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LE GENERAL M.NA I IK\ I

nisation russe une large extension sur l'Amour et rOussouri. Sa réussite en Extrême-Orient le désigna pour l'ambassade de Gonstantinople, abandonnée par le prince Lobanov en i865 : intérimaire d'abord, et bientôt ambassadeur en titre, à trente-cinq ans. le général inaugurait dans l'Orient turc celte politique agitatrice qui allait faire de lui, pendant dix années, le portedrapeau du parti slavophile et le cauchemar de « L'homme malade ». — Je passe rapidement sur ces débuts de carrière dont je n'ai eu cou naissance que par ouï-dire, je prends Ignatie\ au moment où je l'ai vu à l'œuvre.

Quand j'arrivai à Gonstantinople, au printemps de 1871. il était le maître de l'heure; maître en réalité dans beaucoup d'occasions, el toujours en apparence, pour L'opinion crédule qui lui attribuait tous les succès qu'il revendiquait. Le représentant de la Russie fiii^ait figure d'un Stratford de Redcliffe, cet anglais légendaire que les Turcs appelèrent Longtemps Buyukeltchi, Le grand ambassadeur. L'adversaire naturel du Russe, sir Henr) Eliot, était un homme de tempérament calme, peu curieux des coups de théâtre. De même le \ ieux Prokesch-Osten, le dernier internonce d".\u triche, désorienté depuis que Meiiernieh ne Le poussait plus. Le jeune ministre de La nouvelle Allemagne. M. de Kud<>\\ il/, se renfermait dans une réserve systématique; studieux, volontai

rement effacés, nos collègues prussiens dressaient patiemment la carte du champ d'exploitation où leurs nationaux devaient moissonner plus tard, mais dont Bismarck disait alors qu'il ne valait pas les os d'un grenadier poméranien. Les envoyés de la France vaincue, écrasée, ne pouvaient que renouer avec prudence et bonne grâce les glorieuses traditions qu'une force nationale ne soutenait plus.

Seul, Ignatiev paradait, piaffait, prodigieux d'activité, de loquacité, toujours en mouvement et en montre. Il semblait que ce diable d'homme possédât le don d'ubiquité. On venait de le quitter dans son cabinet de Buyukdéré, on le retrouvait à Stamboul, harcelant les ministres. Le grand vizir était-il brusquement disgracié, remplacé par un autre? Ignatiev se présentait à la Porte à point nommé, il en sortait le premier avec la nouvelle : comment douter que le changement fût dû à ses menées? — Y avait-il dans l'air une crise, une intrigue de palais ? Dès le matin, on ne voyait que le pavillon russe, passant et repassant sur le Bosphore : à l'avant du stationnaire, à l'arrière de la mouche à vapeur ou du caïque, la haute silhouette du général s'offrait complaisamment aux regards, escortée par son cawas monténégrin, un colosse orné de moustaches si formidables qu'il pouvait les nouer derrière sa nuque.

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L'ambassadeur lui-même, exemplaire caractéristique du type kalmouk, imposait et plaisait au populaire par la laideur puissante de son amusant faciès mongolique : physionomie mobile, où chaque trait parlait sans répit, les yeux agiles autant que la bouche, distendue par un rictus jovial qui l'élargissait jusqu'aux saillies des pommettes. Je ne puis oublier la joie de Mariette un jour qu'Ignatie\ venail de visiter le musée de Boulacq ; l'égyptologue avait à cœur de prouver que les envahisseurs hycsos étaient de race touranienne, opinion combattue par ses confrères : « Regardez mes rois hycsos, me disait-il en montrant ses sphinx camus, ne sont-ils pas les portraits fidèles du Mongol qui sort d'ici, du général IgnatievP »

Ce croque-mitaine était d'ailleurs affable, communicatif, exempt de morgue, tout à tous, et secondé par une femme charmante. Sa fou gue d'action et de parole déconcertait l'immobilité taciturne des Turcs, usait leur force d'inertie, finissait par les hypnotiser. Tour à lour menaçant ou protecteur, suivant les tradi lions de la politique russe, il réglait durement ses comptes avec eux lorsque d'autres con voi lises européennes faisaient trêve, il ^'in^li tuait leur défenseur quand forage venail d'Occident : mais à la façon d'un médecin qui casserait tout dans la chambre du malade qu'il

soigne.

Son action personnelle se prolongeait jusqu'aux confins de l'empire, dans les provinces chrétiennes qu'un travail méthodique désagrégeait. Il avait formé, il dirigeait une nombreuse équipe d'agents, animés de son esprit, dociles à ses instructions ; séides qui ne tenaient aucun compte des ordres reçus de Pétersbourg, quand Gortchakov faisait mine de vouloir refréner leur zèle. De l'Adriatique au lac de Van, du Danube à la mer Egée, dans les Balkans, en Arménie, en Syrie, tous, jusqu'au moindre agent consulaire, attisaient à l'envie les sentiments particularistes des raïas. Encouragés par les excitations de ces tuteurs naturels, le Monténégrin et le Serbe cherchaient des extensions de territoire; le Grec, le Bosniaque, le Bulgare apprenaient à discipliner leurs révoltes incohérentes, à s'organiser pour l'affranchissement. Jamais on n'avait mieux appliqué la célèbre formule pharmaceutique : Agiter avant de s'en servir.

