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LA CORRESPONDANCE DE TAISE

science laisse échapper l'aveu que j'ai entendu plus d'une fois sur ses lèvres : a II est possible que la vérité scientifique soit au fond malsaine pour l'aninial humain tel qu'il est fait... La vérité scientifique n'est supportable que pour quelques-uns; il vaudrait mieux qu'on ne pût l'écrire qu'en latin. » — Il n'avait plus de confiance entière que dans la vertu préservatrice du travail et dans l'excellence de son art; le neveu qui fut son élève préféré, André Chevrillon. recevait de lui ce conseil testamentaire : « Courage, mon enfant... L'étude a été mon alibi, mon réconfort ; fais de même et deviens un écrivain ; par là tu supporteras le présent. » J'aime à rappeler ces belles paroles dans la maison qui fut pour lui un second foyer familial. « Les Débals seront toujours pour moi le seul journal. » La Correspondance revient à plusieurs reprises sur cette prédilection; et Taine la prouve en s'arrachant à sa besogne pour satisfaire aux demandes d'articles que lui adresse Patinot. Nous avons vu plus haut qu'il ne voulait pas être « recruté » ; on ne l'eût pas retenu dans un parti, dans une secte : il recherchait ici une compagnie de libres esprits, il > aimait le cercle hospitalier et vraiment libéral 011 l'on ne demande pas au penseur indépendant un Credo politique, où on l'accueille dès qu'il fait reconnaître son affiliation naturelle à une société tolérante, réunie par un lien supé-

rieur aux contingences de la politique, par le culte commun des anciens dieux de l'intelligence française. Le bon maître n'a pas quitté cette salle du Journal des Débats où il venait se délasser en causant ; il y parle encore, sur le tableau du Centenaire au milieu d'auditeurs respectueux qui étaient jeunes, lorsque Jean Beraud groupa leurs figures, et dont plusieurs sont déjà partis. Présent sur cette toile, Taine continue d'enseigner des traditions plus que séculaires à ceux qui ont l'honneur de travailler dans sa maison spirituelle.

30 août 1907.

Une grande force nous a quittés. Ce n'était pas une force bruyante. Ceux qui ne connaissaient pas Albert Sorel ne peuvent savoir de combien sa mort appauvrit l'intelligence française. Un ornement de plâtre tombe-t-il d'une corniche de la maison, tous les passants remarquent cet accident ; une maîtresse poutre de la charpente intérieure vient-elle à se rompre, ces passants ignorent le dommage dont s'alarment les gens avertis. Au contraire de tant d'autres, qui usurpent dans le tintamarre une renommée supérieure à leur mérite, cet esprit puissant et tranquille dédaignait tout ce qu'on gagne par la montre, le cliquetis, l'habile composition de sa propre ligure. Pour le grand public, Sorel n'était qu'un grave historien: i'érudit qu'on respecte de loin, qu'on ne va guère chercher dans ses retraites académiques; le spécialiste auquel on fait confiance sur parole, mais qui n'a déchaîné aucune passion, offert aucun aliment à la curiosité badaude dans la dignité de sa vie cachée.

Ce prétendu spécialiste fut au pins haut

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degré un maître dans tous les arts. Un maître selon l'ancienne discipline : l'honnête homme qui ne se pique de rien, qui achève à la perfection tout ce qu'il entreprend. Diplomatie, politique, histoire, critique littéraire, poésie, musique, il excellait dans toutes ces parties, il y faisait admirer le même savoir étendu, la même finesse du jugement, la même vigueur d'imagination.

Élevé littérairement à l'école du romantisme, pratiquement à l'école de la diplomatie, Sorel a passé sa vie à contenir le poète qu'avait fait de lui la généreuse nature : il ne l'a jamais tué. Il devait à son éducation diplomatique la mesure, le tact, la discrétion, — qualités que Ton prisait entre toutes au xvne siècle, qui nuisent parfois au succès dans notre temps. Il apporta dans la carrière, il y accrut par la pratique des affaires une passion qui gouverna toujours son âme : comprendre les causes de la grandeur historique de notre France pour en assurer la continuité; toutramener à ce devoir primordial, le service de l'État, et servir l'Etat à la façon des aïeux, des modestes ouvriers qui s'immolaient à cette divinité inflexible.

On a fait honneur à M. de Chaudordy, et c'était justice, de ces dépêches habiles, éloquentes, où le gouvernement de la Défense nationale plaidait devant l'Europe notre cause désespérée. Sait-on que la plupart d'entre elles

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furent rédigées par le jeune secrétaire Albert Sorel ? Après la guerre, il reprit la plume pour son compte, il écrivit l'histoire diplomatique de cette grande crise, comme pouvait l'écrire le Français qui a le mieux connu l'Allemagne, sa politique et sa littérature. Gambetta, docile dans ses bons jours aux avertissements qui lui signalaient un mérite rare, offrit à Sorel le poste où ses facultés se fussent le plus utilement employées : la direction politique aux affaires étrangères. Notre ami se déroba : un scrupule d'une extrême délicatesse lui dicta un refus à jamais regrettable pour le pays.

Obligé de chercher dans une fonction publique la facilité de poursuivre ses travaux d'historien, — il attaquait le patient labeur qui allait l'occuper durant un quart de siècle, — Sorel se contenta d'être au Sénat un secret;, i n ! général modèle, bientôt indispensable. Les anciens de la haute assemblée me comprendront si je leur rappelle ce Congrès de Versailles, déjà lointain, où un président affaibli par l'âge était manifestement incapable de remplir sa charge difficile: sans qu'il y parût, le sr» n'taire général dirigea seul les opérations de la journée. Chaque Congrès l'accablai! d'une rude fatigue. La Haute Cour fut pour ce sage une pénible épreuve morale. 11 y lit stoïquement son devoir professionnel, il en sortit avec la volonté de se libérer. A la première occasion.

il ressaisit une indépendance qui lui permit de s'absorber dans l'achèvement de sa grande œuvre, V Europe et la Révolution française.

Ce n'est ni le lieu ni le moment de dire tout ce qu'il y a mis de neuf et de fort. Tandis que Taine analysait le travail de la Révolution à l'intérieur, Sorel en étudiait la projection au dehors. Il ouvrait les fenêtres de la maison où son aîné ne voulait voir que la besogne des démolisseurs, et on lui savait gré de nous montrer les fusées de gloire qui sortaient des ruines sanglantes. Il a posé dans ce maître livre les principes fondamentaux d'où l'historienne peut plus s'écarter : permanence à l'extérieur de notre tradition politique, reprise d'instinct par les hommes de la Convention ; prompt réveil dans l'Europe coalisée des desseins hostiles à notre intégrité territoriale, plus encore qu'à notre révolution ; transformation des idées de liberté, semées par nos soldats chez tous les peuples, en aspirations d'indépendance nationale ; choc en retour qui allait faire sortir de nos conquêtes le mouvement irréfrénable des nationalités.

