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UN TÉMOIGNAGE D'OUTRE -TOMBE

Pobédonostzef.

La dernière livraison des Archives russes nous a apporté des documents d'un intérêt capital pour l'histoire : ce sont les lettres écrites par feu Pobédonostzef à une de ses amies de Moscou, la fille du poète Tutchef, durant les journées qui suivirent l'assassinat du tsar Alexandre II. MUe Tutchef ayant précédé son vieil ami dans la tombe, les lettres furent rendues à Pobédonostzef; il autorisa le directeur des Archives, M. Barténef, à en prendre une copie qui ferait l'objet d'une publication posthume Cette correspondance a doue toutes les garanties d'authenticité, tout le prix d'une déposition rédigée au jour le jour, dans la liberté des épanchements intimes, par un îles hommes les mieux informés des secrets d'État.

La légende a singulièrement défiguré le fameux procureur du Saint-Synode. En Russie comme en Occident, la crédulité publique le voit tel que ses adversaires l'ont peint : un théologien farouche et borné, une sorte de

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Torquemada. Certes, il fut le champion intraitable de l'autocratie et de l'orthodoxie ; le libéralisme, au sens nouveau du mot, n'était pas son fait, il eût volontiers souscrit à la définition qu'en donnait Bismarck : « une niaiserie dangereuse » . Mais son esprit était libéral dans l'ancienne acception du terme : entendons par là qu'il alliait à la rigidité de la doctrine une vive curiosité intellectuelle et les ferveurs d'une sensibilité contenue. Il avait plus d'un trait en commun avec Joseph de Maistre : absolu comme le grand Savoyard, et, comme lui, habile écrivain, amoureux de dialectique, curieux de toutes les idées, séduit par toutes les grâces littéraires de bon aloi. J'ai connu peu de Russes plus instruits, plus policés que Pobédonostzef. Familier avec la poésie anglaise, il avait une prédilection particulière, et que l'on n'eût pas attendue de lui sur sa réputation, pour les moins orthodoxes des poètes : Shelley, Browning, SAvinburne. La première fois que je l'abordai, prévenu par la légende, je fus abasourdi de l'entendre s'exprimer sur ses auteurs favoris avec autant de chaleur que de liberté d'esprit.

Rappelons en quelques mots la situation de Pobédonostzef au mois de mars 1881, le jour où le carnage du canal Catherine fit tomber la couronne ensanglantée sur le front de son élève, ce tsarévitch qui devenait l'empereur

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Alexandre III. L'expérience libérale de Loris- Mélikof avait éloigné de la Cour le procureur du Saint-Synode ; elle destituait de toute in fluence l'homme qui maudissait le plus amèrement « l'esprit nouveau». 11 n'avait plus de communications — et encore étaient- elles gênées, dérobées à une surveillance hostile — qu'avec le palais Anitchkof, avec l'héritier taciturne, indéchiffrable, à peine initié aux affaires, dont il avait formé l'esprit et le cœur.

Le soir même de la catastrophe, Pobédo nostzef prend la plume, il confie à l'amie de Moscou son trouble, son ('pouvante, sa tendre pitié pour le jeune prince qui vient de l'embrasser en sanglotant. Les confidences se succèdent les jours suivants, très libres dans l'appréciation des choses et des personnes, même les plus haut placées, très explicites sur l'intrigue politique, les fluctuations ministérielles, les discussions aux séances du Conseil. Ces Lettres projettent une \i\e lumière sur des résolutions el des faits encore mal éclaircis; notamment sur la Constitution embryonnaire qui allait être octroyée au peuple russe, si Alexandre 11 eûl \écu quelques heures de plus. Elles précisenl el prouvent les assertions un peu vagues que nous avions pu recueillir, nous autres étrangers, dans les conversations du monde officiel. Elles peignent avec force le désarroi du moment, les physionomies des

principaux acteurs et des comparses; j'y retrouve les impressions que je notais de mon côté au cours de ces journées historiques, et comme une contre-épreuve d'inoubliables visions.

Que va faire le u pauvre enfant », livré pieds et poings liés au « charlatan » Loris- Mélikof ? C'est là pour son ancien maître le grand sujet d'anxiété. — « Je crains qu'il n'ait pas de volonté. » — Le conseiller passionné lui écrit dès la première heure, il rapporte et appuie les propos du populaire : « Chassez Constantin, chassez la princesse.... » La réponse du nouveau tsar ne satisfait point Pobédonostzef : « On y voit son âme simple et bonne, mais la volonté n'y apparaît pas. » — Le procureur eut le tort de prêter une oreille complaisante aux soupçons empoisonnés qui se propageaient dans l'affolement général et n'épargnaient personne; ni Loris et ses amis, coupables de n'avoir pas su déjouer le complot régicide, ni le grand-duc qui faisait figure de libéral dans la famille impériale. — « Aux réceptions du palais, Constantin a la mine d'une bête féroce ; il est odieux à voir. » — Il n'y eut de vraiment odieux que les calomnies dirigées contre ce prince par le délire des haines politiques.