Le chef-d'œuvre d'Ignatiev fut ce qu'on peut bien appeler l'invention du Bulgare. 11 a créé la Bulgarie comme le sculpteur façonne la glaise informe qui prend corps et figure dans ses mains. Si étonnante que la chose puisse paraître à ceux qui ne connaissent la principauté que depuis sa vigoureuse croissance, la conscience d'une nationalité distincte était à peine née, il y a quarante ans, chez les sujets

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delà Porte riverains du Danube: leur terre était un vilayet comme les autres, moins remuant que les antres, parce que ces chrétiens grecs — on les nommait encore ainsi — étaient plus pauvres, pins passifs que leurs frères méridionaux. La conception géniale d'Ignatiev fui de leur donner d'abord une Eglise autonome, aulocéphale, comme on dit dans le monde orthodoxe. Il risquait à ce jeu une brouille avec les Grecs, exaspérés parce schisme; il en prit son parti. Le jour où la Porte, sous la pression <ln général, commit l'imprudence de sanctionner la création de l'exarchat bulgare, excommunié par le Phanar. la Bulgarie future était faite; Ignatiev savait qu'en Orient tonte confession séparée réveille ou crée une nationalité politique.

Ce fut le cas des ouailles de l'exarque. Endoctrinés par h-s savants russes, ces nouveau-nés rapprirent qu'ilsavaienl été un peuple et qu'ils avaient eu une histoire. On leur donna des écoles, (\v> idées, des armes, et bientôt des martyrs, les premiers patriotes (pie Midhal pacha faisait pendre. On n'avait pas à leur don ner l'application au travail, le courage, la >im plicité des mœurs, toutes les robustes qualités qui feront de ce petit État, si je ne m'abuse, le Piémont des Balkans. Lorsque Gladstone dé nonça an monde civilisé les « atrocités bulgares », les pupilles d'Ignatiev étaient mûrs

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pour l'indépendance, quelques années après qu'ils avaient commencé de se connaître.

A l'automne de 1876, les mines savamment creusées faisaient explosion. Je les vis éclater dans le haut de la vallée du Vardar où je voyageais à ce moment. La Bosnie, l'Herzégovine se soulevaient ; peu après, les Serbes partaient en guerre, se faisaient battre ; à défaut de leur triste prince, le général Tchernaïev, sorte de Garibaldi russe et ami d'Ignatiev, couvrait leur retraite, — et l'Europe intervenait. L'ambassadeur se prêta avec un scepticisme averti aux rites usuels, négociations, conférence, protocoles européens de désintéressement, promesses turques de grandes réformes ; quand l'inefficacité de ces emplâtres apparut à tous les yeux, il quitta cette Turquie où il n'avait plus rien à faire, il alla charger les canons à Pétersbourg.

Je le retrouvai là aux premiers jours de 1877 î l'accueil cordial auquel il m'avait habitué me permit de suivre son jeu sur cette nouvelle scène. Tous ceux qui ont vu l'intérieur des coulisses savent à quoi s'en tenir sur la préparation de la guerre russo-turque. Ni l'empereur Alexandre II ni son vieux chancelier ne la voulaient ; ils eurent la main forcée par les comités slavophiles, par les menées d'Aksakov, de Katkov, et surtout d'Ignatiev. La guerre fut décidée dans les conciliabules de Moscou, dans les petits appartements de l'Impératrice,

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où des femmes dévouées à la politique du gêné rai eurent raison de* hésitations d'Alexandre et de GortchakoY.

Après le triomphe des armes russes, l'exambassadeur reparul aux portes de Constantinople, à San Stefano. Il y dicta le traité cjui encerclail un pauvre reste de Turquie d'Europe sous la menace d'un grand Etat slave allant de la Mer Noire «à l'Archipel. C'était la position de 1 153, retournée ; les Ottomans acculés au Bosphore par les Byzantins, submergés à bref délai par le flot envahisseur. Un instant, Ignatiev put croire prochaine la complète réalisation de son rêve, de l'ancien rêve de sa nation: il put se flatter de l'espoir qu'il conduirail •dans Sainte-Sophie, avant de mourir, le prêtre qui célébrerait la première messe orthodoxe sur l'autel purifié.

On sait comment son ouvrage fut détruit à Berlin par Beaconsfield, avec la complicité de Bismarck; il ne restait d'un dessein si industrieusement poursuivi que des avantages pour l'Autriche el un embryon de Bulgarie semi- Indépendante. Je (Mois bien que le général n'a jamais pardonné aui négociateurs russes de Berlin la ruine de sa construction mal défen due.