Sorel disait en plaisantant que toute l'histoire de cette époque a été faussée par une mauvaise pratique des relieurs : pourquoi s'avisent-ils d'habiller différemment, de tomer séparément l'histoire de la Révolution et celle de l'Empire ? S'il y a vraiment un « bloc », il

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est indivisible depuis 1789 jusqu'à 181 5, au dedans comme au dehors de nos frontières. Dès que l'on perd de vue cette vérité capitale, on tombe dans un abîme d'erreur, on se condamne à ne rien comprendre de la Révolution et du siècle qui l'a suivie. Sorel y a tout compris, parce qu'il avait solidement établi la loi génératrice des événements ultérieurs.

11 était chez lui dans la société de 1800 comme un Parisien répandu peut l'être dans le monde d'aujourd'hui. Il y débrouillait la complexité des caractères* le secret des intrigues, avec une psychologie de confesseur et un flair de policier. Il consultait Balzac autant que les papiers d'archives. Passionné pour le grand Voyant, il trouvait dans ses romans une source inépuisable de révélations sur la période révolutionnaire et impériale. Aussi faisait-il de l'histoire vivante ; dans ses livres, et dans son enseignement à l'Ecole des sciences politiques. Le professeur incomparable a formé là des générations de jeunes gens qui le regretteront comme 'un père. Il les prenait par l'esprit et par le cœur, ce guide aflectueux qui se donnait tout entier à chacun d'eux ; toujours préoccupé d'un sujet de thèse pour celui-ci. du choix d'une carrière pour cet autre, il a suscité une légion de travailleurs qui demeure sa plus belle œuvre.

Entre temps, il se délassai! à (le moindres

travaux : si l'on peut appeler ainsi le Montesquieu de la u Collection des Grands Ecrivains », et surtout la Mme de Staël, merveille de pénétration et d'élégance discrète, petit livre qui dit tout de la célèbre femme et sous-entend le reste. Dirai-je de la poésie qu'elle était un de ses délassements ? Non ; trop défiant de luimême pour faire état de la sienne, il l'adorait chez les autres. Quelle fête toujours nouvelle pour ses amis, quand il consentait à leur réciter ses prodigieuses imitations d'Hugo ! Rimées sans effort au cours des promenades sous les arbres du Luxembourg, ce n'étaient point des parodies, mais des variations sur un thème où l'élève égalait le maître. Ampleur du souffle, opulence du vocabulaire, imprévu des imaginations épiques, tout décelait dans ces amusements, comme en d'autres vers plus personnels, un don si caractérisé qu'on se demandait en écoutant Sorel : N'a-t-il point fait erreur sur sa vocation, cet historien qui ne veut pas prendre au sérieux le poète qu'il est naturellement ?

Je ne crois pas avoir rencontré un meilleur juge de la poésie, ni un fervent de la musique plus sensible aux délices de cet art. Mais de quoi n'était-il pas bon juge ? Aux dimanches de son ami Gaston Paris — Concordes animœnunc, et dum nocte premuntur, — lorsque la conversation vagabondait sur mille sujets, c'était Sorel

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qui frappait la formule juste, la sentence de finesse et de raison. Nul ne lui en aurait fait accroire sur la politique européenne dont il savait tous les mystères, sur nos politiciens nationaux dont il avait tiré toutes les ficelles, sur les écrivains dont il démontait tous les procédés. D'un mot, son esprit perspicace situait infailliblement le fait ou l'homme du jour à sa vraie place ; avec la sûreté d'un instrument de précision, avec une indulgence amusée, sans fiel, un sens de modération et de justice qui lui inspirait, dans nos plus troublantes affaires, une égale aversion pour les sottises, les fautes, les emportements des deux partis extrêmes. Sur un seul point, il ne transigeait pas, — sur la règle constante de sa pensée, l'invincible attachement à cette maxime : Chercher en tout l'intérêt durable de l'Etat français.

Orateur, si son admirable éloquence fut moins retentissante que d'autres, c'est qu'elle avait la pudeur des sentiments qui s'y exprimaient avec tant de force contenue. Il tira des larmes à ses anciens élèves, avec le remerciement qu'il leur fit le soir où il reçut d'eux la médaille jubilaire. Qui pourrait l'oublier, cette confession cordiale et superbe où il disait comment il avait trouvé les voies de son histoire, de notre histoire, entre les monuments nationaux de notre ville ? Naguère encore, la mâle

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beauté de l'éloge qu'il jetait sur le cercueil de Boutmy faisait passer un frisson dans l'auditoire. Hier enfin, à Rouen, il se surpassait luimême, dans ce discours pour Corneille où il exhala vraiment sa vie.

Ce fut une fin pathétique, sublime comme les plus grands vers du poète qui reçut son offrande. Cet homme si simple, qui avait toujours dédaigné de composer sa vie, a simplement et naturellement composé sa mort comme un pur chef-d'œuvre. Sorel voulait consacrer le reste de ses forces à une Histoire des Normands. Il chérissait son pays natal, il s'exaltait aux fastes héroïques de la race dont il était le plus typique représentant, au moral et au physique : haut de stature et de visage, avec le profil aquilin que Ghaplain a si bien gravé sur la médaille ; un chef, un compagnon de Rollon, taillé en force pour naviguer dans les tempêtes ; si robuste d'apparence que nous ne voulions pas croire au mal mystérieux qui le minait depuis un an. Cependant les siens devinaient l'Intruse qui rôdait autour de lui. Ils insistaient pour qu'il s'épargnât ce voyage, ce discours, ces fatigues. Sorel tint bon : il se devait d'aller saluer le grand ancêtre, et il éprouvait une joie fiere à revenir le saluer dans leur Normandie, dans la province d'où il était parti jeune garçon obscur, qui l'acclamait maintenant comme son prince spirituel.

Il parla plus d'une heure, devant la table de marbre où Corneille avait parlé. Apothéose magnifique du poète, de la race, du sol. Avec sa modestie coutumière, Sorel ne s'inquiéta pas de faire publier ce discours à Paris. C'est une des plus belles pages qui aient honoré depuis longtemps notre langue. Ceux qui me taxeraient d'exagération, je les supplie de lire cette page dans le Journal de Rouen : leur émotion me donnera certainement raison. Comment en eût-il été autrement? L'orateur jetait dans ce cri suprême toute son âme, toute sa vie. Aux derniers mots, on le vit pâlir; ses mains défaillantes se crispèrent sur le marbre auguste. « J'eus le pressentiment, me disait son digne fils, et presque la vision de l'Ancien qui rappelait mon père, qui le retirait à lui. » Une heure plus lard, à table, il eut une syncope : c'était la première attaque, déguisée. On le ramena à Paris : huit jours après, l'hémiplégie le terrassait.

