‹ Les routesChapitre 28 sur 37 · LA CORRESPONDANCE DE TAINE IOI · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE DE TAINE IOI

Taine moins communicatif, de plus en plus détaché du monde extérieur, retiré tout entier dans son travail. Ce Taine est le notre, celui que nous avons connu : comment se défendre d'une préférence bien humaine pour le volume où nous le voyons revivre? Les autres nous parlaient d'un temps qui n'a qu'un intérêt historique pour les hommes de ma génération : celui-ci nous replace dans la société où nous avons vécu ; la voix de chaque interlocuteur nous est familière, les idées en discussion nous ont passionnés ; nous éprouvons en tournant ces pages la sensation poignante d'entrer dans l'histoire à la suite du grand historien.

Bien rares sont les publications posthumes, lettres, confessions, journaux intimes, qui ne diminuent pas un écrivain. Sincères, elles nous découvrent les infirmités secrètes que l'homme public dissimulait; calculées pour continuer une pose devant la postérité, elles nous donnent ce misérable spectacle, le cabotinage d'un cadavre. La dangereuse épreuve n'est favorable qu'aux auteurs qui surent faire de leur \ ie la meilleure de leurs œuvres. Taine fut un de ceux-là : ses lettres fortifient notre respect poulie probe et consciencieux ouvrier qu'elles font voir dans L'intimité de son atelier. Il essaye d'\ fabriquer de la vérité.

Ou s'étonnera peut-être de celle alliance de mois et des restrictions qu'elle implique. Je

m'en sers à dessein, elle traduit mon invincible persuasion. En dehors de la théologie et de la morale, qui appartiennent à l'ordre de la révélation, il n'y a dans l'ordre du raisonnement humain que les sciences exactes, celles que l'on pourrait appeler les sciences de l'éternel, où notre consentement unanime repose sur des vérités absolues, essentielles, soustraites à toute discussion. Les sciences de la vie, l'histoire en particulier, sont incertaines et changeantes comme cette vie elle-même ; elles ne nous donneront jamais que des vérités fabriquées par le cerveau d'un homme, donc relatives et discutables comme toutes les conceptions de ce cerveau.

Taine ne pensait pas ainsi. Sa génération croyait que les bonnes méthodes scientifiques, importées d'Allemagne, peuvent découvrir la vérité objective, dans tous les ordres de recherches, au savant qui applique ces méthodes avec diligence. Ce fut la très noble foi des meilleurs, parmi ces jeunes gens de i848 ; Renan luimême, malgré son pyrrhonisme souriant et son extrême agilité d'esprit, n'abandonna jamais entièrement leur idéal messianique : la conquête de toutes les vérités par toutes les sciences. On comprend qu'ils fussent en réaction contre leurs aînés de i83o, tous plus ou moins touchés par le romantisme, légers de scrupules, complaisants aux fantaisies de l'imagination, enclins

Page 1