Son prestige demeurail considérable dans une Russie où tous Les talents étaient déjà requis pour la guérison des crises intérieures. Je le

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vis entrer, le 10 février 1881, dans la petite chambre où gisait entre les cierges le corps de Dostoïevski, sur une table chavirée par les poussées de la foule éplorée ; seul des dignitaires officiels, le général en grand uniforme venait communier avec les sentiments de cette foule. Un mois plus tard, Loris-Mélikov et son essai de régime constitutionnel sombraient dans le sang du Tsar assassiné ; la popularité de Nicolas Pavlovilch, autant que son strict attachement à l'orthodoxie autocratique, le désigna au choix du nouveau souverain. Il prit le ministère de l'Intérieur; on espéra de lui, pendant quelques mois, qu'il jouerait heureusement, sous d'autres noms et par d'autres moyens, ce rôle de dictateur réformiste où son devancier avait échoué. Avec sa coutumière fertilité d'expédients, il se promit d'ébahir — j'allais dire de duper — autoritaires et libéraux, en les réconciliant dans le mirage d'un progrès qui ne serait qu'un retour aux plus anciennes traditions nationales : un Zemsky Sobor, copié sur les vieilles assemblées moscovites des représentants de la terre, amènerait les interprètes des vœux populaires aux pieds du Tsar auto crate.

Malheureusement, un défaut trop connu précipita sa chute. Il y a des Gascons du Nord ; Ignatiev en était. A son insu peut-être, toute réalité se déformait en passant par sa bouche.

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Alexandre Il[ était affamé sur toutes choses de vérité, de sincérité ; son esprit simple et défiant demandait le seul service qu'un souverain absolu ne puisse jamais obtenir. On lui persuada vite que la véracité dans 1rs rapports était le moindre des soucis de son ministre. La dis grâce fut subite, totale, irrémédiable. Le comte [gnatiev — il venait de recevoir ce titre — garda les grands dehors, ses dignités au Conseil de l'empire et ailleurs; maison fit entendre à cet autre Choiseul qu'il ferait sagement d'aller visiter son Chanteloup, son domaine de Kiev. On ne l'en a jamais rappelé. Il y a lan gui vingt-cinq ans. Cette mort anticipée ex plique la fermeture silencieuse dune tombe où disparaissent tant de souvenirs qui méritaient mieux. Je Lisais hier dans le Novoié Vrémia : « Le héros des trois jubilés russes que nous commémorons — traité d'Aïgun. traité de San Slefano, convocation du Zemsky-Sobor — est mort oublié et presque méconnu au sein de notre société cultivée. »

Si la justice et la reconnaissance ont leur jour, l'histoire russe accordera une mention très honorable au serviteur passionné qui procura à son pays de brillants succès diploma tiques, des accroissements de territoire et d'in Que n ce. Si. ce qui est plus Improbable, une

jeune nation lière d'elle même pardonne au

bienfaiteur étranger qui l'a Buscitée, la statue

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d'Ignatiev s'élèvera sur une place de Sofia, ou de tout autre capitale qu'un avancement de fortune donnerait à la Bulgarie.

Je le revoyais de loin en loin, quand il revenait à Paris. Dans le temps de la guerre russo japonaise, je le visitais chez les Frères de Saint- Jean-de Dieu : les suites d'une opération le retenaient rue Oudinot. Il déplorait alors, non sans raison, l'abandon de la politique qu'il avait inaugurée en Asie, de l'entente avec une Chine dont il voulait faire une autre Turquie, alternativement protégée et grignotée par le terrible voisin russe. En dépit du sort contraire, il avait gardé sa bonne humeur, sa faconde, une surprenante jeunesse sur les traits animés par le mobile sourire. Je le retrouvais dans cette chambrette d'hospice tel que je l'avais connu aux jours jeunes et beaux de Buyukdéré.

Tel je le revois, passant sur le Bosphore, dans la mouche qui se hâtait vers la Porte ; nous étions tous aux fenêtres, tandis qu'il rangeait le quai de Thérapia ; cet homme nous apparaissait comme une incarnation de la puissance et de l'action : — « Où va Ignatiev ? Quel tour de sa façon apprendrons-nous ce soir? »

Il a passé, au fd de l'eau. Et pas même un remous dans le sillage effacé ! Travaillez, jeunes gens, suez sang et eau pour servir un

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pays, pour agrandir l'ombre que ><>n drapeau

fait sur la terre. Tout à l'heure, quand vous aurez plié bagage, nul ne vous tiendra compte de vos grands efforts, de vos petites réussites. Travaillez quand même. Gela vaut mieux que daller au café, un sage la dit. Je veux bien.

/: juillet 1908.

