiment, en dehors de toute préoccupation politique. Du coup, ils ont ébranlé, ruiné peut-être pour jamais un système, un personnel, une féodalité qui ne vivait que des luttes politiques, de l'exploitation des vieux dissentiments. Gela ne leur sera point pardonné. 11 n'en est pas moins vrai qu'à cette heure décisive, si Ton voulait faire abstraction des blessures d'amour-propre qui ne devraient pas compter, c'est avec eux qu'il faudrait s'entendre pour agir sur les masses dont ils possèdent la confiance, pour prévenir d'irréparables malheurs.
J'ai idée que ces hommes de bonne volonté ne resteraient pas sourds à un appel fait de haut à leur patriotisme. J'ai entendu formuler cent fois l'un des griefs du Midi : « Eh ! quoi ? la plupart des gouvernants sortent toujours de chez nous, depuis les sous-secrétaires d'Etat jusqu'au Président de la République, et ils nous abandonnent, ils nous méconnaissent! » Si la
plus haute autorité du pays, avec le prestige qu'elle garde sur ces populations, donnait un démenti éclatant à ce reproche inspiré par la mauvaise humeur, qui sait ce que pourait encore un cri spontané du cœur, un geste large, une main tendue sur ces vignobles où l'on a peiné ensemble ?... — « Vous rêvez », s'écrie le lecteur. Le lecteur a sans doute raison. Il est malheureux que les politiques ne rêvent jamais.
On va donc essayer de jeter en prison « ceux d'Argelliers ». Le bruit court qu'ils témoigneront jusqu'au bout de leur abnégation en se laissant faire sans résistance. Mais pourra-ton empêcher un peuple fanatisé de se ruer sur les agents d'exécution ? Ah ! ce ne sera pas aussi facile qu'un inventaire ! Et quand on aura supprimé ces freins modérateurs, les populations soulevées resteront à la discrétion des éléments de désordre, qui attendent leur heure. Ne vous v trompez pas, c'est un pays à reconquérir, comme au temps de Simon de Montfort. 11 faut bien Le dire et j\ reviendrai : la notion de la pahic indivisible, déjà si discutée par des alliés prépondérants dan- 1<>> Conseils gouvernemen taux, n'a pas pour les Catalans, pour leurs voisins immédiats, la puissance sacréequ'elle con serve pour nous. On a lu hier les considérants delà démission donnée par le Conseil d'arrondissement de Béziers : Ils opposaient les La
tins du Midi aux Barbares du Nord ». Après sept cents ans, les morts parlent, les morts haïssent, dans ces villes jadis broyées par la croisade septentrionale, — Béziers, Narbonne, Garcassonne. Va-t-on la recommencer? Les mœurs ont un peu changé, nous ne verrions pas sans quelque tristesse massacrer des foules désarmées.
Dans ce duel si inégal à première vue, le gouvernement central, avec l'ordre, la décision, la suite dans les résolutions qu'on lui connaît, aura à lutter contre l'unanimité des sentiments et la détermination farouche du petit pays révolté. Le gouvernement central dispose de grands moyens, de nombreux régiments. Est-il sûr d'avoir pour lui, dans cette France qui doit l'aidera faire respecter la légalité, tous ces régiments invisibles sans lesquels on ne peut rien et qui parfois lâchent pied à l'improviste, tous ces soldats secrets qui font brusquement défection au fond des âmes, — les idées, les sentiments, les traditions ou les nouvelles aspirations de citoyens très français, ceux-là, mais qui ne professent peut-être plus, pour leurs maîtres légaux, la foi enthousiaste que les vignerons du Midi ont vouée au gouvernement illégal d'Argelliers ?
Notre plus grand sujet d'inquiétude doit être l'incompréhension réciproque qui élargit chaque jour le fossé entre les gens des bords de la Seine et ceux de la rive méditerranéenne. Deux mentalités différentes se créent, les mots n'ont plus le même sens ici que là-bas. Écoutez les correspondants de nos grands journaux, sans distinction de couleur politique ; à peine arrivés sur les lieux, ils dénoncent l'égarement de l'opinion parisienne, son ignorance des réalités ; ils nous crient qu'elle fait fau-M route ; et je crois savoir que tel est le sentiment des olïiciers réfléchis, envoyés du Nord pour exécuter dans le Midi une besogne aussi \aine qu'attristante.