Mais dans ce corps paralysé les parties hautes du cerveau restèrent intactes jusqu'au dernier jour. Comme L'ascensionniste qui n'aperçoit plus la terre, enveloppée dans les brumes crépusculaires, et qui contemple encore d'un clair regard les sommets lumineux de pur éther et les premières «'toiles. — le moribond ne percevait plus les choses communes de la vie quotidienne; son intelligence continuait de

travailler sur les objets habituels de ses pensées. Mieux que jamais, il parlait d'art et de poésie, de Flaubert, de Mozart, avec des remarques ingénieuses. Il fit encore quelques vers, très beaux. L'avant- veille de sa mort, il récita toutes les Stances de Polyeucte, sans se tromper d'un mot. C'était bien l'Ancien qui l'appelait, toujours plus haut. Père infiniment tendre, il rassurait ses enfants, leur racontait des épisodes de sa vie passée ; cette anecdote, entre autres : « Quand j'avais votre âge, un de mes camarades m'avait surnommé plaisamment : l'Homme.

Leconte de Lisle le sut, et il m'interpellait souvent ainsi : Venez, l'Homme.... » Puis, réfléchissant un instant, il ajouta : « C'est un beau titre, il faut le mériter.... » — Sorel Ta mérité jusqu'à la fin, stoïque et doux dans la sérénité d'un passage où il dut songer plus d'une fois à l'un de ses maîtres préférés, à Goethe. Il aura eu le même coucher de pensée dans la lumière, en harmonie parfaite avec sa belle vie de travailleur.

Je n'ai pas tout dit, et il faut tout dire. Pour pénétrer au fond d'un homme, il faut savoir comment il achève de s'expliquer par le dernier et le plus sérieux de ses actes. — Dans cette plénitude de l'intelligence, il fit mander un prêtre de ses amis ; il voulut s'entretenir avec lui des grands problèmes qui relient le visible et l'invisible, les fils et les

aïeux. Esprit libre et cœur traditionnel, quelle solution leur donnait-il au terme de ses longues méditations ? Il y aurait autant de puérilité que d'inconvenance à vouloir scruter le dernier secret de ces nobles âmes. Mais nous tous qui l'avons connu, nous savons qu'il fut fidèle à lui-même en exprimant la volonté de partir comme tous ceux de sa lignée, en vieux Français de la vieille France, et d'aller à sa tombe derrière la croix, derrière l'autre drapeau.

Il laisse un grand exemple dans une immense douleur à ces enfants qu'il adorait. Il le laisse aux amis qui perdent en lui un appui solide et affectueux, le bon conseiller d'idées, le sûr confident du cœur. Il le laisse au pays que son œuvre continuera de servir et de glorifier, à cette France qui voit tomber avec Albert Sorel un des plus beaux fleurons de sa couronne intellectuelle.

30 juin 1906.

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Dernier effort du long labeur, ses mains défaillantes assemblaient les feuilles de la dernière livraison : avant qu'il pût la signer, les pauvres mains se raidirent, laissèrent tomber la plume, se refermèrent sur le crucifix que leur tâtonnement anxieux avait si longtemps cherché. Il fallut ajouter en hâte les pages où notre interprète autorisé lui disait l'adieu commun. C'est le vœu de nos collaborateurs, et sans doute celui de tous ses amis, de tous ses lecteurs, que cet adieu se prolonge ici, qu'une fois encore Brunetière apparaisse au seuil de sa maison : non plus, hélas ! à travers un de ces articles qu'il y prodiguait en sa saison dernière, comme s'il eût voulu vider pour nous le réservoir inépuisable de sa pensée ; mais du moins dans le souvenir d'un compagnon d'atelier qui connut près de lui, depuis trente ans, le prix d'une amitié qu'aucune ombre n'altéra.

Ne me demandez pas son portrait littéraire, ni l'étude approfondie de son œuvre touffue, de cette pensée sinueuse dans sa ligne ascendante qui fit à travers le monde des idées tant et de si beaux détours. L'heure viendra plus tard des jugements définitifs sur ce grand ras-

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sembleur d'esprits ; avec plus de recul dans la perspective, on pourra mieux le « situer », comme il aimait à dire, dans le plan de son siècle, dans la lignée des moralistes qui constituent, — c'était une de ses remarques, — un genre spécifiquement français, l'un de ceux qui assurèrent à notre littérature sa prééminence sur toutes les autres. Encore plus que le temps nécessaire, le courage me manquerait aujourd'hui pour m'appliquer à un essai critique sur le premier de nos critiques.

N'est-il pas là, comme ils sont au lendemain de leur départ, quand on ne peut croire au détachement complet : vision qui n'a pas encore pâli dans nos yeux, voix qui retentit toujours dans nos oreilles, personne plus présente et plus chère que ces livres qu'elle nous cache ? Je ne sais ce que je vais dire : je sais seulement qu'il me faut cette triste douceur de parler de lui, au hasard des souvenirs qui se pressent dans la mémoire, sans ordre, sans suite. Y a-t-il jamais de l'ordre dans les plaintes que nous arrache un grand chagrin?

D'abord et sur toutes choses, après d'autres amis qui ont senti le même besoin, je voudrais amener le public à se dégager d'absurdes partis pris, je voudrais lui découvrir la physionomie d'un homme aussi méconnu qu'il était célèbre. Peu à peu, pour l'opinion mieux instruite dans ces dernières années, la lumière se faisait sur le

vrai Brimetière ; mais que de gens se laissent encore abuser par la caricature qui traîna longtemps dans les journaux, dans les conversations superficielles de Paris ! — Un petit professeur revêche, hargneux ; pédant d'Université desséché par l'abus du sens critique ; fossile classique, malveillant pour les tentatives hardies de la jeunesse, incapable de la suivre vers les libres horizons ; solitaire de cabinet, fermé à toutes les joies de la vie ; orateur disert, on en convenait, mais écrivain ennuyeux, embarrassé dans sa langue difficile et baroque... Tout cela, et le reste, — Autant d'erreurs que de mots.