Cependant le temps presse, Pobédonostzef vit dans les transes : Loris n'a pas renoncé à

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« gratifier la Russie » de cette invention diabolique, une Constitution. Elle a été élaborée, durant les derniers jours du règne, dans trois Conseils successifs où le procureur du Saint Synode ne fut point appelé. Le crime du ior mars a seul fait surseoir à l'exécution de l'abominable projet, qui devait rire définitivement ratifié au Conseil du lendemain, a mars. Le Journal officiel du 5 devait enregistrer le manifeste solennel qui convoquerait l'assemblée consultative, les députés des Zenistvos.

Que va-ton faire ? Que veut le Tsar? — a Je ne sais pas, je ne sais rien! Pour lui, ces minutes sont le io be or not to be. Qu'adviendrat il de nous s'il choisit le nol lo be ? Je pense à Hamlet, qui avait aussi à venger la mort d'un père. » — El le maître épouvanté, exaspéré, accable i le billets, de supplications ardentes cet élève indécis qui va peut être lui échapper. Il faut fuir Pétersbourg et son atmosphère empestée, se réfugier à Moscou, au cœur d<" la vraie Russie. Il faut \ouloir, il faut déchirer le réseau de trahisons ourdi par les mal faiteurs qui entourent le trône. - Le furieux prophète n'a l il donc pas réfléchi un instant sur l'étrange opportunité du crime? Il se produit à l'heure même où l'agitation révo lutionnaire allait être enrayée par l'octroi d'ins titutions plus libérales : les terroristes ont devancé les constitutionnels. Pour ceux-ci, pour

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Loris et ses amis, l'attentat qui redonne tant de force au clan réactionnaire paralyse les longs efforts près d'aboutir. Gomment rendre un parti responsable d'un événement fait pour l'atterrer? La passion ne raisonne pas.

Le Comité des ministres se réunit, et cette fois le procureur du Saint-Synode y reprend sa place. Le compte rendu des séances, tel qu'il le résume dans ses lettres, fait songer à l'audience célèbre où le Parlement cassa le testament de Louis XIV : Saint-Simon eût pu contresigner des récits où il aurait retrouvé l'emportement de ses propres colères. Loris, Abaza, Milioutine continuent de plaider la cause des réformes constitutionnelles ; leurs collègues les appuient timidement, ou se réservent : les princes profèrent u des phrases veules, molles, où Ton entend ce misérable mot : Il faut faire quelque chose, — et ce quelque chose signifie : la Constitution ! »

Pobédonostzef se lève, et ses paroles « éclatent comme la foudre », c'est du moins lui qui le dit. Il dresse le cadavre du père devant le fils muet, il s'écrie : « Nous sommes tous coupables de sa mort ! Qu'avons-nous fait durant tout son règne? Nous avons parlé, parlé, nous écoutant les uns les autres, — et les conspirateurs agissaient ! Chacune de ses réformes s'est changée en mensonge dans nos mains, la liberté donnée d'en haut n'a été qu'un men-

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songe de plus. Au lieu de craindre pour lui et de le garder, nous nous sommes abandonnas à d'ignobles craintes, tremblants devant l'opinion publique, c'est-à-dire l'opinion de journalistes méprisables ! »

La harangue se poursuit avec cette belle fougue, conclut au mensonge et à l'inanité du rêve constitutionnel. Les adversaires échangent des regards chargés de haine. Le souverain approuve faiblement, lorsque son maître répète avec insistance : « Ce sang retombe sur nous tous! n — u C'est la vérité », dit-il; et il congédie ses ministres en décidant de renvoyer l'examen de cette affaire si embrouillée à une « commission spéciale ». — Pobédonostzef sort an-<i inquiet qu'il était entré ; il ne tient pas la victoire, le danger n'est que conjuré : quelle intrigue imaginera encore le subtil Loris?