Remontons de quelques jours en arrière, regardons et classons avec sang-froid des faits que l'on brouille pour les mieux dénaturer. Du 1 1 mars au (j juin, sous l'impulsion d'hommes dévoués qui se sont juré de remédier à la mi Bère commune, des manifestations pacifiques se succèdent, chaque Ibis plus imposantes ; elles réclament L'application aux fraudeurs dea lois existante», le vote d'une nouvelle loi qui satisfasse les vœux des viticulteurs. Quelquesuns de ces vœux sont justes, d'autres excessifs,
difficilement conciliables avec les intérêts des agriculteurs du Centre et du Nord ; ceci est matière à discussion. Mais les manifestations n'ont rien que de légitime ; on les tolère, on les facilite, comme c'est l'usage de tous les pays libres.
Le 9 juin, à Montpellier, le dernier meeting offre un spectacle sans précédents ; il confond l'imagination par le nombre des manifestants, par l'unanimité et l'iptensité de leurs sentiments, par l'admirable discipline de ces foules. Un vieux Montpelliérain qui a longtemps habité l'Angleterre me disait : a Je ne reconnais plus mes compatriotes ; ce sont des Anglo- Saxons : ils rendraient des points pour le calme et la sagesse aux processions de Hyde Park. »
A ce moment arrivent les dépêches de Paris ; elles disent comment traîne au Palais- Bourbon un travail piteux ; on le sent, on le voit distrait, paresseux, incapable d'aboutir sans un violent coup d'aiguillon. L'indifférence et l'incohérence du monde gouvernemental, parlementaire, apparaissent comme une provocation à ces masses souffrantes, concentrées sur une seule idée, irritées de ne pouvoir communiquer leur émotion aux maîtres lointains de leur sort. N'espérant plus aucun secours de ces maîtres sourds à leurs plaintes, elles reportent toute leur confiance, toute leur obéis-
sance passive aux hommes de bonne volonté qu'elles ont choisis pour guides, aux membres des comités viticoles et du comité directeur d'Argelliers.
Tous acclament d'un même cœur les deux moyens d'obstruclion imaginés par ces comités pour peser sur l'inertie gouvernementale : grève de l'impôt, grève des municipalités. Mesures anormales, illégales, c'est certain ; mais bien anodines et inoffensives, si on les compare aux catastrophes et aux crimes qu'une répression maladroite de ces légers délits va enfanter. Le refus de l'impôt, déjà réalisé en fait par l'impossibilité de payer où se trouvent bon nombre de ces contribuables, ne signifiait en vérité qu'un retard dans les recouvrements, jusqu'au jour où une détente de la crise économique réconcilierait contribuables et percepteurs. La suspension de la vie municipale et administrative, par cela même qu'elle pèse lourdement sur les inventeurs de ce stratagème, aurait vite lassé les victimes volontaires qui en font l'expérience. Fallait il prendre au tragique ces gestes de la mauvaise humeur méridionale ? On les eût pris avec plus de philosophie si des raisons profondes —j'essayerai de les dégager tout à l'heure — n'avaient pas exaspéré le pouvoir central, ses agents et ses députés, contre le pouvoir moral. san> investiture officielle, qui dirige en la con-
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tenant l'exaspération des malheureux vignerons.
Si sévèrement que l'on veuille qualifier le désordre administratif décrété le 9 juin, il faut reconnaître que, jusqu'au 19, l'ordre matériel n'en reçut aucune atteinte. Des informations tendancieuses ont grossi à plaisir, pour la presse parisienne, de menus incidents comme il s'en produit fréquemment sur le boulevard Saint-Michel. J'ai assisté aux deux bagarres de Montpellier, le 10 et le 11 ; camelot arrêté par un policier trop zélé, relâché sur l'intervention de deux membres du comité d'Argelliers, qui calmèrent aussitôt l'effervescence des promeneurs ; gourmades entre sillonnistes et apaches, à l'issue d'une conférence intempestive donnée par le Sillon. D'autres apaches tentèrent à Béziers un coup de main contre la sous-préfecture : dans l'opinion unanime du pays, ces malfaiteurs obéissaient à une instigation politique, ils opéraient pour le compte de quelques agitateurs professionnels, très dépités par le grand courant d'union pacificatrice qui emportait le gros de leurs troupes.
