LA CORRESPONDANCE DE TUNE
à préférer un effet littéraire à la preuve rigoureuse d'un fait. Dans une lettre à M. de Martel, Taine résume ses griefs contre les illustres devanciers qui scandalisaient sa probité scientifique ; il y a du vrai dans cette critique un peu dure de forme : « Les trois écrivains qui ont eu le plus d'autorité de i84o à 1870, M. Cousin, M. Thiers et Victor Hugo, n'ont pas aimé la vérité, mais leur gloire; aucun d'eux n'est digne de confiance et dans tous il y a quelques traits du charlatan. »
Nul ne sera tenté d'adresser pareil reproche au moine laïque de Boringe. Il travaille dans un esprit de parfaite soumission à l'objet de son étude. Il sacrifie toutes les satisfactions temporelles à son unique passion, la poursuite religieuse de la vérité : avec quelle indépendance et quel courage : — « Quand on me recrute, je proteste... — Ne demandant rien à personne, je me donnerai le luxe de la parfaite sincérité... — Plus j'avance, plus je sens que je donnerais toutes les satisfactions d'amourpropre pour avoir une idée de plus ou pour bien prouver une idée que j'ai. » — Ces déclarations qu'il fait à ses amis, toute sa vie Les authentique.
Le dernier tome de la Correspondance embrasse la période où il composai! et publiait les Origines, On y entend l'écho des attaques suscitées par chaque volume : feux croisés de
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droite et de gauche, récriminations successives des royalistes, des républicains, des bonapartistes. Le doux entêté n'en a cure, il continue d'aller où ses documents le conduisent.
L'homme est un pacifique, un timide ; rien en lui du combatif qui aime la bataille pour ellemême ; clans les rapports de société, il craint sur toutes choses de désobliger autrui. Son intrépidité est celle d'un confesseur, obligé par sa conscience de proclamer ce dont il se croit sûr. Il laisse gronder l'orage, il se retire de plus en plus dans son ermitage du lac d'Annecy. Il y regarde ses monstres révolutionnaires grimacer dans ce charmant miroir. Il voit sortir des eaux la bête apocalyptique, ce « crocodile » qui fut d'abord une métaphore, qui devient peu à peu pour la forte imagination de Taine une figure sensible et réelle de la Révolution.
Pour lui aussi la Révolution est un bloc, objet de son aversion croissante; il accentue encore, dans la liberté des épanchements intimes, le sentiment dont témoignent ses livres. — « Je définis le gouvernement de l'Assemblée Constituante le règne de l'imprévoyance, de la peur, des phrases et de la niaiserie. » — Ce jugement sommaire contristera les personnes âgées, restées fidèles à la division en chapitres où elles apprirent à chérir quatre-vingt-neuf, à détester quatre-vingt-treize ; c'était du moins ce qu'enseignaient les professeurs du second