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La Fortune a souvent trahi ce grand et composite empire d'Autriche ; elle s'est montrée cruelle en lui accordant rarement, durant les heures de crise, un homme à la hauteur des difficultés qu'elle suscitait. Metternich, au cours de la longue période où tout favorisait sa politique de majestueuse immobilité, donna à ses contemporains l'illusion d'un homme d'Etat transcendant; la publication de ses fastidieux Mémoires a ruiné ce qui restait de cette illusion. Après lui, quand vinrent les temps difficiles, la monarchie des Habsbourg ne trouva ni dans ses conseils ni sur les champs de bataille un serviteur capable de redresser l'injustice du sort. Entre un Bismarck et un Beust, la partie était vraiment trop inégale. Naguère encore, lorsqu'on vit disparaître dans la force de l'âge l'organisateur de l'Herzégovine-Bosnie, ce baron de Kallay chez qui des facultés de pre-

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mier ordre promettaient un grand ministre, on put croire qu'un démon maléfique, — peut-être un de ceux que la légende fait naître dans la pusta hongroise, — avait juré d'interdire l'accès du Hofburg à quiconque menaçait d'y apporter un génie inaccoutumé.

L'hostilité de ce démon serait-elle enfin lassée? De fortes raison le font présumer aux Autrichiens et aux étrangers qui ont pratiqué d'ancienne date le nouveau ministre de l'empereur François-Joseph, le baron Lexa d'Aerenthal.

Son nom est peu familier au public français. Aucun accident bruyant ne l'a tiré de la pénombre diplomatique. Les notes biographiques insérées dans nos journaux se bornent à énumérer les grands emplois qu'il a remplis en avançant dans sa carrière. Les hasards de cette carrière m'ont rapproché de lui à l'époque où il y faisait ses premières armes. Avec tous ses collègues d'alors, j'ai pris de l'homme une opinion qui éclairera peut-être, si je ne m'abuse, le sommet où il vient de monter.

C'était à Pétersbourg, il y a plus d'un quart de siècle. Les diplomates de son âge brillaient dans les salons, ceux d'Autriche -Hongrie y luttaient pour la primauté d'élégance dont c'est toujours une question de savoir s'il la faut accorder à Londres ou à Vienne. Honni soit qui mal les juge ! Le contact mondain est l'un des

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premiers devoirs du débutant. Les rédacteurs de rapports parlementaires lui en font sottement un grief : ces censeurs montrent ainsi leur lourde ignorance des moyens qui insinuent une influence nationale et forment une expérience individuelle dans les Cours aristocratiques du Nord. Mais ce contact nécessaire a ses entraînements, il laisse peu de loisirs et d'attention pour le travail de bureau. Ceux qui cumulent les deux devoirs sont l'exception. M. d'Aerenthal la personnifiait.

Le jeune secrétaire autrichien était la vraie force de son ambassade. Il possédait à fond la langue russe, singularité rare en ce temps-là ; muni de cet instrument, il avait institué une enquête minutieuse sur toutes les manifestations de la vie politique et sociale en Russie. Son labeur acharné lui faisait, autant que la sûreté reconnue de son jugement, une situation à part dans l'estime de tous. Avait-on besoin d'un document introuvable, d'une information certaine sur les personnes ou les choses du pays, on allait consulter d'Aerenthal; il communiquait son savoir avec une libéralité cordiale. Que de fois nous sortîmes de chez lui éclairés par ses vues judicieuses, frappés par la maturité précoce de son esprit!

Quand le vieux général de Langenau, glorieux invalide à la jambe de bois, dut résigner son ambassade, un coup de fortune la fit échoir

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au comte Kalnocky, simple chargé d'affaires à Copenhague. Kalnocky était un aimable homme, le plus élégant cavalier de l'armée hongroise, disait-on. Novice sur le terrain russe et moins laborieux que son secrétaire, il prit le sage parti de s'en remettre complètement au zèle et à l'expérience de celui-ci. On le vit bien, lorsqu'il emmena son indispensable conseiller à Vienne, où il allait recueillir la succession de Haymerlé. Là encore, le chef s'appuya utilement sur le subordonné, qui lui donnait des garanties dé tout repos.

Promu à son tour ambassadeur, le baron d'Aerenthal revint parfaire à Péters bourg sa longue initiation aux choses russes. — Il est certainement aujourd'hui l'homme d'Europe qui sait le mieux la Russie, le fort et le faible du grand sphinx : science précieuse pour un directeur de la politique autrichienne. Non moins précieuses lui seront, dans les conjonctures délicates où il assume cette direction, les qualités que nous constations déjà chez le jeune homme : application au travail, sagacité de la raison, fermeté du caractère. Les succès de L'âge mûr ne sont que la réalisation d'une grande pensée de la jeunesse, disait le moraliste : encore faut-il que la jeunesse ait eu de grandes pensées. Je serais bien surpris si le nouveau ministre se contentait d'être, suivant la formule fameuse. » un brillant second » ;

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s'il ne marquait pas sa place aux tout premiers plans de la politique européenne.