Professeur, il l'était sans doute, et de toute son âme, si l'on prend ce terme au sens étymologique : si l'on entend par là qu'un mouvement impérieux le poussait à déclarer, pour en imposer la discipline aux esprits, toutes les vérités qu'il croyait tenir ; à combattre les affirmations contraires aux siennes, avec cette passion de la polémique qui faisait de son enseignement une bataille d'idées, plus encore qu'une communication de son immense savoir. Singulier professeur au demeurant, et bizarre universitaire du dehors, sans titres et sans diplômes ; ayant échoué aux épreuves qui ouvrent l'accès de l'Université, il prit d'assaut sur le tard les plus hautes chaires, il en créa de nouvelles pour son usage particulier ; le maître

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qui s'y installait faisait aussitôt reconnaître des titres qu'il ne tenait que de lui-même : science, éloquence, autorité.

Autre et pire légende, la malveillance de Brunetière, sa prétendue sécheresse. Il est bien rare que la générosité fasse défaut aux grands courages ; et ses adversaires pouvaient tout contester à ce combattant perpétuel, sauf le courage. Quiconque a pratiqué notre ami sera mon garant, si je dis que les qualités de son esprit le cédaient à celles du cœur. Cet homme excellent s'appliquait à dissimuler sa bonté ; il avait la coquetterie de garder, d'accentuer encore la mine farouche qu'on lui avait faite ; mais telle petite phrase qu'il vous jetait à l'occasion, d'un ton bref et qui voulait paraître détaché, contenait beaucoup plus que les mots ne disaient : on sentait qu'il s'y livrait tout entier. Nul n'était moins banal, plus en garde contre la sensiblerie névrosée de notre siècle, contre cette émotion à fleur de peau qui donne le change sur l'aridité du fond. Il était bon à la manière de ses pairs du grand siècle, avec choix et gravité : avec la noble délicatesse qu'il portait en tout, dans les jugements moraux, dans les rapports mondains, dans les questions d'affaires. Si l'on apprenait chez un professeur ce qui s'enseigne le moins, la noblesse des sentiments, tous eussent pu demander des leçons à ce seigneur de l'esprit.

Toujours prêt à défendre contre une injustice littéraire ou sociale les droits des vivants, comme la gloire des morts, que de fois je l'ai vu se dépenser au soulagement d'une misère morale, au service d'un ami, d'un collaborateur ! Combien de ses obligés pourraient en rendre témoignage ! Le plus désintéressé des hommes pour lui même, il devenait intéressé pour le compte d'autrui. Quoi qu'on en ait dit, il recherchait et goûtait cette joie du vrai lettré, la découverte d'un jeune talent. On a pu s'y méprendre, parce que les exigences professionnelles lui avaient fait un masque de sévérité. Le meilleur des humains n'est pas inpunément dans une charge où il faut refuser tout le jour des manuscrits, diversifier les périphrases pour faire entendre aux gens qu'il n'ont point le génie qu'ils se croient, ou du moins qu'on ne l'aperçoit pas dans la preuve qu'ils en apportent. Un directeur harcelé finit par abréger les circonlocutions. Rigoureusement attaché à ses doctrines littéraires, Brunetière pouvait se tromper, et il m'a semblé qu'il se trompait en certains cas, sur le mérite d'un débutant formé à d'autres écoles ; mais c'était toujours de bonne foi. Il n'avait de préventions invincibles qu'à l'endroit des fripons. Qui pense et agit bassement ne peut pas bien écrire, c'était une de ses règles de jugement.

Il avait beau se hérisser, trancher de l'in-

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différent et du stoïque, on devinait vite sous sa fière pudeur des sources vives de tendresse qui demandaient à jaillir du cœur. Tendresse des forts, des rudes lutteurs : celle d'un Veuillot, dans la lettre touchante que le polémiste adressait à Pontmartin après la mort de sa fille ; celle d'un Joseph de Maistre, déposant sa plume de bataille et frissonnant à Saint-Pétersbourg, parce qu'il « entendait pleurer à Turin. » — Ah! qu'ils le connaissaient mal, ceux qui le représentaient comme un magister à férule, insensible à toute autre chose qu'au devoir classique du bon élève ! Il ne fut que trop sensible aux mille piqûres qui l'usaient autant que l'excès de travail : injustices de toute nature, ingratitude des uns, déloyauté des autres, attaques qu'il bravait sans pouvoir se cuirasser contre elles. Grand lecteur de journaux, grand collectionneur découpures des Argus, il y cherchait chaque jour les méchancetés à son adresse ; et la récolte n'était que trop riche. Aux amis qui lui conseillaient plus de philosophie, plus d'indifférence, il répondait par des coups de boutoir où l'on retrouvait la paraphrase des vers si connus :

J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les nommes connue ils font.

Aussi bien, quelle est notre suffisance, à nous tous qui parlons de Brunetière cl \oulons

retoucher une inimitable peinture ! Molière, — encore un qu'il n'aimait guère, jusqu'au retour de faveur qui les réconcilia sur la fin, — Molière s'était vengé d'avance en faisant poser pour le portrait d'Alceste ce dernier survivant du xvne siècle, qui fut notre contemporain. Je crois entendre Brunetière, chaque fois que je relis les apostrophes de l'homme aux rubans verts. S'il est vrai que le poète ait déguisé sa propre image sous la plus belle et la plus douloureuse figure de notre littérature dramatique, je n'ai aucun scrupule à voir aussi celle de notre ami dans ce Misanthrope, si mal nommé, puisque son pessimisme est fait d'un sombre amour pour les hommes qu'il voudrait plus justes, pour la femme qu'il voudrait plus sage.

Il y a deux sortes de pessimisme : l'un, dégoût infécond, se replie dans son chagrin inactif; l'autre, ferment salutaire, s'emploie à réformer un monde où tout le mécontente. Brunetière avait coutume de dire que tous les progrès accomplis dans la suite de l'histoire furent dus à de grands pessimistes ; il énumérait ces utiles mécontents, depuis le Christ, il s'efforçait de dégager dans la figure divine les traits qui pouvaient justifier sa thèse. 11 s'animait à ces démonstrations; et soudain, il retombait dans une méditation morose. Elle assombrissait le visage expressif, tourmenté

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par la pensée : elle voilait la flamme des yeux fureteurs, marquait davantage le pli d'ironie, au coin des lèvres. Il semblait que sa parole eût creusé à la sortie ce sillon spirituel et triste.