Ces trois faits divers ont été vite oubliés dans la tranquillité absolue des villes et des campagnes, dans la cordialité des relations qui effaçait toute trace des anciens conflits entre riches et pauvres, patrons et ouvriers,
conservateurs et socialistes, tous unis dans un même sentiment, dans une même obéissance aux directions des comités viticoles. Pas d'infractions aux règles recommandées par ces bons citoyens, qui ne cessaient de prêcher le calme, la dignité dans la protestation, le respect des lois, des biens et des personnes pendant la suspension de la vie municipale. Les plus turbulents d'habitude furent exemplaires dans leur conduite jusqu'au 19 juin.
A l'aube de ce jour, des régiments et des brigades de gendarmerie fondent surNarbonne, sur le village d'Argelliers : tout ce déploiement de forces pour arrêter une demi-douzaine d'hommes ; ceux-là mêmes qui pacifiaient l'esprit de colère dans le peuple dont ils étaient l'unique espoir. Ils n'opposent aucune résistance, ils en détournent à grand'peine leurs amis. Les membres du comité que l'on n'a pas appréhendés sur l'heure vont, dès le lendemain, se constituer prisonniers a Montpellier; non point par lâcheté, mais, comme ils l'ont écrit dans une lettre que Ton s'est bien gardé de publier à Paris, pour conjurer les violences OÙ allaient se porter leurs défenseurs. — Quant au maire de Narbonne, M. Ferroul, je sais 'ont ce qu'on peut alléguer contre Lui;jecrois
que la plupart de nies Lecteurs s'entendraient a\ec M. IViTonl sur fort peu de sujets; il n'en jouit pas moins d'une popularité prodigieuse
dans Narbonne ; jusqu'à la dernière minute, sa présence el ses conseils ont maintenu l'ordre dans cette ville inflammable. Il aime la mise en scène, les drapeaux noirs sur l'hôtel de ville, les écharpes jetées au vent; franchement ces gestes un peu encombrants sont moins funestes que les balles qui ont plu de tous côtés après son départ. Notre gouvernement at-il oublié le premier principe de l'art politique, qui est de se servir d'instruments que l'on n'aime guère, que l'on n'eût pas choisis, lorsqu'ils assurent cette paix civile que l'on se sait impuissant à rétablir sans leur secours ?
Aussitôt après les arrestations, une vague de fureur a bouleversé tout le pays ; plus il arrivait de troupes pour la refouler, plus elle s'irritait. Nul n'ignore ce qui en est résulté : saccages, incendies, massacres où l'on ne sait qui est le plus à plaindre, du pauvre soldat qui perd la tête et tire sans ordre, du civil désarmé qui succombe et dont le seul crime fut une protestation éperdue ; enfin, la suprême douleur, la suprême honte, un régiment qui tourne, passe en armes au camp de l'émeute!
Il y serait peut-être encore, si deux membres du comité d'Argelliers, oubliés par la première charrette, n'avaient fait rentrer dans le devoir les mutins militaires et civils. Incomplètement présentée dans une première version de l'incident, la vérité s'est vite fait connaître :
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seule l'autorité morale de M M. Marty et Palazy a eu raison de la révolte; ils ont encadré l'officier général qui ramenait les égarés à leur caserne. Le lendemain, une bande de paysans séquestrait et maltraitait un sous-préfet ; il a fallu réveiller dans leur prison, par ordre du procureur, Richard et Gathala ; quelques lignes signées de ces noms respectés ont convaincu les paysans ; l'infortuné sous-préfet n'a dû son salut qu'aux braves gens tenus sous les verrous par son collègue de Montpellier. Comble d'ironie ! Le gouvernement est contraint de recourir à l'intervention de ces prétendus ennemis de l'ordre, partout où il se voit impuissant à réprimer le désordre que ses mesures inopportunes ont déchaîné .
