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cela, — et l'acte suivait loyalement une promesse mesurée avec prudence.
A l'égard de noire pays, Nigra fut tout le contraire d'un ennemi sournois. Il adorait Tltalie, son œuvre propre; il aimait la France, comme un bon ouvrier finit par aimer son outil, comme un artiste aime le berceau de sa gloire, les lieux où son cœur a le plus fortement battu. La libéralité peut être excessive de Napoléon III allait au-devant des demandes italiennes ; Nigra en profita, mais il ne nourrit /pi i nais l'arrière-pensée de nous affaiblir; il rêva toujours une étroite union entre sa patrie et la sœur aînée dont il avait réclamé l'aide. Bien loin que son âme fût, comme tant d'autres, empoisonnée d'ingratitude et d'envie, sa raison lucide lui montrait la nécessité d'une France forte.
En 1895, la publication d'un fragment de ses Souvenirs dans une revue suisse fit un gros tapage. Cet écrit tendait à laver l'Italie des reproches qu'on lui adressait en France pour l'abandon de notre cause en 1870; le narrateur excusait l'inaction de son pays en rappelant l'attitude, hostile à notre endroit, de la plupart <Jcs puissances, y compris la Russie, -- Nous étions dans la première; ferveur de l'alliance franco-russe: notre presse voulut voir une manœu) re perûde contre cette alliance dans les révélations rétrospectives de l'ambassadeur.
Qu'il me soit permis de reproduire ici quelques lignes d'une lettre que Nigra m'écrivait à moment :
Je vous suis très reconnaissant de tout le bien que m'a fait votre bonne lettre. Je vous remercie particulièrement d'avoir bien voulu lire mes pages de Souvenirs de 1870. C'est un remerciement que je ne puis adresser à la plupart des journaux français, qui en ont parlé sans les avoir lues. Mon but, en faisant cette publication, vous l'avez deviné sans peine : Démontrer, par des documents irrécusables, que la pauvre Italie n'a pas été en 1870 la grande ingrate que l'on pense généralement en France. Avant de livrer le manuscrit à l'imprimerie, je l'ai communiqué à notre regretté de Giers, qui m'a écrit une lettre charmante, l'une des dernières dictées et signées par lui, où il me dit qu'il ne voyait aucun inconvénient, au point de vue de la politique russe, à la publication de cette page d'histoire, et que l'attitude de la Russie en 1870 était parfaitement justifiée par les circonstances du moment. Naturellement, le but que je me proposais et que vous avez deviné ne pouvait être atteint du coup. Cependant, si je dois juger, non pas d'après le langage de la presse française, qui est hors d'état pour longtemps encore, je le crains, d'examiner certains points de son histoire sans passion, mais par celui de la presse des autres pays et de quelques Français qui ont lu avec un sentiment d'équité, je crois qu'il en restera quelques bons germes, qui peut-être donneront des fruits dans des temps meilleurs.
N'oubliez pas qu'on était alors dans la phase aiguë de la politique crispinienne ; l'Italie tout entière se hérissait contre nous. Nigra
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s'en affligeait ; il prévoyait, il appelait de ses vœux les « temps meilleurs » qui ont vivement réjoui ses dernières années.
Un aimant le ramenait de loin en loin dans ce Paris où il se sentail aussitôt envahi parla mélancolie. Il y errait parmi les ruines de son monde évanoui, autour du fantôme des Tuileries détruites; il se voyait déplorablement étranger dans son ancien chez lui. Il \ revint encore, pour quelques jours, il y a trois ans; navré de n'y plus retrouver son ami. son collaborateur Gaston Paris. Passionné pour la poésie. Nigra ne l'était pas moins pour les étud< -s de linguistique: il les poursuivait, non point en amateur, mais avec une érudition informée et solide. Il vint une dernière fois au dîner Bixio; son regard — ce regard sou seul absent, tourné vers le passé, et parfois si direct, si pénétrant — semblait chercher un inorl derrière chaque convive: on devinait l'entretien intérieur de noire ami avec une tablée d'ombres.
A l'automne de l'avant dernière année, j'allai le voir à Venise. Aussitôt son ambassade de Vienne résignée, il se retira dans la \ille où les hommes et les choses meurent douce ment. 11 y avait acquis et aménagé avec goûl
un \ieu\ palazzino, à l'angle du Grand Canal
el i\<' San Simeone Grande. Je le trouvai dans celle modeste retraite, déjà très cassé, achevant
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de rédiger ses Mémoires devant le portrait dont il était justement fier. C'est une des meilleures toiles peintes par Ricard : symphonie noire comme le nom du modèle ; le feu vif des yeux met seul une lumière sur le visage fortement ombré, dans les ténèbres de la chevelure et du vêtement. Image d'un Vénitien d'autrefois, qu'on eût dite décrochée de quelque salle voisine, au Palais ducal ou à l'Académie des beaux-arts. Tandis que les gondoles glissaient silencieusement sous la petite terrasse de Nigra, je pensais à cette autre gondole, sur l'étang de Fontainebleau, où une voix suppliante murmurait les chansons des lagunes à l'oreille d'une belle souveraine, quand le fascinateur implorait et se faisait promettre la liberté de Venise captive. Et c'était loin, si loin, ce souvenir qui mourait, avec tout le reste, dans la paix tombale de Venise enfin libérée, mais toujours triste...
Ce n'était pas elle, pourtant, qui devait endormir son libérateur. Le mois dernier, il voulut aller chercher un peu de soleil à Rapallo. Un vaisseau de guerre, la Zéba, déposa Nigra dans cette jolie petite anse ; les canons saluèrent de vingt et un coups le doyen des colliers de l'Annonciade. Salve funéraire, dernier bruit des pompes officielles qu'il ait entendu. Il s'est éteint là, au bruit plus doux des vagues légères qui viennent expirer sur la