On lelaissait ainsi, possédé par son démon des mauvais jours, rongé par un mal d'âme incurable ; quelques heures plus tard, on le retrouvait dans une compagnie que sa gaité divertissait. Légende aussi, le Brunetière toujours austère, retranché derrière ses vieux livres, séparé du monde et de la vie. Durant ces dernières années, la surchage des tâches qu'il accumulait sans mesure et les premières atteintes du mal l'avaient condamné à la retraite; mais avant cette période de déclin, il se répandait volontiers dans la société, il y jouissait du plaisir qu'apportait aux autres sa séduction de parole. Mieux que les amuseurs de profession, il y déchaînait les rires honnêtes ; le causeur étincelant achevait en fantaisies paradoxales sa conférence du matin, il jouait des variations sur l'instrument subtil de sa logique, comme l'archet d'un grand \ioIoniste joue avec le thème d'un scherzo. Il me souvient d'un dîner, — il y a longtemps, — où sa verve éblouit tous les convives. — « Nous mouron». Ions... » avait dit. quelqu'un; et Brunetière, sursautant: « C'est possible, mais je vous mets au défi de prouver cette proposition. » — Les

arguments s'enchaînaient, spécieux, pour démontrer qu'elle n'avait pas de force probante... Qu'il est navrant aujourd'hui, le souvenir de cet amusement où l'agile dialecticien, encore exubérant d'énergie vitale, bravait l'implacable logicienne qui le guettait déjà!

Son naturel impressionnable et mobile ne lui eût jamais permis de se figer dans une attitude. Passionnément curieux de toutes choses, de la politique, des petits secrets de Paris, des grands secrets de l'humanité en marche dans les diverses parties du monde, il voulait tenir à jour son avertissement universel. Nous discutions un soir sur Voltaire, nous cherchions les raisons de l'indulgence que son siècle accordait à ses plus effrontées palinodies. — « C'est que Voltaire aimait furieusement la vie, conclut Brunetière : les hommes pardonnent tout à ceux chez qui ils sentent cet amour de la vie, du bien qu'ils prisent par-dessus tous les autres. » Lui aussi, comme le pessimiste conteur de Candide, il avait le goût de cette vie où rien ne le satisfaisait. Attaché au passé par le sens de la tradition et les préférences littéraires, il s'en échappait sans cesse pour bondir dans le présent, pour précipiter sa pensée dans l'avenir. Un pays l'intéressait entre tous, l'Amérique : depuis la mémorable tournée de conférences qu'il y avait faite, il étudiait les problèmes posés dans le Nouveau Monde, il

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recherchait le rapport qu'on en peut faire aux difficultés où se débattent nos démocraties. Curiosité de l'esprit, inlassable activité, superbe confiance dans une force qu'il croyait illimitée, soif do gouverner les hommes et leurs idées, attrait du bon soldat pour les nouveaux champs de bataille, — tous ses instincts le stimulaient à tenter de nouvelles expériences; il eût aimé s'essayer dans tous les rôles sur le théâtre du monde: il voulait du moins être toujours prêt à y parler sur toul.

Parler! Son triomphe et sa passion maitresse, celle dont il est mort. Il faut éclaicir un malentendu qui ne se serait jamais produit, si l'on y eût porté un peu d'attention. A-t-on assez plaisanté le style des écrits de Brunetière, les tours archaïques et compliqués, l'accumulation des incidentes, des qui et des que, la longueur de ces fameuses périodes que l'on citait comme des gageures ! Nombreux étaient les lecteurs, encore plus nombreuses les lectrices, qui goûtaient la Baveur du fond et ne digéraient pas la singularité de la forme. — S'est-elle jamais doutée, la caillette offensée par une phrase « trop mal écrite », qu'elle avait applaudi la veille ou qu'elle applaudirait le lendemain cette même phrase dans une salle de confèrent Pâmée au pied de la chaire bous 'r prestige de la voix, elle buvait l'assemblage de mots qui la rebutait sur le papier. La voix débrouillait

avec un art infini les méandres des périodes, nuançait les incidentes, rendait sensible à l'oreille la construction logique et savante que l'oeil n'avait pas su discerner. Nulle différence entre la langue de l'article et celle du discours ; mais les défauts blâmés chez l'écrivain devenaient qualités pour l'orateur : la foule y prenait un plaisir très semblable à celui qu'elle demande à l'acrobate, d'autant plus applaudi qu'il avance plus longtemps, sur une corde plus longue et plus haute, donnant à chaque instant la sensation qu'il va choir, rattrapant son équilibre d'une pesée sur le balancier, prolongeant ainsi l'anxiété admirative de l'assistance.

Tout était oratoire chez Brunetière : disonsle en dépouillant ce terme des idées d'emphase et de convention qu'il emporte souvent. Nous avions eu des orateurs de la chaire, de la tribune, du barreau ; il fut l'exemplaire unique d'une espèce nouvelle, l'orateur de la littérature ; il gouverna ce royaume de la plume avec l'outil et les procédés d'un autre art. Il ne fit jamais en écrivant que sténographier un discours intérieur : son moindre article était un fragment de ce discours, débité devant un auditoire invisible ; sa plus courte lettre avait le tour et le mouvement d'une harangue. De même sa conversation. Tous en avaient le sentiment, dans le salon où il causait, dans ce cabinet de la Revue où s'est dépensée tant d'éloquence

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familière. Il y parlait pour un seul auditeur comme il eût fait pour une assemblée, avec même abondance, même chaleur, même choix et même précision des mots. Il aimait d'ailleurs essayer là, in anima vili, l'effet des prochaines conférences et des nombreux articles qui attendaient lout armés dans son cerveau. La sueur des grandes journées ne ruisselait plus sur son visage, cette sueur mortelle qui nous faisait trembler pour lui, quand il s'était donné pendant une heure, corps et âme, à une foule magnétisée par ce don total. Mais la grosse veine nouée sur le front se gonflait de même, les idées en dégorgeaient avec le même débit bien réglé; et c'était une jouissance toujours nouvelle de voir la pensée naître sous ce front, y trouver instantanément son expression oratoire, en sortir dans le déroulement d'une phrase qu'on sentait nécessaire, calquée exactement sur les circonvolutions cérébrales: médaille frappée sans une bavure, où chaque relief reproduisait les creux adéquats de la matrice.

Lisez, comparez : vous vous persuaderez \ite que les pages de Brunetière les plus critiquées, du point de vue de la forme, ne sonl que la sténographie de la parole qu'il vous faisait applaudir. J'y insiste, parce que c'est le nœud du procès. La routine des catégories le classera parmi le- écrivains, et ce -ira lui pendre un mauvais sen ice: il faudrait le ranger

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parmi les grands orateurs. Nous ne ferons jamais comprendre à nos petits-enfants le pouvoir souverain qu'il exerça sur les auditoires, le mordant irrésistible de sa causerie ; pas plus que nous ne comprenions, quand nous lisions la froide transcription d'un discours de Berryer, l'enthousiasme de nos pères qui avaient entendu rugir le monstre : pas plus qu'un traité de Cousin ne nous expliquait l'enchantement des personnes qui avaient joui de sa conversation.