Cependant, on jette une armée de quarante à cinquante mille hommes sur une région où il n'y a pas un seul groupe en armes. Pourquoi ? Pour garder trois préfets, une demi-douzaine de sous préfets, et cinq détenus qui maintenaient à eux seuls la paix publique dans cette région. J'entends parler d'accalmie, d'apaisement, pane qu'il n'y ;i pas eu de fusillades pendant quarante liuit heures. Payea vous de mots. Il n'y aura probablement plus de soulè vements, dans les villes où l'on compte aujourd'hui presque autant de soldats que d'habitants, dans les campagnes où il en sera bientôt de même. — Nous serons obligés d'occuper
militairement toute la campagne », disait avanthier le colonel Gérard à un interviewer. — Et après ? Maîtriserez-vous le durable soulèvement des âmes? Tous nos informateurs sont d'accord sur la sombre résolution qu'ils constatent chez ces paysans. C'est cruel à dire : mais sachez bien qu'ils voient la conquête de leur sol par nos régiments de France du même œil que les Lombards, lorsque ceux-ci pliaient sans désarmer sous l'occupation autrichienne. On parle de fédéralisme, de séparatisme ; ce n'étaient que de mauvais germes, clairsemés, oubliés en temps normal ; vous allez les faire éclore dans des milliers de cœurs. Vous créez une Vendée ; une Vendée sans armes, mais qui sera aussi récalcitrante que l'autre. De longues années passeront, avant que ces gens pardonnent le meurtre de leurs fdles, tuées par des Français qu'ils appelleront désormais des étrangers ; avant que les pères cessent de léguer certains noms à la malédiction de leurs fils.
Je n'ai de penchant pour aucune des sensibleries à la mode. Je crois qu'il y a de tristes heures où il faut verser un peu de sang pour en épargner beaucoup. Une société a le droit et le devoir de se défendre, lorsque quelquesuns de ses membres menacent la sécurité, la liberté, la propriété des autres. Peut-on arguer d'un danger de cette nature dans l'affaire du Midi? Les vignerons désespérés ne menaçaient
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rien, ni personne. Toutes les haines sociales étaient oubliées ; mêmes les plus tenaces, les haines religieuses ; on a pu voir à Narbonne un spectacle qui eût paru invraisemblable il y a quelques semaines : des cercueils fraternellement conduits au cimetière, l'un par le clergé, les autres par des libres penseurs. Disons-le en passant, puisque l'on dénonce dans le mouvement « la main de la réaction » : ce sont de singuliers réactionnaires, ces secrétaires des Bourses du travail qui se font enterrer civilement.
Les vignerons ne demandaient au début que des facilités pour vendre leur vin. Si leurs raisonnements économiques étaient erronés, s'ils les ont appuyés par un « sabotage » enfantin de la vie municipale, ce n'était pas raisons suffisantes pour humilier leur fierté en inondant leur pays de troupes, pour les accu 1er à la révolte et les fusiller dans leur affolement. Ils réclament aujourd'hui l'élargissement des hommes qui se sont dévoués pour eux, qui ont mérité leur confiance. Comment VOulez-VOUS qu'ils comprennent, lorsqu'ils
voient ce brave Cathala, si actif, si utile, -i estimé, Cathala et tous « ceux d'Argelliers
jetés en prison par des magistrats qui né^rli-
geaient de poursuivre les gros fraudeurs?
Telles difficultés surviennent (mil est fort malaisé d'indiquer le remède. Ce n'es! heureu
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sèment pas le cas dans l'embarras où s'est mis le gouvernement. Le remède au mal le plus pressant, toutes les voix autorisées vous le signalent : Conseils départementaux, Chambres de commerce, députés de la région peu suspects de tendresse pour les nouveaux favoris d'une clientèle qui leur échappe. Tous vous crient : Relâchez ceux qu'on n'aurait jamais dû arrêter, ces honnêtes gens qui se proclament loyalement français et républicains, qui auront seuls le pouvoir d'apaiser les colères, s'il n'est pas trop tard ! D'un geste touchant dans sa gaucherie rustique, Marcel lin Albert est venu implorer l'élargissement de ses camarades, il a renouvelé en leur nom l'engagement de faire la pacification, pourvu que l'on ne demande pas à ces hommes de trahir la cause qu'ils ont promis de défendre. « Ceux d'Argelliers » ont pour garant la plus haute autorité morale du pays, le grand évêque de Montpellier. Dans l'admirable lettre qu'il écrivait à ses amis, Mgr de Cabrières disait : « Mon cœur est avec tous ceux qui souffrent, avec les prisonniers dont j'oserai dire qu'ils n'ont rien voulu qui fût contre la justice ou contre la loi, et que, à leurs yeux, la légitimité du but a couvert l'apparente illégalité de certains actes ou la violence de quelques paroles. »
Pourquoi donc ne se rend-on pas à ce vœu unanime? D'abord parce que M. le pré-
sident du Conseil est suggestionné par des souvenirs historiques hors de propos. Il pense certainement à la Convention, aux grands ancêtres qui écrasaient « l'hydre du fédéralisme », qui jetaient les armées de la République indivisible sur les insurgés du Midi. Assimilations trompeuses î Je ne vois pas de Gonven lion au bout du pont de la Concorde; et les vignerons ulcérés ne sont point encore des révoltés antipalriotes. Si vos procédés terroristes fou! d'eux des chouans méridionaux, ce sera que vous l'aurez bien voulu. Oui, je crains qu'une fantasmagorie d'histoire ne soit l'origine de l'erreur gouvernante ; mais il y a en plus, il y a surtout les raisons profondes auxquelles je faisais allusion plus haut.
