Epilogue
Les calligraphes regrettent l'année défunte : la queue du neuf terminal se prêtait, disent-ils, à des fantaisies élégantes, à de gracieux enlacements du chiffre. Ces artistes exceptés, la plupart de nos confrères enterrent avec dédain la disparue. A lire les oraisons funèbres qu'ils lui consacrent, on croirait qu'il ne s'est fait en 1909 d'autre découverte dans l'univers que celle des petites mares stagnantes où se complaît l'asticot.
J'ai idée que les historiens futurs jugeront autrement : celle qui nous parut une passante incolore sera peut-être appeler plus tard une grande année.. — Grande ! Poui quoi? demanderont quelques lecteurs étonnés de mon propos. Je conviens qu'il a un air de paradoxe, et .même de gageure, pour ceux qui rapportent tout à la politique, à ses pompes et à Bes œuvres. Du fait qu'elle nous touche dans nos intérêts immédiats, cette encombrante personne
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masque aux yeux qu'elle hypnotise les larges horizons où évolue la civilisation ; et les journaux, éducateurs quotidiens de nos esprits, sont aussi créateurs du mirage qui lui donne une importance disproportionnée. Certes, les douze mois écoulés n'ont enfanté aucun de ces événements politiques ou diplomatiques qui justifient la frappe des médailles eommémoratives. Mais le génie humain a d'autres moyens de se manifester. Rares sont les érudits capables de dire ce que faisait en 1/^92 le roi Charles VI11, comment il se querellait ou s'accordait avec le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, comment il guerroyait ou négociait avec Henri d'Angleterre et Maximilien d'Autriche ; chacun sait qu'une ère nouvelle date de l'année où un homme découvrit un monde.
Examinons avec plus de justice le bilan de 1909 : nous nous convaincrons que cette date marquera un moment héroïque dans l'histoire, un admirable sursaut du genre humain ; j'entends du petit nombre d'élus par qui vit ce genre humain, s'il faut en croire le vieux poète latin. D'autres époques restent fameuses par les guerres qui changèrent la carte politique des Etats et firent surgir des héros ; ceux de la dernière période ont vaincu les résistances de la nature dans une suite de batailles qui exigeaient autant de génie, de courage, d'esprit de
sacrifice. Le trait caractéristique et mémorable de l'année 1909 fut le prodigieux effort de l'homme pour mieux connaître et pour étendre les limites de sa cage.
J'emprunte cette image heureuse au discours inaugural du nouveau recteur de l'Université de Fribourg, M. Jean Brunhes. On sait dans toute l'Europe que la science française met en lui l'un de ses plus sûrs espoirs. Il a fait en prenant sa charge un émouvant tableau des conquêtes de l'an passé. Il n'a pas dit, en parlant de la plus retentissante, l'aviation, que l'homme s'est échappé de sa cage : ce serait mal parler. L'atmosphère terrestre fait partie de cette cage, elle est dans le domaine assigné au roi de la création ; il n'est pas sorti de chez soi en s'en rendant maître.
N'y eût-il à l'actif de 1909 que la traversée de la Manche par Blériot, les premiers grands voyages des Zeppelins, l'inoubliable semaine de Reims et les exploits qui se succèdent depuis lors en France ou à l'étranger, ce serait assez pour assurer une place d'honneur à L'année qui vit se réaliser les pressentiments dea anciens hommes. Leurs gauches tentatives pour s'éleï er dans l'air et s'y diriger n'avaient été, jusqu'à nos jours, que des expériences malheureuses, sans lendemain, aujourd'hui, les plus acep tiques doivent se rendre à l'évidence; la uniest ouverte, la méthode trouvée, la conquête
certaine. Il faudra peut-être attendre longtemps les progrès qui permettront des applications usuelles de la nouvelle science et révolutionneront du même coup toutes nos vieilles coutumes, nos lois, nos mœurs. — Lents ou rapides, si merveilleux que soient ces progrès futurs, on en rapportera l'origine aux initiateurs de 1909, et plus particulièrement aux journées de Reims. La reconnaissance publique s'attachera aux noms des premiers martyrs, ceux qui ont versé leur sang pour donner à la navigation aérienne la douloureuse et suprême consécration de toute nouveauté viable.