On s'est étonné que ce combatif, cet orateur, n'eût jamais songé à jeter le poids de son éloquence dans les batailles parlementaires. Il y songea. C'était vers 1893, à l'époque où tant d'espérances fleurissaient danslafugitiveembellie de « l'esprit nouveau. » Un moment, la tentation fut très forte sur son esprit. Il la repoussa par un de ces scrupules de délicate fierté avec lesquels il ne transigeait pas. — « Je ne veux pas être l'élu d'une circonscription quelconque, me disait-il. Je suis par mes origines Breton et Toulonnais ; je ne voudrais accepter un mandat que dans l'une des deux régions où j'ai mes attaches naturelles ; et je n'y vois pas de siège que je puisse briguer. » — Faut-il regretter que cette expérience n'ait pas été faite? Il eût repris au Parlement la place d'un Dufaure. Mais Brunetière y fût-il resté Brunetière, tout d'une pièce dans ses doctrines, puissant quand

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même dans son isolement, modéré avec des pointes subites vers les directions où on l'attendait Le moins? Je l'ai connu un temps tout pics de donner dans un socialisme théorique 1res accentué. Pourquoi pas? Àlceste serait peut-être aujourd'hui socialiste. Comme sur la plupart des grands autoritaires, les suggestions adroites avaient d'autant plus de prise sur l'obstination de Brunetière qu'il ne se savait pas impressionnable et ne se croyait pas malléable; les habiles l'influençaient sans trop de peine et Bans qu'il en eût conscience. Se fùt-il prêté aux compromissions, aux maquignonnages, aux abdications partielles de son opinion sous la discipline d'imparti, bref à toutes les usures de la personnalité, sinon de la dignité humaine, qui assurent seules une action efficace dans les Chambres? Eût-il résisté à cette lente désagrégation delà volonté individuelle par la collectif ité parlementaire qui est le phénomène caractéristique des Assemblées!' - Vaines questions : sa bonne étoile lui a épargné l'épreuve où \\\\ redoublement de pessimisme

eût fait payer trop cher à notre ami la rançon de ses triomphes oratoires.

Il était d'ailleurs à celle époque accablé par d'écrasantes besognes : direction de la Revue, enseignement à l'Ecole normale où il a laiun lumineux sillon, campagnes de conférences à l'étranger, histoire projetée de la littérature

française et autres travaux qui eussent exigé plusieurs vies. Comment trouvait-il du temps pour les vastes lectures où il renouvelait sans relâche son savoir encyclopédique? Il lisait avec une rapidité incroyable : le plus gros volume en quelques heures. Sa mémoire pro digieuse en assimilait la substance, jamais de fiches, presque pas de notes. Très malade, il a écrit à Montmorency, sans une note, son dernier et si savant article sur Montaigne. Et sur tous les sujets ses informations étaient de première main, ses références contrôlées dans le texte même des auteurs inconnus qu'il citait avec une coquetterie amusée.

On ne retrouvera pas de longtemps, j'imagine, pareille universalité de connaissances emmagasinée dans un cerveau. Gomment le champ fertile fut labouré, ensemencé, Bourget l'a raconté l'autre jour en évoquant les héroïques années de jeunesse qu'il vécut aux côtés de Brunetière. Son récit suggérait une réflexion consolante : il réconciliait avec notre temps ceux de ses fils qui seraient tentés d'en trop médire. Brunetière a plaidé contre son siècle des procès retentissants ; et Bourget juge sévèrement le train des choses dans la France démocratique. Je ne les contredis point ; mais il a bien sa grandeur, le temps où ces deux hommes ont pu monter à leur vraie place, au faîte social, du mouvement naturel d'un

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bel arbre qui s'enracine et croît sur un sol favorable.

C'est le lieu de jalonner en quelques mots les étapes de la route intellectuelle que Brunetière fraya pour lui même et pour les esprits qu'il guidait; elle le conduisit par cent détours au refuge chrétien.

Comme Sainte-Beuve, ce devancier si différent de lui, « il avait fait le tour des choses de ce monde », lorsqu'il se découvrit la vocation et trouva l'occasion de « s'en expliquer » C'était son mot de prédilection. Que ces choses dussent rire réglées par un ordre rationnel, noire ami n'en douta jamais. Existence d'un ordre dans l'univers, aptitude de notre intelligence a en discerner les lois, puissance qu'a notre volonté d'en modifier l'application aux sociétés humaines, — ces principes étaient pour le jeune philosophe mieux que deaxiomes : les suggestions impérieuses d'un tempérament. De bonne heure, il estima Bossuet, si solide sur ces bases fondamentales, el il l'aima de les avoir bien célébrées, dans une langue qui correspondait à ses propres besoins d'ampleur, d'enchaînement et de clarté.

Honnête homme dans tous les sens du mot, l'ancien et le moderne, il était jusqu'aux moelles du xviie siècle, du temps où l'homme sur de son pouvoir ne regardait guère la nature, sinon pour L'assujettir à L'obéissance, pour \ impri

mer sa marque dans les lignes géométriques et la taille tyraunique des bosquets. A l'égal des gens d'alors, et de ceux du moyen âge qui leur avaient légué une tradition d'ascétisme, notre contemporain nourrissait contre cette nature envahissante et pécheresse les défiances d'un roi menacé dans sa domination. Les beaux paysages, les œuvres d'art qui s'inspirent du sentiment, la musique en particulier, ne lui donnaient le plus souvent que le plaisir subtil d'en bien raisonner. 11 fut peut-être le seul grand lettré du xixe siècle pour qui Rousseau n'avait pas existé, ni le fils aîné de Rousseau, Chateaubriand, et qui n'eût pas dans le sangune seule goutte de leurs délicieux poisons. Il enveloppa dans une même réprobation tous les « naturistes », de Rabelais à Zola, tous les romantiques, esclaves du monde extérieur et de leurs passions, tous les « impressionnistes » déréglés qui osaient substituer la fantaisie individuelle aux arrêts de la raison abstraite et générale. — « Nos impressions ne doivent entrer pour rien dans la règle de nos jugements, » répétait-il avec force ; et il avait la candeur de croire que les siens n'étaient jamais déterminés par une impression personnelle. Dans la maturité de l'âge et de la raison, nous le vîmes revenir sur quelques-uns de ses ostracismes, parler de Rabelais avec une intelligente impartialité, rendre justice à Molière, recevoir

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le coup de la grâce balzacienne et rédiger pour l'Amérique ce petit chef-d'œuvre, son Honoré de Balzac.