Cette crise grave fait apparaître partout des vérités cachées sous les mensonges conventionnels dont on nous a gavés. L'une de ces vérités est que chaque groupe humain découvre d'instinct, aux heures critiques, ses chefs naturels, les autorités morales el sociales dignes de le conduire ; élus que 1<1 peuple acclame suis élection formaliste, qu'il subsli lue en un clin d'œil aux représentations de
façade, laborieusement désignées par les bulle
lin< (i,. vote, les scrutins truqués, les méca nismea constitutionnels. — On a \u hier com ment les représentants pour rire étaient accueillis < l ;i 1 1 > Leurs circonscriptions ; on voit
depuis quelques semaines comment sont reconnus, suivis, obéis les vrais représentants des sentiments et des intérêts de la région. — Exemple redoutable et qui pourrait être contagieux ! Je l'ai déjà dit ici, ce n'est rien de moins que l'écroulement d'un système et la ruine d'un personnel. On comprend que notre Parlement épouvanté se soit solidarisé avec le ministre qui lui fait partager d'écrasantes responsabilités. C'est le suicide de l'homme qui se tue par peur de mourir : les médecins savent que ce cas d'aliénation n'est pas rare.
a Ceux d'Argelliers » ne se doutaient guère qu'avec leur simple dévouement, leurs appels à l'union, leur rapide conquête de la confiance populaire, donnée sans réserve à qui la méritait, ils mettaient en lumière une loi spéciale, une loi humaine qui reprend parfois ses droits à l'encontre des lois artificielles. C'est pourquoi ils sont en prison. Mais il n'est au pouvoir de personne d'emprisonner la vérité qu'ils ont fait entrevoir.
Ne doutez point qu'il y ait un génie secret derrière le métier où se tisse l'histoire. Artiste et poète invisible, il compose des harmonies d'une richesse d'invention qui nous émerveille, lorsque nous la découvrons ; avec un art judicieux, et fantasque, il rattache le présent au passé, il ébauche dans la trame le dessin de l'avenir. Pouvez-vous croire qu'elle soit fortuite, la rencontre où il vient de mettre tant d'ingéniosité? Entre toutes nos villes, il a choisi Reims, la cité du sacre, pour y célébrer l'avènement d'une jeune royauté; il a voulu que le règne des conquérants de l'air fut inauguré dans le ciel où s'élève la cathédrale des investitures, près du parvis où tant de rois reçurent la première acclamation de leur peuple.
Mêmes intentions sagaces dans ions les apprêts du sacre. La nouvelle force nationale nous est ré\élée sur la plaine i\c Bétheny, suite terrain où naguère, dans une journée histo rique, la France assembla l'élite de ses armées.
Pour beaucoup de spectateurs, la vision émouvante d'aujourd'hui vient doubler celle qu'ils ont encore dans les yeux. Le cadre prédestiné est situé au cœur de la Champagne, de la province qui doit son renom et sa fortune au joyeux vin d'or où l'esprit de France pétille pour toutes les allégresses ; vin rituel des baptêmes et des fiançailles, jailli des ceps voisins pour fêter les envolées triomphales. Tandis qu'on le sable en l'honneur des navigateurs aériens, les vers de la Bouteille à la mer chantent dans nos mémoires :
Dans la mousse d'Aï luit l'éclair d'un bonheur ; Tout au fond de son verre il aperçoit la France...
Grâce à cette source de richesses, les Rémois ont pu faire surgir en quelques jours la ville de l'aviation, cette Aéropolis où tout fut intelligemment ordonné pour les besoins nouveaux qu'elle devait satisfaire. Mais l'argent n'y eût pas suffi ; aux organisateurs, comme aux aviateurs leurs hôtes, il fallait un large esprit d'initiative et de sacrifice, une foi intrépide, de l'audace, encore de l'audace.