De cette même année datera un autre élargissement de la « cage » : l'homme a éclairci enfin le mystère irritant où s'enveloppaient les deux pôles du globe. Le pôle Nord, attaqué tant de fois et si vaillamment, s'était défendu jusqu'en 1909 contre les demi-réussites de ses explorateurs : le commandant Peary a franchi le cercle enchanté. Un mystificateur a pu surprendre au même moment la crédulité des bonnes gens ; ceux qui se donnèrent la peine d'examiner attentivement ses dires étaient fixés dès la première heure sur la mystification. Ce n'est pas une raison pour suspecter la parole du marin américain ; celui-ci avait fait depuis longtemps ses preuves, et il n'avance rien que de plausible. Il n'a d'ailleurs trouvé qu'une satisfaction d'amour-propre sur ce point idéal
où les curiosités semblaient appelées, comme l'aiguille aimantée, par une attraction irrésistible. La belle exploration de Xansen avait suffisamment renseigné le monde savant et mis fin aux controverses sur la nature du pôle. De l'eau très profonde, de la glace très épaisse, rien de particulier à signaler, c'est tout. Peary a touché le centre de cette mer désolée : un bon souvenir à rapporter pour les vieux jours, comme disait jadis Bismarck au premier occupant du trône bulgare.
Si nous eûmes quelques déceptions dans le cercle arctique, elles furent largement compensées par les révélations qui nous arrivaient simultanément de l'antarctique. Les chercheurs d'inconnu avaient manqué de divination en faisant du premier leur grand favori ; c'est le second qui est intéressant, nous le savons maintenant. Notre spirituel Grosclaude doit regretter son injustice : après la découverte du pôle Nord, il appelait l'autre ici même « le pôle du pauvre », le seul maigre petit pôle qui restât à découvrir pour les explorateurs de deuxième classe. C'était un peu le sentiment commun. Le pôle Sud avait tout contre lui. Dans mon enfance, les mappemondes françaises portaient à l'extrémité australe L'indication d'un contour terrestre, un vague pointillé, avec cette mention : terre Louis-Philippe, Pour ceux d'entre nous qui avaient été élevés dans l'irré-
vérence à l'égard du roi-citoyen, il en rejaillissait quelque ridicule sur le pôle Sud : on l'imaginait terne et miteux ; ce n'était plus un pôle, mais un juste-milieu. Shackleton vient de réhabiliter glorieusement ce pôle méconnu, comme notre âge mûr plus équitable a réhabilité le très avisé roi de Juillet.
Moins heureux que Peary, le navigateur anglais n'a pu atteindre le point théorique où l'on a le droit de dire : « J'y suis. » Mais il s'en est rapproché d'assez près pour confirmer avec une parfaite certitude les observations qu'il avait faites en compagnie de Scott, lors de leur premier voyage sur la Discovery. Grâce à lui, nous savons maintenant qu'un immense continent, — une sixième partie du monde, — émerge du Pacifique à la base méridionale de notre globe : plateau montagneux d'une altitude moyenne de trois mille à quatre mille mètres; Suisse gigantesque ensevelie sous les glaciers et les neiges éternelles. Ce renflement austral de la planète correspond exactement à la dépression boréale, aux abîmes de la mer Polaire où la sonde est descendue jusqu'à des profondeurs de trois mille mètres. Correspondance pleine d'enseignements pour les savants voués à l'étude de cette terre harmonieusement modelée et des lois qui ont présidé à sa formation. Pour ceux-là même qui ne savent pas, et qui songent, quelle épouvante de l'imagina-
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tion. quand elle se représente l'effroi de ces hautes et mornes solitudes ! Au delà des lisières de glaces maritimes, — la Grande Barrière, — où les pingouins empereurs tiennent encore leurs assemblées, on ne rencontre plus trace de végétation ni de vie animale sur une aire qui mesure des milliers de kilomètres. Pour la première fois, des pieds humains ont foulé ce monde maudit, tout pareil à ce que fut le nôtre durant les périodes glaciaires, à ce qu'il redeviendra peut-être un jour, dans les zones tempérées où nos civilisations s'enorgueillissent de leurs créations éphémères.