Engagé dans l'histoire littéraire avec sa vaste ambition d'y comprendre et d'y rattacher toutes les idées, notre cartésien devait chercher une méthode, un système, comme Ton dit aujourd'hui, qui lui permit d'enfermer le monde de l'esprit dans une belle ordonnance architecturale. 11 crut l'avoir trouvé dans le darwinisme; et il lui plaisait de « réintégrer » une idée très moderne dans les méthodes philosophiques de l'Age classique. Brunetière conçut alors le dessein d'appliquer la doctrine évolutive aux phénomènes intellectuels. Delà, l'Évolution des genres, et le plan d'une première histoire de la littérature, qui resta en chemin. Les grands faiseurs de systèmes sont a leur insu des imaginatifs, des poètes ; chez Brunetière, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie s'équilibraient exactement ; il était trop clairvoyant, trop probe vis-à-vis de lui-même, pour continuer de bâtir avec des matériaux peu sûrs. Il aperçut bientôl la faiblesse de son premier principe, l'impossibilité d'en faire un support pour L'énorme construction qu'il projetait. 11 s'en détourna, chercha d'autres directions : non sans revenir de loin en loin à ses premières amours, comme dans cette étude récente et un peu pari

doxale sur la Moralité de la doctrine évolutive.

Un temps, il crut qu'Auguste Comte lui donnerait ce qu'il n'avait pu tirer de Darwin. Séduction nouvelle, et qui montre bien comment ce contradicteur du genre humain subissait l'influence des idées ambiantes, avant de se les approprier despotiquement, de les consolider, de s'en servir pour discipliner les esprits qui les lui avaient offertes à l'état flottant. De cette incursion dans le comtisme sortirent l'Utilisation du positivisme et les études similaires. C'était la voie oblique qui l'amenait au but.

De plus en plus blessé dans son amour de l'ordre par l'anarchie croissante dans les idées et dans les faits, il se rapprocha de l'édifice catholique. On le vit d'abord rôder, si je puis dire, autour de la cathédrale, examiner et louer en connaisseur la belle architecture du vaisseau, les commodités qu'il offrait aux foules sans abri. C'était le temps où nous rêvions tous de réconciliation sociale, à la lueur du phare allumé devant nous par le pape Léon XIII. Relisez Une visite au Vatican : Brunetière trouva là un grand esprit de sa famille, qui le comprit et l'aima. N 'était-il pas l'un des rares laïques contemporains qui eussent lu la Somme de saint Thomas, le seul capable de récrire cette Somme pour notre âge? Il sortit du Vati-

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eau à demi conquis. PeLi après, il se risqua dans la cathédrale; d'un pas lent et loyal, tâtant le terrain, se donnant sur un point, se reprenant sur un autre, il avança jusqu'à l'autel. Au soir d'une journée triomphale pour l'orateur et décisive pour l'homme intérieur, comme il parlait au banquet qui suivit la conférence de Besançon sur le Besoin de croire, il dit : « Je me laisse faire par la vérité... » Belle parole qui fui la devise de toute sa vie et devrait être l'épilaphe gravée sur son tombeau. Depuis lors, dans ces « discours de combat n prononcés à Besançon, à Lille, un peu partout, le dialecticien s'acheva en apôtre. Sa fougue généreuse faisait songer à un autre argumentateur apostolique, à saint Paul courant de Damas en Asie Mineure, en Grèce, multipliant les controverses et les épitres, amenant les Gentils du dieu inconnu à son Dieu connu.

Était-ce seulement, comme on l'a prétendu, un système éprouvé de doctrine logique et un incomparable outil de gouvernement que l'intellectuel autoritaire venait demander à l'Eglise catholique!» Nous pouvons bien soulever le voile qui cachait le mystère de cette ame : c'est honorer notre ami que de montrer dans la sienne le souci commun aux plus nobles penseurs de tous les temps. L'angoisse devant le problème de la destinée, angoisse tragique chez ce véritable contemporain des hommes

de Port-Royal. Ses préférences apparentes étaient pour Bossuet : son culte profond allait à Pascal, conseiller naturel de tous ceux que torture le dilemne du terrible pari. — « Brunetière ! avait dit jadis quelqu'un : on le trouvera un jour pendu devant un crucifix ! » De son propre aveu, il se tuait de travail pour ne pas sombrer dans l'abîme du désespoir métaphysique. Comme l'esprit, le cœur avait ses plaies, ses exigences, sa part dans la recherche douloureuse du grand remède. Serait-ce encore Pascal qui le mit sur la voie, avec son mot révélateur, vérifié une fois de plus par le dénouement de ce drame intime 2 — « Console-toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais pas trouvé. »

Liber scriptus proferetur In quo totum continetur...

Tandis que la belle prose funéraire enveloppait de sa plainte l'ami qui s'en allait au repos, nous songions que ce lecteur insatiable l'avait enfin découvert, le livre vainement cherché parmi tous les livres, celui qu'il avait rêvé d'écrire aux jours ardents des jeunes ambitions, le livre où tout est contenu! Ne l'ayant rencontré dans aucune bibliothèque, il s'était rabattu sur l'Évangile ; il y avait trouvé la quantité de lumière et la quantité d'ombre dont l'équilibre contente une raison revenue de ses folles prétentions. Il savait que toute expli-

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cation de l'univers trop complèteel Irop claire, fût-elle parée d'une étiquette scientifique, est décevante par sa puérilité. Résigné à faire la part de l'inconnaissable dans une synthèse qui éclairait et apaisait tous les troubles moraux de la conscience, il disait, et très sincèrement, que son injelligence trouvait enfin satisfaction dans les solutions chrétiennes où elle s'était arrêtée.

Victorieux de son tourment idéal par cette conquête d'une certitude spirituelle, il allait être vaincu, durement éprouvé dans ses dernières batailles temporelles. De l'humeur dont il ('tait, il eut voulu servir activement la cause qu'il embrassait , y faire un peu sentir les facultés de direction qu'il se connaissait. Les années de Léon XIII avaient pris fin. Les services et les conseils de Brunetière ne furent pas agréés. 11 en souffrit. D'autre part, il avait ardemment désiré la chaire de littérature au Collège de France, couronnement naturel de sa carrière exceptionnelle dans l'enseignement. Au grand scandale du monde universitaire et lettré, (••Ile ambition légitime fut déçue parla véhémence des passions politiques et la pusillanimité des pouvoirs publics. Passons, comme Dante passai!, à travers ces limbes où il ne trouvai! rien à dire, devant l<i pâle trembleur qui fil le grand refus. Brunetière prit sa revanche en pourfendant ses vieux ennemis, les encyclopé-

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distes, dans une série de conférences d'où il sortit encore grandi, mais dangereusement meurtri.