Ce même génie secret qui discipline le hasard y avait pourvu. Il a fait en sorte que les plus puissantes maisons de Reims fussent dirigées, à l'heure décisive, par déjeunes hommes amplement doués des qualités requises. L'un d'entre eux, le plus jeune, si je ne me
trompe, a donné le signal, vaincu les hésitations, aplani toutes les difficultés. Tout ici fleure la jeunesse, 1 âge de la confiance et du bonheur. Les aviateurs et leurs auxiliaires font songer à ces armées des temps héroïques où la victoire souriait à des généraux juvéniles. Parmi les chefs de la grande industrie champenoise, plusieurs portent des noms historiques, familiers aux. étrangers accourus de partout. N est-ce pas une coquetterie bien française de montrer aux visiteurs mondiaux des fils de la vieille France, ouverts à toutes les idées neuves, habiles à les servir avec une énergie retrempée dans le travail ?
N'oublions pas, enfin, ce superflu indispensable, faute de quoi rien ne réussit pleinement dans notre pays : la bienvenue du sourire des femmes sur le berceau d'une grande chose. Ceci encore fut prévu. Pourquoi ne pas redire ce que toutes les bouches répètent sous les tribunes, sous les terrasses du restaurant ? La société rémoise a su envelopper de grâce féminine un succès viril ; une part de ce succès revient à celles qui incarnent l'aimable hospitalité de leur ville, qui font plus chaude et plus charmante L'ovation aux triomphateurs. Mesdames de Polignac, de M un, de Munmi. leurs amies et leurs compagnes multiplient Les pré venances, se dépensent Bans compter, toutes hères de pouvoir dire, en montrant la raillante
Madame Blériot : « Les hommes volent ; mais voyez dans quels cœurs ils puisent la force qui leur donne des ailes ! »
Dans ce cadre approprié à toutes leurs convenances, les aviateurs se sont réunis au moment opportun. Ils ne s'étaient encore signalés que par des tentatives individuelles, partielles, isolées. M. Blériot avait saisi les imaginations avec son vol d'outre-mer; l'attention publique était préparée. Mais c'est une loi de notre temps qu'il faille un effort collectif pour enfanter, perfectionner, imposer aux résistances de la routine les grandes créations viables. Tous les apôtres notoires de la nouvelle foi sont venus à Bétheny, ils ont amené leurs engins dans ces cages qui donnent l'impression d'une longue volière pour oiseaux fabuleux. Dès le premier soir, on en vit jusqu'à sept qui planaient ensemble dans l'espace.
Essais préliminaires, encore brefs et gauches, avec beaucoup de tâtonnements, de ratages ; scènes de la faune préhistorique, à l'apparition des ptérodactyles ; lorsque ces grands reptiles eurent acquis lentement des ailes, ils durent tâtonner aiusi en s'apprenant à voler. Sauf de courtes embellies, le temps était contraire, l'atmosphère agitée et pluvieuse.
Bien ingrats nos aviateurs, s'ils ont maudit ces contrariétés. Dans un air trop calme, leur démonstration n'eût été qu'une parade, une manœuvre du temps de paix; attaqués par le vent et parla pluie, ils ont subi l'épreuve décisive de la bataille contre les éléments, ils ont remporté les vraies victoires de la vraie guerre. De jour en jour, au sens littéral de ces mois, nous les avons vus conquérir le ciel, assurer, accélérer, prolonger leur vol. Il nous aurait trouvés tous incrédules, celui qui nous eût dit lundi que les courtes randonnées des plus heureux deviendraient, trois jours après, des voyages réguliers de plusieurs heures, sur une aire de cent, puis de cent cinquante, et le lendemain de cent quatre-vingts kilomètres. Nos yeux accoutumés à la merveille se faisaient exigeants, s'impatientaient devant un retard au départ, un vol inégal ; d'autant plus exigeants que la crainte d'un danger n'effleurait l'esprit de personne. Pas même la petite angoisse qui gêne noire plaisir dans un cirque, lorsque l'acrobate accomplit un exercice un peu osé; l'aéroplane donne au spectateur une sensation de parfaite sécurité ; ce moyen de locomotion semble aussi naturel que facile. Quelques uns des aéronaules. un entre autres, qui n'a pas vingt ans, oui appris le maniement de leur engin peu de jouis avant de b \ risquer à Bétheny.