Non qu'il faille attendre de lui les coups de théâtre périlleux, les agitations inquiétantes des ambitieux pressés. Sa pondération naturelle l'inclinera sans doute aux solutions qui garantissent l'ordre général dans la paix ; sa droiture répugnera aux pièges que Ton dresse pour le plaisir d'y faire tomber le voisin. — Un journaliste complaisant ajouterait ici le cliché de rigueur : C'est un ami de la France. — Laissons à de plus naïfs ces affirmations ineptes. Un homme d'État digne de ce nom n'est l'ami que de son propre pays : tous les autres lui sont indifférents, comme les cartes au joueur qui les prend ou les rejette selon qu'elles sont utiles ou inutiles au gain de sa partie. Mais le baron d'Aerenthal aurait bien changé, si ses partenaires ne trouvaient plus chez lui la loyauté dans les engagements qui nous faisait jadis attacher tant de prix à l'amitié de ce bon camarade.

Si mon sentiment n'est pas égaré par les préventions favorables que m'a laissées un commerce amical depuis plusieurs années, M. d'Aerenthal infligera un démenti au propos bien connu d'Oxenstiern. On sait comment le chancelier suédois rassurait son jeune fils, effrayé par la négociation que le père lui avait confiée au Congrès de Westphalie : « Tu

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ignores donc, mon fils, combien peu d'habileté l'on rencontre chez ceux qui gouvernent les hommes ! » — Il se pourrait qu'un de ces gouvernants, par extraordinaire, confondit bientôt en Autriche le dédaigneux scepticisme du vieux conseiller de Gustave-Adolphe.

7 novembre 1906.

Je viens de lire les journaux russes qui ont paru dans la semaine où cet épisode de la vie nationale rejetait à l'arrière-plan toute autre préoccupation. Ils nous renseignent sur l'image que se fait de son plus grand écrivain un pays divisé par des conflits d'opinions irréconciliables. On sait quelle est dans ces conflits la position de Tolstoï : isolé par la singularité de sa pensée, il apparaît également hostile aux traditions conservatrices et aux violences révolutionnaires, contempteur des unes et des autres; sa critique acerbe et ses aspirations surhumaines sont une gêne pour tous les partis, de l'extrême droite à l'extrême gauche. L'unanimité du sentiment public n'en a été que plus frappante, durant ces jours où toutes les voix discordantes de la Russie se confondaient dans un même hommage de respect, de vénération, d'orgueil patriotique.

Gomment célébrerait-on le jubilé de Toc-

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togénaire ? c'était la question à l'ordre du jour depuis le commencement de Tannée. Que de projets, que de disputes ! Les uns escomptaient l'adhésion du gouvernement impérial et voulaient organiser des manifestations nationales sans précédent. D'autres se cabraient à l'idée de voir glorifier officiellement un homme excommunié par le Saint-Synode. Le comité qui s'était formé prématurément comprenait plus de politiciens que de littérateurs. Déjà les polémiques s'aigrissaient ; une des plus fâcheuses fut suscitée par le zèle imprudent d'un ami.

M. Tchertkov proposa d'ouvrir une souscription mondiale parmi les admirateurs de Tolstoï ; avec le produit de leurs offrandes, on rachèterait à la famille de l'écrivain la propriété de Yasnaïa-Poliana et on en ferait don aux paysans du village. Un journaliste très en vue dans la presse russe, M. Menchikov, jugea sévèrement la proposition. Oubliant qu'il faut être indulgent aux contradictions des moralistes — où irions-nous si l'on exigeait d'eux qu'ils appliquassent leurs maxime- idéales à leur pauvre vie terrestre? — le polémiste rappela malicieusement les anathèmes du réformateur contre la propriété privée : Tolstoï n'a l-il pas écrit qu'elle est « le grand péché, l'injustice odieuse qui crie vengeance au pie! ? Pour s'accommoder avec sa conscience, le proprié-

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taire malgré lui aurait fait d'avance, parait-il, donation de son bien à ses héritiers naturels. M. Menchikov les invitait à se dessaisir au profit des moujiks, sans intervention des souscripteurs bénévoles. Mme la comtesse Tolstoï répliqua par une lettre publique d'un tour extrêmement vif. L'impitoyable journaliste revint à la charge avec des citations topiques prises dans l'œuvre du maître; cet œuvre a ceci de commun avec tous les écrits prophétiques qu'on y trouve le pour et le contre sur les grands problèmes de la vie. Il accumula des précisions désobligeantes sur la misère des paysans de Yasnaïa-Poliana, sur les sommes colossales payées par certains éditeurs... Discussions pénibles, en vérité, à la veille d'une apothéose qui menaçait de tourner en bataille politique, morale, religieuse.