Et pourtant qu'il est fort, qu'il est grand, cet homo sapiens, comme l'appellent les naturalistes, qu'un refroidissement de l'écorce terrestre peut anéantir demain avec (ouïes ses œuvres! C'est l'impression dominante qui demeure dans l'esprit quand on achève la lecture du livre de Shackleton. Je ne crois pas qu'il existe un récit d'aventures plu^ passionnant, mieux fait pour exalter la dignité humaine. Durant plus de cinq mois de marche, tandis qu'ils escaladaient ou redescendaient les interminables parois des glaciers, Shackleton et -es trois compagnons ont souffert toutes les tortures que le plus inventif des bourreaux pour rait accumuler : le froid continu, avec des températures de trente et quarante degrés audessous de zéro; la fatigue accablante, alors
qu'ils durent haler leur traîneaux sur les pentes des névés après la perte de leurs chiens et de leurs poneys; la faim déprimante, avec des rations chaque jour diminuées et la perspective de n'avoir plus rien à manger le lendemain, sur la route du retour. .
Leur moral ne faiblit pas un instant : possédés par le désir dont ils ont fait un devoir, soutenus par une volonté surhumaine, ils avancent quand même, pour gagner quelques kilomètres encore, pour planter le plus loin possible ce drapeau que la Reine leur a confié. Les voilà sur le plateau central qui s'étend jusqu'au pôle, arrêtés souvent par les ténèbres subites des chasse-neige, ne mangeant pour ainsi dire plus, si décharnés que leurs os saillants s'endolorissent sur le lit de glace durant les quelques heures de sommeil. Ils avancent toujours ; pas un murmure, pas une hésitation dans les cœurs des subordonnés. Enfin, quand il est bien avéré que chaque pas de plus les condamnera à une mort certaine, quand il n'y a plus qu'une faible chance de regagner les dépôts de vivres avant de tomber d'épuisement, ils se disent que le devoir commande le retour, afin de rapporter au monde civilisé les secrets qu'ils ont dérobés à la nature. Ils plantent le drapeau et se décident à revenir vers le nord : retardés par les intempéries et les souffrances dans l'itinéraire sur lequel étaient calculées
leurs rations, les affamés rejoignent par miracle leur vaisseau au moment où il allait lever l'ancre. Et le narrateur s'excuse de n'avoir pas atteint le pôle avec cette simple phrase : « Xous avons conscience d'avoir fait notre devoir. »
Pas un mot déclamatoire, pas un grossissement du réel dans ce journal de route si sobre. M. Charles Rabot l'a consciencieusement traduit. C'est par sa réserve virile et par sa constante bonne humeur que le récit de Shackleton nous émeut profondément. Que de fois il m'a fait penser au Robinson Crusoé ! Impossible de se méprendre sur la parenté des deux livres : même formation morale, même conception de l'effort comme un devoir chez deux hommes de même race ; même explication totale, dans l'un et l'autre ouvrage, des fondements de la puissance anglaise. Dans le journal du voyageur comme dans le roman de Daniel de Foë, chaque page nous fait comprendre comment ces hommes se sont disciplinés eux mêmes, comment ils disciplinent la nature et les peuples conquis, avec leur Bible, avec leur volonté infrangible, avec la hache de Robinson ou l«' piolet de Shackleton.
Voici qu'on dispute aigrement sur les livres qu'il faut tolérer ou proscrire dans nos écoles publiques. J'en sais deu\ qui mettraient d'accord tous les censeurs : la Vie de Pasteur et 1//
cœur de l'Antarctique. Les enfants de notre peuple y apprendraient l'art de devenir un héros, dans le laboratoire ou dans l'aventure périlleuse du missionnaire scientifique. Mais je m'aperçois à la réflexion que je m'avance peut-être beaucoup. On rencontre çà et là, dans l'ouvrage de Shackleton, ces petites phrases
intolérables : « Dieu est témoin de nos peines
Rendons grâce à Dieu.... » — Prenons garde. Si ces enfants allaient s'imaginer que le découvreur de mondes a pu tenir ferme dans son grand dessein, au delà des forces humaines, parce qu'il avait confiance dans un secours d'en haut!
Il était juste de rendre ce dernier hommage à une année illustrée par les consolantes prouesses des explorateurs et des aviateurs. Souhaitons, pour l'honneur de l'espèce humaine, que la nouvelle venue suscite à son tour, en grand nombre, des continuateurs du magnifique effort qui fait pardonner tant de petites défaillances.
3 janvier 1910.