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Aux épreuves du début, on put croire que les lourds biplans étaient seuls conditionnés pour les longs parcours. Les esthètes s'en affligeaient; massifs dans leur carrure, ces appareils ne deviennent majestueux qu'au vol de retour, lorsque du fond de l'horizon ils arrivent en planant, monstrueux oiseaux de proie. Bientôt le svelte monoplan prit sa revanche ; l'élégante libellule de M. Latham se montra aussi robuste, aussi bonne voyageuse que ses gros concurrents. Souhaitons que l'avenir lui appartienne, puisqu'elle est jolie, qu'elle fait vraiment de l'homme un émule de la gent ailée ; et aussi parce qu'au lieu de l'engloutir clans l'engrenage, elle le laisse bien visible sur le siège d'où il la conduit, trône du nouveau roi des nues. — Quel enchantement pour le regard, et quelles acclamations, lorsqu'il passait au zénith en se profilant sur l'azur!
Mercredi soir, la nature se complut à magnifier le spectacle et ceux qui nous l'offraient. Après l'ondée, un double arc-en-ciel irisa de ses arches géantes la voûte céleste assombrie par les nuées ; les grands oiseaux blancs passaient entre les colonnes lumineuses, revenaient par la porte triomphale. Nul de ceux qui ont vu cette féerie ne l'oubliera.
Il est remarquable que nos aviateurs, paresseux ou moins confiants dans la journée,
sortent plus volontiers aux dernières lueurs du soleil couchant et affrontent gaiement les pie mières ombres de la nuit. C'est le moment où ils donnent tous l'assaut du ciel. Sans doute, le vent tombe d'habitude à la fin du jour ; et peutêtre les conditions hygrométriques de l'air sont-elles plus favorables; mais peut-être aussi — laissez-nous rêver — s'envolent-ils d'un essor plus instinctif, à l'heure où tout être se seul plus Léger, plus libéré du poids charnel ; où les esprits subtils s'élèvent au-dessus de la terre, vapeurs des eaux, parfums des fleurs, pensées des hommes ; où le cœur de l'amoureux bal plus vite, où l'inspiration soulève l'artiste, le poète.
Comment ne pas faire ici une large place au souvenir des poètes? Beaucoup d'entre eux ont prédit ce que nous voyons ; l'un d'eux l'a décrit, et si bien, qu'il nous a épargné d'avance les impossibles descriptions du ciel de Bétheny. envahi parles « Aéroscaphes ». comme il les appelait. Relisez Plein Ciel; le jour où il ajouta ce poème à sa Légende des Siècles, Hugo fut
vraiment le raies, le prophète :
C'est du métal, du bois, <lu chanvre et de la toile, C'est de la pesanteur délivrée, et volant : C'est la force alliée à l'homme étincelant, Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle...
Oui, voilà le point essentiel, la vraie cause de notre émotion profonde: lutte audacieuse
et victoire de l'esprit humain sur la vieille fatalité de la pesanteur. Nous croyons entendre les dernières paroles de Prospéro à son esclave Ariel, quand l'Esprit a enfin vaincu Caliban et se voit libéré par le bon magicien de l'attache terrestre dont il souffrait si fort : « Va, mon Ariel, mon petit oiseau, retourne aux éléments, sois libre ! »
N'oublions pas celui qui plane le plus haut dans ce ciel où son rêve est réalisé, l'incomparable, le divin Léonard. Ah! qu'on voudrait le voir ici, jouissant de la vérification de ses calculs ! Une de ses Pensées sur la Nature, recueillie dans les Frammenti, nous apprend que s'il se voua passionnément à l'étude du vol des oiseaux, c'était en souvenir de sa première impression d'enfance ; il lui avait semblé qu'un milan fondait sur son berceau, lui ouvrait la bouche et lui fouettait les lèvres avec les plumes de sa queue. — Ce grand saA^ant intuitif a tout deviné, tout défini. — « L'oiseau est un instrument qui opère en vertu des lois mathématiques. Il est au pouvoir de l'homme de l'imiter dans tous ses mouvements, mais non avec une aussi grande puissance... L'âme de l'oiseau commande tous les mouvements de ses membres, ce que ne pourra faire l'âme de l'homme, séparée de ces organes ; surtout dans les mouvements d'un équilibre presque insensible... Mais les plus sensibles peuvent venir à
la connaissance de l'homme, et il saura obvier à la ruine de l'instrument dont il se sera fait l'âme et le guide. » — Je voudrais traduire et citer tout le morceau ; on y verrait avec quelle précision Léonard prédit le succès possible et en marque les limites.