Tolstoï conjura l'orage avec une sagesse fort avisée. Aux officieux qui s'agitaient pour organiser des solennités bruyantes, il déclara catégoriquement qu'il les priait de n'en rien faire et de le laisser tranquille dans la retraite d'où il ne voulait pas sortir. Grande déconvenue de la gent parasite pour qui tout homme illustre est un tambour sur quoi l'on frappe à tour de bras, afin de faire son petit tapage. Grand soulagement des autorités constituées : elles n'eurent pas à se séparer trop ouvertement d'un courant d'opinion irrésistible, elles se

bornèrent à refréner le zèle de quelques Conseils électifs, oublieux de la consigne d'abstention. Lorsqu'il demande pour lui-même la prison et le martyre au tsarisme qu'il dénonce, Tolstoï nous fait revoir le phénomène de tolérance nécessaire qu'on avait vu dans la France du xvine siècle. Chez nous, alors, le vieux roi de Versailles ignorait prudemment le vieux roi de Ferney, représentant d'un pouvoir rival trop prestigieux devant l'opinion pour qu'on pût l'embastiller sans un scandale européen. De même dans la Russie d'aujourd'hui : un raisonnable équilibre de forces antagonistes neutralise les attaques du tsar spirituel contre le tsar temporel, les représailles policières que celui-ci pourrait être tenté d exercer contre celui-là. Et c'est très bien ainsi. Malheureux le pays où une haute gloire nationale, déjà consacrée par le tombeau prochain, serait à la merci d'un brutal coup de force ! Malheureux l'Etat qui n'aurait plus d'autres lois que les imaginations anarchiques d'un beau génie littéraire ! Les gardiens des conventions sociales continuent leur ingrate besogne, qui est de gouverner tant bien que mal un vieux vaisseau sur la mauvaise mer des réalités ; le pur esprit accomplit la sienne en consolant avec ses rêves les passagers qu'il serait incapable de conduire.

Grâce à cet accord implicite du gouvernement et du jubilaire pour écarter toutes les manifestations intempestives, les choses se sont arrangées comme si M. Capus lui-même en eût ordonné l'heureux dénouement. La journée du jubilé a été marquée par le plus magnifique hommage qu'un peuple puisse rendre au représentant suprême de sa pensée ; et non pas seulement un peuple, mais le monde civilisé tout entier. La maison de Yasnaïa-Poliana, où le grand vieillard s'était retranché dans le cercle de famille, s'emplit jusqu'au soir d'une avalanche d'adresses collectives, de lettres, de télégrammes transmis par tous les fils de la planète. De la seule ville de Pétersbourg 2, 5oo dépêches parviennent à l'infortuné télégraphiste du bureau : qu'on juge par ce chiffre du nombre fabuleux de celles qui arrivèrent de tous les autres points de la Russie, d'Europe, d'Amérique.

Ce même jour, tous ceux qui tiennent une plume dans tout ce qu'il y a de journaux sur les terres russes ne parlèrent que de Tolstoï. Les colères et les querelles de la veille s'étaient apaisées comme par enchantement. A l'exception de quelques feuilles obscures,

rédigées par des énergumènes, pas une dissonance : des souhaits de longue durée au père commun des esprits, un concert unanime de louanges, de congratulations, d'exaltations du génie de la race personnifié dans le génie d'un homme. Le grand organe conservateur où les doctrines tolstoïennes furent si souvent stigmatisées, le Novoié Vrémia, donna la note juste : depuis M. Souverine. le respecté doyen de la presse russe, jusqu'à ceux de ses collaborateurs qui ont le plus malmené le doux anarchiste, tous les leaders y allèrent de leur colonne déloges et de vœux chaleureux.

Avec un instinct très sûr, ces messieurs négligeaient l'abstracteur de quintessences sociales et glorifiaient le merveilleux peintre de la vie russe, de la vie humaine ; ils adjuraient leurs lecteurs de ne pas s'arrêter à ce qui divise, passe et mourra vite, d'oublier les hors-d'œuvre pour ne se souvenir que des chefs-d'œuvre : Guerre et Paix, Anna Karénine, Résurrection. les nouvelles et les contes populaires. Ils ajoutaient qu'un même sentiment devait unir tous les cœurs russes : l'orgueil et une reconnaissance infinie pour le Russe en qui toutes les nations saluaient le maître incontesté des lettres contemporaines.

Non sans quelque malice, peut-être, M. Menchikov disait qu'il est d'autant plus facile d'oublier les divergences doctrinales que

Tolstoï change de doctrines comme de vêtements. Ce terrible inquiet est un perpétuel essayeur : c'est par là qu'il représente le plus exactement son pays et son temps. Il a tâté de tout et tout abandonné avec dégoût : l'état militaire, la vie mondaine, la création romanesque, les controverses philosophiques et religieuses, l'apostolat social, l'enseignement populaire, le labourage, l'élevage, la cordonnerie, que sais-je encore ! A travers tant d'expériences, son âme est demeurée ce qu'elle était à vingt ans, de son propre et sincère témoignage : « Mon faible esprit ne pouvant pénétrer l'impénétrable perdait l'une après l'autre, dans ce travail accablant, des certitudes auxquelles je n'eusse jamais dû toucher pour le bonheur de ma vie. De toute cette fatigue intellectuelle je ne recueillais rien, rien qu'une agilité d'esprit qui affaiblissait en moi la force de la volonté, et une habitude d'incessante analyse morale qui ôtait toute fraîcheur à mes sensations, toute netteté à mes jugements.... »

A quatre-vingts ans, ce même aiguillon douloureux continue de pousser le jeune vieillard à la recherche de l'inconnaissable. Par un contraste mystérieux, son art est fait d'observation réaliste, sereine, lucide ; cet art qu'il maudit, qu'il blasphème, et dont très heureusement il ne peut se libérer tout à fait. On dirait d'un roi qui rejette avec horreur sa couronne ;

un pouvoir magique la replace sur le front où elle rayonne, elle illumine les pages où il se fait reconnaître roi du verbe.