Les lettres nous retracent d'autres scènes émouvantes. — a Aujourd'hui, j'ai pris le service de nuit à la chapelle, auprès du cercueil de L'Empereur. Après les prières publiques, quand tous se furenl retirés, la veuve apparut, sortant d'une chambre contiguë. Ses jambes la portaient à peine, sa sœur la soutenait, Kyléef la conduisait. Elle s'effondra devant la bière. Le visage du défunt est couvert d'une

gaze blanche que l'on ne doit pas soulever;

mais elle s'inclina, retira brusquement ce voile,

embrassa longuement, à maintes reprises, le

front et le visage. Puis, chancelante, elle sortit. J'eus compassion de la pauvre femme, désormais pitoyable, seule !... »

Je vis cette même scène le jour des funérailles, dans l'église de la forteresse. Une dernière fois, la malheureuse veuve vint s'abattre sur le corps qui allait disparaître. Tout disparaissait avec lui pour celle dont on disait, la veille encore, que son couronnement solennel à Moscou n'était plus qu'une question de semaines. Je me souviens du frisson de pitié qui secouait, à quelques pas de moi, le prince de Galles, aujourd'hui Edouard VII, devant l'indicible détresse de l'abandonnée. Ce fut la seule note touchante, profondément humaine, dans une symphonie funèbre où toutes les autres étaient fausses et faibles, mal accordées avec la terrible majesté de l'événement, de l'heure, du lieu.

Cettedissonance entre les gestes deshommes et le geste de Dieu échauffe la verve de Pobédonostzef. Il s'était rendu le matin à la cathédrale, lui aussi, le cœur tenaillé par l'angoisse. Baranof, le préfet de Pétersbourg, lui avait dit la veille que l'on venait de découvrir encore et de couper dix-sept fils de mine devant une porte du Palais d'Hiver. Le complot souterrain était à craindre partout, ajoutait le préfet ; le kronprinz allemand avait reçu de Berlin une dépêche chiffrée qui détaillait le plan des atten-

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tats préparés pour le lendemain : ce serait miracle si le tsar arrivait vivant à la cathédrale. Nous avions tous mêmes renseignements, mêmes appréhensions.

Le vieux serviteur de l'autocratie, fidèle à son culte, passionnément attaché au jeune souverain qu'il a couvé, ne cesse de trembler et d'invoquer la protection du ciel jusqu'à la fin de la longue cérémonie. Une fois rassuré, sa bile s'épanche dans la description du cortège ; tout lui a paru froid, mesquin et théâtral : les défroques moyenâgeuses des figurants, les visages composés des courtisans, leurs propos vides de sens ou révoltants de bas égoïsme. Il n'en jugeait pas mal ; nos impressions ne diffé rèrent pas des siennes, sur ce parcours où rien ne répondait à l'attente grandiose des imaginations; le seul élément qui eût été vrai, le peuple, refoulé par la police, était massé dans le lointain en larges houles noires, silencieuses, — marée immobilisée qui attendait l'heure de son mascaret.

Ici encore, Saint Simon reconnaîtrait chez Le narrateur russe l'âpre ironie d'un écrivain de sa lignée ; mais il pourrait lui rappeler ce que Pobédonostzef oublie trop, dans son indi gnation contre se^ contemporains e1 ses com patriotes. L'infirmité des hommes est toujours et partout la même, dans ces moments où l'on croirait qu'ils vont se surpasser : comme si

tous tant qu'ils sont, hauts dignitaires de Cour et valets de livrée, ils ne savaient jamais soutenir la grandeur des tragédies où les coups du sort leur assignent un rôle.

Le soir du i5 mars (dates du vieux style), on descendait le cercueil d'Alexandre II dans le caveau de Saint- Pierre-et-Saint-Paul. Il se rapprochait ainsi de ses meurtriers, les conspirateurs déjà arrêtés, enfermés plus bas sous terre, dans ces cachots de la forteresse baignés par la INéva. Mine de haine où la sape acharnée continuait dans les cœurs, sous la victime. Audessus, les courtisans se détendaient, retournaient en hâte à leur affaire, qui est de s'enquérir des nouvelles et de guetter les places. Tout était aboli de l'ancien règne, déjà oublié. Restait à construire le nouveau.