Aviateurs, témoignez quelque reconnaissance au grand maître de votre art, — car il l'appelait avec son exactitude de langage habituelle un art et non une science, mot dont nous abusons, et qui est sous-entendu dans l'autre terme; — donnez à l'appareil qui triomphera dans votre concours le nom de Vinci ; ce sera justice et piété.
J'étais venu ici avec un certain scepticisme; avec la défiance de l'historien qui sourit devant les perpétuels renouveaux d'anciens engouements. J'ai grandi près du petit obélisque qui rappelle, à Vidalon-les-Aimonay, la première ascension des frères Montgoltier. Cel événement n'a pas eu d'influence appréciable, depuis cent vingt cinq ans, sur les progrès de La civilisation. Et pourtant, comme il tourna toutes les têtes ! Consultes les écrits du temps, allez voir au musée Carnavalet les gravures, les objets de toute sorte qui attestent l'obsession universelle. — « L'homme maître du ciel ! »
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disait-on déjà. Ce fut comme un mystique lever d'aurore, une exaltation affolante; elle prépara dans une large mesure le messianisme de 1789, et par suite la Révolution. On vient d'exhumer le nom oublié de Blanchard, qui, le premier, franchit la Manche par la voie aérienne ; quel ne dut pas être l'effet de ce prodige sur des esprits moins accoutumés que les nôtres aux miracles incessants de l'invention scientifique ? J'étais donc en garde contre les exagérations où tombèrent nos aïeux, avec des raisons de se persuader tout aussi plausibles que les nôtres. Certes, j'applaudissais aux tentatives, ne dussent-elles pas avoir de résultats pratiques, qui instituaient une magnifique école de volonté, de courage, d'intelligence ; comme j'ai toujours applaudi à la conquête de tel lambeau de territoire africain où nous ne ferons jamais nos frais, mais où d'admirables Français trouvent l'occasion de produire et de faire connaître leur valeur ; résultat suffisant, plus précieux que les rémunérations économiques et les pro grès matériels. — Après les journées de Bétheny, je m'avoue convaincu, tout disposé à croire que nous tenons enfin l'engin volant utilisable. Je me garderai bien d'entrer dans les considérations techniques; notre collaborateur Frantz- Reicliel les développe ici chaque jour avec une compétence que je n'ai point ; je lui laisse aussi, à regret, le plaisir de louer nominativement
tous ces héros de la céleste aventure. inégaux dans les chances du vol. égaux par leurs superbes élans de vaillance et de foi.
Je me bornerai à dire que pour le plus profane des spectateurs, avec les seules lumières du bon sens, l'utilisation pratique du mono plan apparaît aujourd'hui comme une simple question de moteur à perfectionner ; cela, on peut l'attendre sûrement du savoir de l'ingénieur. Nous en sommes où l'en en était il y a dix ans avec l'automobile, dans la période des tâtonnements. Quant au vent, le grand ennemi, les premiers navigateurs apprirent vite à se faire un allié de cet adversaire : il est raisonnable d'espérer que les nautonniers de l'air maîtriseront de même ce gêneur.
Déjà, l'on discerne à Bétheny les bruits précurseurs d'une grande industrie, décidée à s'établir sur des bases solides. L 'âme créée d'hier va revêtir un corps. C'est bien, il en doil être ainsi : lame n'agit point sans un corps. Mais nous aurons vu durant quelques jours celle âme à l'étal libre, à l'étal idéal; avanl les préoccupations el 1rs conflits d'intérêts, axant le pari mutuel qui sévira l'an prochain sur les aérodromes. Nous aurons vu les i<>u chants vagissements de l'enfant, son charmant effort pour affermir ces premiers p;is où se devinent les futures actions de l'homme. Grand souvenir, el qui valai! bien le déplacement.
Nous avons vu surtout — avec quel réconfort et quelle fierté! — le sceau français mis délibérément sur une belle invention du génie humain. Des étrangers se sont fait une place très honorable dans un mouvement si vite généralisé ; mais nul ne contestera que les pro pulseuis de l'idée se soient groupés dans notre pays. Sacrée à Reims, elle y a reçu notre estampille, elle y a fait fortune par l'adhésion rapide des esprits et des cœurs. Dans un prochain avenir, lorsque les aéroplanes fileront à travers l'Europe, ceux qui en useront devront dire en toute justice, avec le refrain de la naïve chanson :
C'est un oiseau qui vient de France !
29 août 1909.