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Puis, les premières désillusions, le lent évanouissement du grand rêve, pour lui comme pour nous tous; la rentrée dans la pénombre en dépit des dignités accrues, malgré les services chaque jour mieux reconnus du rénovateur de notre cavalerie. L'avalanche boulangiste, un temps où il ne décoléra pas ; il se fâchait tout rouge contre ses meilleurs amis, lui si perspicace, quand on essayait de lui faire comprendre les raisons profondes qui prosternaient la foule devant une idole sans valeur, tandis que la rare valeur dont il avait une juste conscience subissait une éclipse. Enfin, après la satisfaction platonique des hauts emplois, si vains pour un homme de cette trempe lorsqu'ils ne lui promettent plus ni action ni gloire, le coup fatal, la mise au cadre de réserve ; mort anticipée, fin de tous les espoirs, dans le cœur du soldat resté jeune de corps et d'ambition irrassasiie.

Soudain, un rebondissement inespéré.

Waldeck, en souvenir de Gambetta. l'appelle iin ministère de la guerre, dans la place OÙ mi chef de son mérite el de son énergie peut don ner une face nouvelle à toutes choses. L'heure est formidable, la tâche si ardue, si obscure. que le plus forl el le mieux intentionné y succombera, broyé parles passion- exaspén Bravement, joyeusement, Galliffei entra dans le cyclone, comme il entrait jadis dans la

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rafale de mitraille, à Puebla ou à Sedan. Le soir de la journée mémorable où il fit ses débuts à la Chambre, sous les outrages dont on le criblage l'attendais à dîner. Il arriva après neuf heures, le teint haut en couleur, vibrant, goguenard, amusé. — u Je vous présente l'assassin... » — Et de raconter la petite fête avec une verve endiablée. Jamais je ne l'avais vu plus galant auprès des femmes, plus libre d'esprit et plus étincelantde mots. Cette bataille nouvelle pour lui avait rajeuni de vingt ans le septuagénaire ; tel il était, plein de gaie confiance en son étoile, vingt ans plus tôt, à cette autre table où il complotait la revanche avec Skobélef.

Onze mois après, démonté par l'intrigue, incapable de transiger avec son honheur militaire, il jetait dédaigneusement le portefeuille si longtemps désiré, il traversait le cabinet de la rue Saint-Dominique sans même ranger ses papiers et allait se terrer à la campagne, bouche close.

Il avait rendu un service inappréciable. Ah ! qu'ils connaissaient peu ce soldat, dans l'un et l'autre camp, les agités qui attendaient de lui qu'il livrât l'armée à leurs rancunes, et ceux qui lui jetaient d'avance l'anathème, persuadés qu'il allait trahir et désorganiser cette armée. Après quelques semaines d'observation chagrine, tous les officiers de sens rassis lui revinrent, certains d'avoir en lui un défenseur

habile, équitable, énergique, prévenu par une inclination naturelle en faveur de ceux mêmes qu'il ne pouvait couvrir comme il l'eût voulu. Et quel robuste bon sens, quelle juste vue de l'intérêt général et supérieur, quelle saine appréciation du possible dans les phrases lapidaires du fameux ordre du jour : « L'incident est clos... » — Cette nuit, en relisant ses lettres d'alors, je retrouvais la copie de l'Ordre, tracé de sa ferme écriture, qu'il m'envoyait à la campagne; au bas, naturellement, une plaisanterie de l'incorrigible gavroche. Une pirouette après l'action hardie et forte, c'était tout lui.

Et c'était bien fini de lui, cette fois ; parce qu'il avait voulu faire la paix dans l'honneur, au lieu de servir les passions affolées. Il se confina dans une retraite qui devint peu à peu une claustration, avec la rupture de ses habitudes mondaines, avec l'abandon de ce cercle de l'Union, dernier foyer de ses vieux jour-, où il avait été de tous temps le plus assidu des membres, l'enfant gâté et le boule en train. Depuis trois ou quatre ans, il menait la vie d'un moineen cellule dans les deux chambres de ce rez-de-chaussée iV^u il ne sortait jamais, au détriment <le sa Banté; jamais sauf pour ses deux débauches mensuelles, le dîner Bixio et le diner des Débals. Au Grand Seize du Café Anglais, il retrouvait Ba verve avec les visions préhistoriques de Ba folle jeu

nesse ; il racontait pour la centième fois, à l'usage des nouveaux venus, toute la chronique du second Empire ; récits toujours renouvelés par la couleur, l'imprévu du tour, la magie évocatrice. Aux Débats, où Léon Say l'avait amené, il s'était pris d'une affection jalouse, exclusive, pour la vieille maison. Il en avait la superstition. C'était, de notoriété publique, son journal. Je ne dis point qu'il en adoptât la politique ; il la blaguait, comme il blaguait toutes choses ; mais un respect croissant des choses de l'esprit, — le seul respect qui lu1 fût venu sur le tard, — l'attachait à la continuité des traditions littéraires. Et il aimait à enseigner à nos jeunes collaborateurs l'histoire, telle qu'il la refaisait.