Dès le début, ses auditeurs habituels observèrent que son organe, cette voix métallique et souple qui ne l'avait jamais trahi, donnait des signes inquiétants de lassitude. Il se surmena pour aller juqu'au bout, il y réussit à force de volonté. Au lendemain du dernier effort, la mort prit traîtreusement l'orateur à la gorge ; elle lui ravit d'abord l'arme où il mettait sa confiance, sa joie, son orgueil : la voix. Il s'affligea de cette mutilation comme d'une atroce déchéance. Aphone, lui, Brunelière ! Quand on essayait de le consoler en lui disant : Votre plume vous reste, — il haussait les épaules d'un geste méprisant et désolé. Il le savait bien, qu'il n'était qu'orateur, et qu'en perdant sa parole, comme Samson sa chevelure, il perdait tout. A peine s'il se laissa ramener deux ou trois fois à l'Académie : il entrait avec l'attitude d'un condamné dans cette salle où son éloquence avait gagné toutes les causes qu'elle plaidait.

Lentement, durant deux années, la phtisie le consuma ; elle fit de lui l'être incorporel, spiritualisé, dont nous eûmes la vision pathétique sur le lit où il gisait ; l'affreux mal ne respecta que la pensée, qui n'avait jamais été plus vigoureuse. Avec quelle abondance et

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quel courage elle se donna, les lecteurs de la Revue le savent. Direction, articles, préface de son livre testamentaire, les Questions actuelles, il mena de front ces travaux jusqu'aux tout derniers jours. Quand la force lui manqua pour écrire, H enfin pour lire, il comprit que l'heure étail venue, que c'était fini de coin battre, fini d'apprendre, fini d'enseigner, et qu'il allait se faire instruire par l'initiatrice de tout ce qu'ignorent les plus savants. Infiniment las, bien sur de son droit au repos après la tâche virilement accomplie, il dit : « Je vais m 'endormir longuement... » Ce furent ses dernières paroles.

... Et je vais porter ces pages dans sa maison : les premières qu'il n'aura pas vues, depuis le jour lointain où mon premier article passa sous ses yeux. Je ne ressortira! pas éclairé par ses avis judicieux, conforté par son approbation. A quoi bon écrire puisqu'il ne lira pas? — A lui payer ma dette, à suivre son exemple. Sa fin vaillante dans le travail Laisse un magnifique exemple à tous ceux de sa pro fession. Nous tâcherons de le suivre, mon ami. partout où votre cher et pur souvenir dictera leur devoir aux \ieu\ compagnons que voua abandonne/.

/-' janvier t907.

Le i5 août de Tan dernier, nous recevions en double expédition, M. de Nalèche et moi, une de ces cartes postales que le général prodiguait à ses amis. — Entre les boutades coutumières et les plaisanteries ironiques sur luimême, il y marquait sa volonté expresse : il me chargeait de « publier son mortuaire » , comme il l'appelait. — « Je souhaite que ce ne soit que dans les Débats... Pour cet objet, je prie M. de Nalèche d'être mon exécuteur testamentaire. » — J'obéis.

Quelques mots sur l'homme, c'est tout ce que je voudrais ajouter à ce qui fut dit ici du grand soldat. Un écrivain militaire qu'il honorait de sa confiance a raconté sa carrière. Mais qui ne la connaissait? Elle est déjà dans la légende, avec sa floraison d'aventures héroïques ou romanesques comme celles d'un personnage d'Alexandre Dumas. — Durant cinquante ans, depuis la tranchée de Sébastopol, ce nom de Galliffet claironne à chaque page de notre histoire militaire. Dans toutes les imaginations

de France et d'Europe, ces syllabes prédestinées évoquaient la vision d'un panache de plumes de coq, — Gallus factus, comme il aimait à signer, — plumes ébouriffées par le vent de la charge sur le haut shako du vieux modèle. Avec sa silhouette martiale et provocante, lorsqu'il descendait les Champs-Elysées, toutes les armées d'antan passaient, ressortaient de l'Arche derrière lui; toutes celles qu'on ne reverra plus.

Un soir, dans une réception à la Présidence, il promenait à travers les groupes cette tête qui sollicitait et soutenait tous les regards : osseuse, expressive, sculptée à pleins reliefs, caractéristique du type provençal dans les régions où les Sarrasins ont laissé de leur sang ; militaire surtout, inséparable du képi, et déjà historique, évocatrice d'images lointaines pour les jeunes générations. — Albert Sorel prit le bras de Léon Bonnat : « Dépêchez-vous, dit Sorel, de mettre cette ligure dans votre galerie ; c'est la dernière d'une espèce disparue : i m n'en refera plus, le moule est brisé. » L'historien disait bien. Si Galliffet resta populaire, malgré tout, dans la ville où il avait durement sabré, c'est que la France reconnaissait en lui une chère figure d'elle-même, une des attitudes où elle s'aima le mieux.

Je l'entrevis pour la première fois — si cela peut s'appeler voir — dans la foulée rapide des

chevaux, sur les pentes du Calvaire d'Illy. Des escadrons lancés d'on ne savait où passèrent devant nos lignes, tourbillonnèrent, nous couvrirent un instant : bientôt rompus et ramenés, ce qui en restait, vers les bois de FJoing. Un colonel les entraînait : je n'ai su que plus tard son nom et la signification de cette charge. Dix ans après, la vie parisienne nous rapprocha. Le colonel de Sedan était devenu le général en vedette, favori de Gambetta, les yeux fixés sur notre mirage d'alors, toutes ses ambitions tendues vers ce bâton de maréchal qu'il irait chercher dans les murs de la ville où nous ne doutions pas qu'un élu du destin le ramasserait... Le brillant viveur du second empire s'était métamorphosé en un officier laborieux; certes, les grelots de l'ancienne folie tintaient encore dans cette vie exubérante, mais sans préjudice d'un travail acharné. Je le revois, ardent et confiant, au printemps de 1881, à ce déjeuner chez Voisin où il m'avait demandé de le mettre en rapports avec Skobélef. Ce fut une curieuse passe d'armes entre les deux héros de même famille ; en garde l'un et l'autre, avec mêmes aspirations, mêmes coquetteries, même désir de s'étonner réciproquement. — Mais si je me laissais aller aux souvenirs, aux anecdotes recueillies pendant trente ans dans la société de GallifFet, il faudrait tout un livre... et l'heure n'a pas sonné.

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