Entre mille remarques judicieuses des panégyristes russes, j'ai retenu surtout celle de M. Rosanov, qui va au plus profond des secrets de l'art : « La morale de Tolstoï énerve nos forces ; son art les double. Les premières productions amorales de l'écrivain conduisaient l'homme au bien ; ses dernières œuvres, aux intentions moralisatrices, ne conduisent l'homme nulle part, si même elles ne le conduisent au mal. » Très vrai. Les thèses dogmatiques de l'apôtre ne provoquent dans nos esprits que la contradiction ; les peintures objectives du romancier sont d'efficaces conseillères de courage, de justice, de bonté. J'en ai recueilli maintes preuves, jadis, dans les confidences de personnes qui avaient été consolées, confortées par la lecture de Guerre et Paix et d'Anna Karénine, autant et mieux que par un ouvrage d'édification. Le spectacle de la vie, retracé par un œil juste au service d'une âme noble, donnait à ces personnes les leçons de sagesse et de résignation qu'un Marc-Aurèle puisait dans la contemplation de l'univers.

Le grand artiste chargé d'instruire ses frères doit procéder comme la nature, son modèle : ce n'est point pair des plaidoyers qu'elle nous enseigne la soumission aux lois

éternelles. Le jour et la nuit, le printemps et l'automne, la mer et la montagne ne nous disent pas : « C'est moi qui ai raison, c'est mon enseignement particulier qui est le bon. » Ces éléments contrastés nous incitent silencieusement à réfléchir sur leur harmonie, sur le dessein secret qui les réunit pour continuer ce prodige, la vie. Le voyant de génie a fait toute sa tâche quand il a rassemblé sous des yeux inattentifs, distraits par quelques objets particuliers, les divers aspects de la nature et de l'homme, les tableaux instructifs qui échappaient à nos regards par l'effet de leur dispersion.

Dans ce jubilé de Tolstoï, dans les préférences qui s'y marquèrent pour le fond solide de sa gloire, dans le sentiment unanime qui le rappelait respectueusement à sa vraie mission, il y a pour chaque écrivain un grand sujet de fierté et une mémorable leçon. Tous y peuvent apprendre combien ils s'égarent en délaissant l'outil divin, l'art qui fait leur force et leur utilité, pour se perdre en de vaines contestations. Shakspeare et Goethe n'ont jamais récriminé, polémiqué, légiféré : ils ont montré le jeu des lois imprescriptibles dans l'âme humaine et dans l'univers.

Notre souverain entendra-t-il le cri de ses admirateurs? Voici déjà un quart de siècle que Tourguénev se relevait sur son lit d'agonie

LE JUBILE DE TOLSTOÏ l~0

pour écrire au seul survivant de la grande phalange l'admirable lettre testamentaire : « Mon ami, revenez aux travaux littéraires! Ce don vous est venu de là d'où tout nous vient. Ah ! combien je serais heureux si je pouvais penser que vous écouterez ma prière! Mon ami, grand écrivain de notre terre russe, exaucez cette prière ! Je vous serre une dernière fois sur mon cœur... »

Cette belle prière, la Russie entière vient de la répéter finalement à Tolstoï. Il n'est pas trop tard ; le déconcertant octogénaire est encore dans toute la vigueur de son talent. S'il n'écoute pas les vœux de l'intelligence russe, qu'il entende du moins un cœur féminin, celui d'où est sorti le plus touchant, le plus flatteur des hommages suscités par le jubilé. Peut-être Tolstoï ne l'a-t-il pas découvert dans les ballots d'imprimés où l'on célébrait ses mérites; si ce précieux témoignage est tombé sous ses yeux, j'imagine qu'il l'aura préféré à tous les autres.

Je l'ai trouvé dans un petit supplément illustré du Novoié Vrémia. C'est une brève confidence de femme, Bignée d'une simple initiale, intitulée : Mon premier amour. L'in connue est une feu une de la liante classe, d'après

Les détails qu'elle donne sur son enfance et

son éducation ; bonne élève du maître, sa plume fait revivre les choses, les êtres, les sentiments avec une précision évocatrice que Tolstoï ne désavouerait pas. J'ai regret à résumer sèchement ce joli récit ; il faudrait le traduire en entier pour qu'on y pût retrouver la fleur de grâce et le frémissement de passion.

