CONSTANTIN NIGRA
Si l'on enlevait de nos nécropoles certains tombeaux célèbres, la disparition de ces ombres ferait dans Paris un plus grand vide que l'exode d'un millier d'obscurs vivants. La mort du comte ?sigra nous laisse sous une impression du même ordre. Son nom n'évoquait qu'une ombre lointaine pour les Parisiens de nos jours ; cependant, du fait qu'il n'est plus, quelque chose manque dans la ville où il avait tenu une si grande place.
Pourquoi apparaissait-il à nos jeunes gens comme un personnage légendaire, presque mythique, reculé dans ces fonds indistincts du passé que sont déjà pour eux le second Km pire, la Cour des Tuileries et ses fastes, la veille de la grande guerre et celte guerre elle même?
En 1870, il dépassait à peine la quaran Laine: c'est l'âge où L'homme commence de compter dans les carrières diplomatiques. Au jour de sa mort, il n'avaii pas quatre vingts
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ans ; plusieurs de ces contemporains ont empli de leur activité les années récentes, quelques-uns jouent encore leur rôle. Ni gra continuait de jouer le sien, en apparence ; il occupait de grands emplois dans les capitales où il représentait son pays, à Pétersbourg, à Londres, à Vienne ; il y maniait les affaires du monde. Vaine survivance ! Pour l'optique très juste de ces jeunes gens, il était un ancêtre parmi les hommes de son âge ; tout ce qu'avait pu faire le comte Nigra depuis 1870 n'intéressait plus leur imagination ; elle ne gardait de curiosité que pour le chevalier Nigra, l'astre disparu dans la ruine d'un monde où il avait brillé d'un vif éclat.
C'est la rançon des grands succès obtenus dans la jeunesse. L'acteur applaudi alors qu'il créait un chef-d'œuvre demeure immobilisé dans le rôle où il fut unique ; quoi qu'il fasse par la suite, nous le revoyons toujours sous le coup de lumière qui le transfigura un soir. Pour Nigra, l'on trouverait une explication particulière de cette rentrée dans la pénombre, à la fleur de l'âge, durant la seconde moitié d'une vie laborieuse. Comme son maître Cavour, le destin l'avait marqué pour être l'homme d'une seule tâche : la constitution de l'unité italienne. En 1870, la tâche était accomplie : l'instrument dont s'était servi l'habile artisan, l'Empire français, était brisé. Nigra pouvait se survivre au
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faite des honneurs, utile encore pour orner et consolider la maison qu'il avait bâtie ; mais l'instinct populaire, fait d'une cruelle et sagace ingratitude, l'écartait de la direction de cette maison. Son Italie le respectait et le rejetait, comme nous rejetons le ver qui a filé son cocon, la paille battue qui a livré ses épis sur l'aire.
Que de fois j'ai demandé à des hommes d'État italiens, aux heures où ils traversaient des passes difficiles : « Comment n'appelezvous pas à la Consulta ce bon pilote ? Qui, mieux que Nigra, vous apporterait une longue expérience, un prestige européen, une autorité qui s'opposerait à tous les partis ? » — Ces fins politiques souriaient de ma naïveté ; l'un d'eux me répondait un jour : « Nigra est une belle pièce de musée : c'est comme si nous vous demandions pourquoi votre République ne rappelle pas au pouvoir le duc de Broglie. a — En Italie aussi, de « nouvelles couches » s'étaient ruées avec àpreté sur la chose publique; il n'y avait plus de place pour l'anachronisme que représentait Ni^ra, pour cette a droite historique »>, jadis révolutionnaire dans L'enfante nient de l'unité nationale. A Rome encore plus qu'à Paris, il était fameux et oublie''. Mais ce peuple adroit aux accommodements ne brise pas ses anciennes idoles avec la brutalité française : il comblait l'absent d'égards et
de dignités, à la condition que cet ancêtre ne revînt pas troubler ses héritiers dans le partage des bénéfices qu'il leur avait procurés.