Les réunions ministérielles se succèdent dans le triste palais de Gatchina ; incertaines encore et sans orientation décisive durant six semaines ; toujours inquiétantes pour Pobédonostzef, qui ne voit pas se dégager la volonté impériale. Il décrit les péripéties de ces luttes sourdes, le terrain gagné, reperdu, par ses adversaires, par lui-même ; jusqu'à ce jour du 3o avril que les Russes appelèrent, par une réminiscence de notre propre histoire, la journée des Dupes. A l'ouverture du Conseil, le ministre de la justice, INabokof, tira de sa poche et lut un papier dont nul de ses collègues n'a-

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vait eu connaissance : c'était le manifeste inspiré, sinon rédigé, par le procureurdu Saint- Synode, et qui exorcisait en termes mystiques le spectre libéral. Loris, Abaza. Milioutine se retirèrent pour libeller leur démission. Enfin Pobédonostzef triomphait : ses ennemis étaient anéantis, et leur Constitution mort-née enterrée avec le feu tsar qui avait consenti à la subir. L'affreux fantôme ne devait ressortir des limbes qu'un quart de siècle plus tard, pour essuyer les dernières malédictions que l'absolutiste impénitent procureur lui jette encore du fond de sa tombe.

Si ce premier avortement et ce long retard furent heureux ou néfastes pour la nation russe, ce sont là des problèmes qu'il faut laisser débattre à la superbe judiciaire des Bouvards et des Pécuchets. On n'est guère tenté de refaire a leur façon l'histoire de ce qui aurait pu être, quand on a vu des coups de foudre comme celui du Ie' mars : toutes les prévisions déroutées, tous les plans bouleversés, les plus légi times espérances des réformateurs à vau-l'eau, les terroristes eux mêmes consternés par l'inutilité de leur forfait, lorsqu'ils purent contem pler, le soir même, ce peuple indifférent, à peine ému, aussi tranquille qu'aux meilleurjours. Que d'autres s'aeharneiit à retourner arbitrairement cette trame obscure de L'histoire, tissée parades mains qui ne livrent pas leur

secret. L'historien prudent ne prétend pas à l'impossible connaissance du pourquoi; il s'estime assez heureux lorsque celle du comment lui est donnée par de sûrs témoignages, qui le renseignent sur la vérité des faits, des caractères, des intentions. Pobédonostzef nous a légué un de ces témoignages : abstraction faite de leur partialité passionnée, ses lettres resteront une source précieuse d'information sur la Russie que j'ai vu vivre, espérer, souffrir, et qui est déjà la Russie d'un autre âge.

7 juin 1907.

LE GENERAL IGNATIEY

(n télégramme nous a instruits de sa mort. Il est parti sans bruil : dix lignes de notice biographique, el c'est tout : scellée, la pierre d'oubli. Jamais on n'eut plus sujet d'admirer la vitesse de notre course au néant, l'en d'hommes, durant la seconde moitié du \i\ siècle, ont joué un rôle aussi actif sur la scène du monde. Cavour cl Bismarck exceptés, nul ne pouvait se vanter plus justement d'j avoir changé la carie d'une région. D'autre-, souverains ou ministres, s'attribuaient l'honneur de ce changement: il ne fui dû en réalité qu'à l'intrigue inventive el persévérante de leur remuant agent : presque toujours, lgnatie>

imposa à des chefs timides les desseins qu'il

faisait exécuter par sa légion de subordonnés

audacieux.

J'en puis témoigner, le sort m'ayant placé près du fameux général, aux époques et sur les deux théâtres où il fit triompher sa politique, à

Constant inople, à Pétersbourg. Ma jeunesse

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s'est écoulée dans des milieux où l'on se demandait chaque jour : Que fait Ignatiev? Que veut Ignatiev? — Très vaines, je le reconnais main tenant, ces questions qui nous passionnaient, puisque le voilà mort, tombé dans le grand silence ; et les jeunes gens d'aujourd'hui nous interrogent : Qui était donc cet Ignatiev?

Né en i832, Nicolas Pavlovitch acheva ses études à l'Académie militaire. 11 n'eut jamais l'occasion d'appliquer les talents acquis dans cette école spéciale. Colonel à vingt-cinq ans, général aide de camp à trente, doyen des généraux d'armée dans ces dernières années, il n'avait de sa vie commandé une troupe ni pris part à une action de guerre. Gomme il arrive fréquemment en Russie, les hauts grades militaires ne furent pour lui que la récompense et la parure du diplomate qu'il était exclusivement.

A l'ambassade de Londres, au congrès de Paris, l'entregent du jeune attaché fit bien augurer de sa carrière. Affecté au service asiatique, il conduisit à Khiva et à Boukhara, en i858, la première mission russe qui allait préparer l'annexion future de ces khanats. En 1860, tandis qu'Anglais et Français rudoyaient le Céleste Empire, Ignatiev jetait à Pékin les bases de cette politique d'entente avec la Chine où son pays devait recueillir de gros profits ; il signait le traité d'Aïgun, qui assurait à la colo-

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