Mme W... raconte qu'il y a vingt ans, toute jeune fille encore, elle subissait ses examens de fin d'études dans un gymnase de Moscou. Elle lut un jour De quoi vivent les hommes ; le coup qu'elle reçut de cette lecture fit naître en elle un sentiment exalté pour l'auteur. » J'avais senti dans ces pages quelque chose d'élevé, de lumineux, de mystérieusement profond sous la simplicité apparente. — Il doit être ainsi lui-même, pensais-je. — Dieu, comme je l'aimais ! Je ne pouvais songer à lui sans me mettre mentalement à genoux. » Elle acheta une méchante photographie de Tolstoï ; il y était affreux, avec une barbe noire qui lui mangeait le visage jusqu'aux yeux. 0 Non, il ne peut pas être tel », se disait la jeune enthousiaste. Bientôt, elle n'eut plus qu'une idée fixe, qu'un désir : voir son idole une seule fois, une seule minute. Comment faire ? Ses études terminées, elle allait quitter Moscou sous peu de jours — les Tolstoï habitaient alors cette ville — et s'enterrer pour longtemps à la campagne. Plus d'espoir.

Un mot d'une de ses camarades fut un trait de lumière. Cette compagne possédait la photographie signée d'un acteur alors en vogue. — « Gomment as-tu osé aller chez lui? — Bah ! répondit l'autre, ces gens en vue, acteurs, écrivains, ils font semblant d'être importunés quand des inconnus vont les déranger ; au fond, ils sont flattés, enchantés. » Plus timide que cette jeune personne avertie. Mlle W... prit son courage à deux mains : elle supplia sa vieille bonne de la conduire un matin chez les Tolstoï, en grand mystère, à l'insu de sa famille et surtout de la gouvernante française, qui se serait gendarmée. La bonne se laissa convaincre. — h C'est quelque vieillard de sainte vie, pour sûr? Il prédit l'avenir? et tu veux qu'il te dise les sorts, pour un mariage que tu feras ? Connu ! »

Un cocher de place qui connaissait la maison Tolstoï y conduisit les deux femmes. Tremblante, MUe W... franchit le seuil. Un laquais leur dit que le comte ne recevait personne. La visiteuse insista, fit passer sa carie. Le laquais redescendit : « Il va venir, veuillez entrer. » Et tandis que la bonne s'asseyait dans Le vestibule, la jeune tille fut introduite dans un cabinet d'une simplicité ascétique : des murs blanchis à la chaux, des chaises de paille, une table de bois blanc OÙ traînaient des livres, nue plume, une petite bouteille noire. — pas

d'encrier. Un pas retentit sur l'escalier, .« un pas léger et ferme. C'était lui ! Mon cœur battait a se rompre. Léon Tolstoï entra rapidement dans la pièce, me dit quelque chose, me tendit la main, je crois. Je ne sais plus. Il ne m'entrait pas dans la tête que je pusse lui donner la main. Je le regardais, je le regardais, je me mourais de bonheur. Je voulais lui crier : Je ne suis qu'une pauvre petite fille de rien, mais si vous avez jamais besoin d'une créature qui meure avec joie pour vous, souvenez-vous de moi, appelez-moi ! — Dieu merci, je ne dis rien de tel. »

Mlle W... retrace le portrait de l'homme qui lui apparut comme un archange, bien différent de la méchante image qu'elle tenait à la main ; elle décrit le regard clair, interrogateur, qui latraversaittout entière. A sa demande, Tolstoï répondit qu'il ne donnait jamais de photographies, qu'il n'en possédait même pas. Elle tendit le vilain carton, implora une signature. Une ombre d'ennui passa sur les traits du comte, « sans doute parce qu'il se voyait si laid sur ce portrait » (conjecture bien féminine). Il se dirigea vers la table, trempa la plume dans la bouteille : elle était vide. Il n'y avait pas d'encre chez cet écrivain. t< Il vous faudra attendre un instant, » dit-il, et il disparut. Restée seule, la jeune fille se jeta sur la plume que Tolstoi venait de toucher et la baisa

éperdument. Un moment après, une des fdles du comte descendit, remit la carte signée à la solliciteuse. Elle sortit sur le boulevard, où une claire matinée de printemps verdissait les jeunes pousses des arbres.

« — Un homme très intelligent, — dit la bonne que Tolsloï avait questionnée avec intérêt, — mais qui ressemble beaucoup à un imbécile. Pourquoi s'habille-t-il ainsi?» — ( Moi, j'avais pitié de moi-même. Je pensais qu'il n'avait que faire de mon amour et que je ne le verrais plus jamais... Des larmes troublaient ma vue... Mon pressentiment s'est réalisé. Je n'ai jamais revu le comte Tolstoï. Et je n'ai jamais parlé à personne de mon premier amour. »

Si Tolsloï a lu ce récit, il n'aura pas eu besoin d'un grand effort de symbolisme pour reconnaître, dans la jeune fille qui lui apportait il y a vingt ans un amour Insoupçonné, Tincarnation de cette jeune Russie qui lui offrait hier son adoration fidèle. Tout symbolisme mis à part, plus d'un pensera que quarante ans de labeur et vingt chefs-d'œuvre furent royalement payés au grand poète, en une minute. par le baiser passionné de cette enfant sur la plume qu'il venait de Laisser tomber.

28 septembre 1908.

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