J'ai connu près de Nigra cet étrange déplacement des perspectives qui s'opérait autour de sa personne. Le hasard m'a fait vivre dans son intimité à une époque où tout autre que lui m'eût paru, dans la grâce et la vigueur de sa belle jeunesse persistante, un aîné à peine distant de ma propre jeunesse. Mais la Guerre avait déjà dressé ce grand mur qui séparait deux inondes, deux siècles ; déjà, il y a trente ans, je voyais le jeune ambassadeur d'Italie à Pétersbourg comme le voient aujourd'hui nos enfants: témoin prestigieux de choses abolies, lourd du poids d'un nom que mon enfance avait entendu sonner, qu'elle associait aux grands événements d'un cycle révolu.
Il s'efforçait pourtant de faire oublier cet âge fictif que lui donnait l'histoire ; il jouissait délicieusement de son savoureux automne russe. La société de Pétersbourg, toujours prompte à l'adoption de la dernière mode française, faisait grand accueil à l'Italien qui avait conquis ce Paris d'où il arrivait avec une renommée de génie politique et de galanterie. Causeur intéressant, il n'éblouissait point par des fusées de verve ; mais l'attention était vite subjuguée par cette parole mesurée, pleine de faits,
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grave jusque dans l'enjouement, 1res persuasive avec son accent de chaleur contenue. Les femmes demeuraient suspendues à ses lèvres. Leur plaire fut toujours une des principales affaires de cet homme passionné sous un masque froid. Il se livrait au vent de faveur qui le portait, il mettait sa coquetterie, encore vivace alors, à captiver tous les esprits et quelques cœurs.
Quand la saison d'été dispersait son auditoire des salons pétersbourgeois, il venait d'habitude se reposer quelques semaines en Ukraine, au foyer familial où nous nous faisions une joie de le retenir. C'est là qu'il me fut permis de le bien connaître. Chasseur intrépide, il aimait la sauvagerie giboyeuse de nos marais petits-russiens. Chaque matin la Uniéïka — la longue charrette basse, faite d'une planche posée sur deux essieux étroits, à ras de terre — nous emportait à travers champs, aux criques du Psiol, aux ajoncs de Baraveinko. Que de journées j'ai passées à l'écouter, tandis qu'il commentait, en guettant le halbran et la double bécassine, quelques pages des Mémoires où il consignait ses souvenirs! De quelle lumière il éclairait, entre autres épisodes tragiques, la crise de 1866, ces conseils où l'Kmpereur et ses ministres, désireux de porter sur le Rhin le poids militaire qui inclinerait à leur gré l'un ou l'autre plateau de
la balance, durent s'avouer l'impossibilité de faire une démonstration efficace avec une armée démembrée, appauvrie par les prélèvements de la guerre du Mexique !
Avant de connaître Nigra, le préjugé commun me faisait voir en lui un fourbe de haute allure, destructeur patient de mon pays qu'il démolissait pour reconstruire le sien. Je revins vite de cette vue très fausse. Ce diplomate avait toute l'honnêteté que l'on peut garder dans son état. Rien de cauteleux dans sa manœuvre. Il était secret, mais toujours véridique dans ce qu'il croyait pouvoir livrer de sa pensée ; précis et loyal dans les engagements d'affaires, très sûr dans le commerce d'amitié. J'ai pu juger de son caractère par ces menus incidents qui découvrent le fond d'un homme mieux encore que les grandes négociations. On sait avec quelles délices les diplomates accrédités dans un même poste se jouent réciproquement des tours pendables, et combien ils s'éjouissent aux petites « rosseries » qui mettent un collègue en fâcheuse posture, dans les circonstances où le corps diplomatique doit concerter une démarche collective, l'ordre et les préséances d'une cérémonie. En pareil cas, tandis que d'autres chefs de mission se dérobaient, biaisaient, revenaient au soir sur la parole à double entente donnée le matin, Nigra disait netlement : Je ferai ceci, je ne ferai pas