Dans son ermitage, tant qu'il fut debout, les visiteurs amis étaient reçus avec le même empressement, la même bonne humeur dans la brusquerie gouailleuse. — On l'y trouvait à toute heure, lisant quelque livre, un ouvrage militaire ou des mémoires historiques. — - Curieux, en éveil surtout, il perfectionnait sans relâche une culture de l'esprit à laquelle il n'avait guère songé dans ses jeunes années. — Surtout, il écrivait d'innombrables billets ; il gardait le besoin de se communiquer ainsi, sans cesse. Epistolier inlassable et merveilleux, ses lettres, si Ton en publie quelque jour, rappelleront celles d'un prince de Ligne; par la

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grâce aisée, l'impertinence spirituelle, le bonheur des trouvailles, elles sont d'un autre siècle, d'un de ces contemporains de Fontenoy, qui aurait pourtant frayé avec les gamins de Montmartre. lit ce sera un trésor d'informations sur notre temps; soit qu'il commente les bruits de Paris, soit qu'il trace à Marienbad. durant ses cures, d'alertes croquis de la société européenne. Je me disais parfois, en sortant de (lu/ lui : Maintenant je connais bien les deux Mirabeau, le père et le "fils, ses compatriotes et ses pareils ; avec leurs parties de génie, avec ce qu'ils avaient d'effréné, d'excessif et d'in-<> ciable.

Belle retraite, en somme, dans sa dignité modeste el farouche: épilogue stoïque de celle tragédie de trente années ; un homme supérieur et difficile à qui son temps refuse l'emploi des facultés où il excelle: un attardé d'une autre histoire, aristocrate et soldat jusqu'au W)\n\ des moelles, sombrant dans une démocratie pacifiste. Il se cognait rageusement aux murs delà chambre trop basse, il demandait à tous un cheval de guerre. On ne l'ait plus de ehe \;iu\ de guerre. Faute d'une monture à sa I aille.

il enfourcha des bidets politiques, quiledésar çonnèrent. Alors, lu Mort <lu Loup, d'Alfred de Vigny, dans toute l;i 9ombre beauté de son

âge.

Il y a quelques semaine-, quand un mal

implacable commença de démolir ce jeune et robuste vieillard, Galliftet ne voulut pas qu'on vît sa déchéance physique. Sa porte ne s'ouvrit plus qu'à ses proches et à un ami intime, le plus fidèle. L'avant-veille de sa mort, comme cet ami lui disait : « X.. revient de voyage mardi, tu seras content ? — Mardi ? Je serai mort. » Ceux qui connaissaient le général enfcendront suffisamment l'accent de sarcasme et de décision qu'il mettait dans ces mots.

Nous l'avons revu après la suprême reddition, avec sa petite médaille de soldat épinglée seule sur le dernier uniforme. Ce qu'il y eut toujours de goguenard et de provocant dans le jeu de la physionomie avait disparu. Une sévérité du masque comme je n'en ai vu sur aucun visage aux yeux irrévocablement clos. L'air de commandement du chef qui va ordonner une dernière charge, décisive ; la dure volonté de tenir encore le coup. Il semblait que ces lèvres allaient encore s'ouvrir, clans la nuit, pour la parole historique : « Tant que vous voudrez, mon général. » — Ah! le beau soldat, couché, pas abattu.

Maintenant, le monde va le juger, avec ses partialités et ses ignorances habituelles. On redira ce que chacun savait, ce qu'un aveugle pourrait seul nier. Gardons pour les petits morts, qui vont vite se dissoudre, les déguisements inutiles de la vérité ; pour les grands

mâles de cette espèce, la vérité est la meilleure forme du respect, de la confiance dans le verdict de l'histoire. — C'est entendu, il eut les défauts de ses qualités, avec une tendance fanfaronne à exhiber les imperfections que les autres dissimulent. Il fut mobile, outrancier, souvent brutal, dur aux autres ; moins qu'à lui même. On le vit parfois impitoyable auv camarades, dans l'âpre lutte pour atteindre le but de son ambition; mais son ambition élail noble, patriotique autant que personnelle; il n'était pas un arriviste, il voulait être le vengeur, à n'importe quel prix, par n'importe quelle voie. Les mots à la mode, — prix de la vie humaine, fraternité, solidarité, — n'eurent jamais aucun sens intelligible pour ce combattif. Frondeur et taquin comme un enfant, on le crut méchant; seuls, ses intimes connurent les brusques et secrètes détentes de ce cœur bourru. Nul ne fut plus l'ami de ses amis, fidèle. attentif, serviable J'apporte mon humble témoignage ; différents de eomplexion, nous nous sommes mille fois querellés au sujet des idées, des hommes, des choses ; pas un jour son allée tion ne m'a fait défaut; un chagrin, uneinquié tude, la maladie d'un enfant, il était là le premier, avec cette boulé virile préférable à tout.

Tandis que j 'achève d'écrire ces lignes, des tambours battent, un clairon sonne, vers la

caserne de Babylone, dans le pur matin. Pourquoi sonne-t-il encore, puisque celui-là dort? Est-ce le rappel du soldat disparu? Non; la diane ; l'appel à une aube nouvelle. Il va rentrer dans la compagnie de ses pairs, plus heureux en ce monde, un Lassalle et un Friant, un Ney et un Murât. L'historien qui prendra la peine de bien étudier Galliffet dira sûrement : Ce vaincu fut aussi bien doué que ces vainqueurs, pour les mêmes tâches : elles lui manquèrent. L'historien ajoutera, je le crains : Faute d'un metteur en œuvre, la France a encore gâché cette grande force, une de plus.

11 juillet 1909.

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