‹ Les routesChapitre 30 sur 37 · LA CORRESPONDANCE DE TAINE 10 J · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE DE TAINE 10 J

Empire qui nous orientaient avec précaution vers la République, au temps où elle était belle.

Feuillants ou jacobins qui seriez tentés de réunir vos malédictions contre le blasphémateur, lisez d'abord ces lignes de la même lettre : a La société démolie comme au xe siècle se reconstitue comme elle peut, et, à la fin, militairement, o — Lisez et réfléchissez : le détracteur de la Révolution qui écrit ceci ne la voit-il pas plus colossale, ne lui fait-il pas plus d'honneur que ses défenseurs myopes, lorsque ces derniers n'aperçoivent dans l'enfantement d'un monde qu'un régime politique à leur gré, régime méchamment détruit au 18 brumaire? Ces fétichistes rapetissent leur idole en refusant de la reconnaître dans son inévitable transformation. Taine ne l'aime ni avant, ni après la reconstitution militaire ; mais par cela seul qu'il embrasse d'une vue d'ensemble toute la suite du phénomène, il lui fait une plus large place dans l'histoire, il L'égale à cet autre grand effort de La civilisation occidentale, la création

du inonde féodal.

Demander au philosophe pessimiste <ju'il envisage ces convulsions chaotiques avec 1 * ; » 1 1 « '* gresse d'un Micheiet, ce sérail vouloir que le chêne rigide frémisse au vent comme le saule flexible. Après qu'il eût jeté -.1 gourme de normalien, Thomas Graindorge fui ressaisi trèa

l86 LES ROUTES

vite, et tout entier, par l'hérédité tyrannique où il puisa son amour de l'ordre, de la tradition, des choses bien réglées et bien rédigées, comme elles doivent l'être dans l'étude d'un honnête officier ministériel. Son âme effrayée institua des comparaisons qui la désolaient entre l'Angleterre, l'Allemagne et la France de Rousseau, « à la fois apoplectique et anémique ». On lui a beaucoup reproché cette méconnaissance de nos perfections. Il n'a pas assez vécu; il pourrait dire aujourd'hui à ses contradicteurs : Regardez sans parti pris, mesurez les places respectives qu'occupent dans le monde ces trois personnes si différentes d'éducation et de conduite ; et dites de bonne foi si mes prévisions craintives étaient chimériques. — Son goût littéraire n'était pas moins révolté que son sens politique lorsqu'il voyait la faveur publique encourager certaines déviations du génie français. « Jamais l'épilepsie ne vaudra la santé », écrivait-il à propos du style des Goncourt et de leurs imitateurs. Que dirait-il aujourd'hui? Ce pessimiste n'était pas un misanthrope. Sa correspondance nous le montre fidèle à ses amis, heureux de leurs joies, inquiet de leurs peines ; avec les indifférents, aimable et délicat dans ses procédés. Les plus touchantes de ces lettres sont peut-être celles qu'il se croit obligé d'écrire à quelques balourds ; ses opinions ont blessé leurs préjugés, il le sait, il s'efforce de

LFl CORRESPONDANCE DE TAINE I07

panser la blessure en se mettant à la portée de leurs intelligences obtuses. ïaine avait fait de fortes humanités. Ce mot, qui sonne presque comme un archaïsme, dit beaucoup. Le bon humaniste avait dans le cœur comme dans l'esprit une fleur de politesse qui devient rare, parce qu'elle était pour une part le produit des disciplines que l'éducation imposait au cœur et à l'esprit, dans une société en train de disparaître sous la submersion démocratique.

Hostile aux acrobates qui brutalisaient et déformaient notre langue, il accueillait avec faveur les débutants partis du bon pied ; tout le contraire d'un esprit arrêté, engoncé dans les formules de sa jeunesse. Si absorbé qu'il fût par sa tache écrasante, son attention restait éveillée sur toutes les éclosions littéraires. Comment il discernait vite et encourageait les talents naissants, ses premières lettres à Bourget en témoignent : d'autres lettres attestent son exacte justice pour les plus modestes travailleurs, lorsqu'ils apportaient une contribution utile aux ctudes historiques.

Jusqu'à la fin , ses yeux demeurèrent ouverts sur le mouvement de la vie qu'il sentait s'éloigner de lui ; et aussi sur les beautés de la nature dont il a\ ait tant joui. A chacune de ses fugues printanières dans la forêt de Fontainebleau, le vieillard retrouve une fraîcheur d'impressions, un afflux de poé>ie silvestre que sa

IOO LES ROUTES

plume traduit avec des nuauces exquises. Les billets qu'il écrit à sa femme sous les bouleaux de mai, « de vraies jeunes filles en grande toilette », sous a les feuilles longues d'un pouce, illuminées jusqu'au cœur », valent des esquisses de Théodore Rousseau.

Cependant, tout fléchissait dans cet organisme usé par un labeur excessif. « Il me semble que la vieillesse est tombée sur moi tout d'un coup », écrivait-il de Champel à l'automne de 1892. Une grande lassitude morale aggravait le mal qui le minait. On peut dire de Taine qu'il fut la dernière victime de la Révolution. De l'œuvre où il avait dépensé toutes ses forces, une mélancolie montait qui enténébrait son imagination ; créateur épouvanté devant sa création, il n'y voyait plus que des raisons de craindre et de s'attrister ; un doute croissant sur l'utilité de ce travail qui avait consumé sa vie achevait de le consterner. Peu avant de mourir, il écrivait à Gaston Paris : « Probablement j'ai eu tort, il y a vingt ans, d'entreprendre cette série de recherches ; elles assombrissent ma vieillesse, et je sens de plus en plus qu'au point de vue pratique elles ne serviront à rien : un courant énorme et rapide nous emporte ; à quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du courant P » Dans l'avant-dernier billet, adressé à M. Boutmy, le savant qui avait cru d'une foi si candide aux bienfaits de la

Page 1