CEUX DE BIR-TAOUIL
L'église Saint-François-Xavier est pleine, nef et bas côtés, d'une foule que je n'y vis jamais aussi nombreuse, sauf le jour des funérailles de Coppée. On y célèbre devant le cénotaphe gardé par quatre faisceaux de drapeaux, les obsèques d'un mort absent. A en juger par l'alïluence, un étranger pourrait croire qu'un des acteurs les plus connus de la figuration parisienne donne là sa dernière représentation et attire tout ce monde : méprise inadmissible pour un habitué de Paris. Peu de personnages notoires, pas de dissipation ; rien de la curiosité mutuelle qui alterne avec L'ennui sur les visages, dans les cérémonies où chacun cherche à reconnaître et à se luire voir. Aucune conversation particulière ne trouble le recueillement de L'assistance, durant Le Long défilé autour du cénotaphe. Mon voisin, tête énergique et grisonnante, regarde longuement la croix neuve épinglée sur Le drap, il essuie une larme furtive.
2ÔO LES ROUTES
Il y a là des hommes de toute condition, amenés par un sentiment vrai. Leurs physionomies sérieuses disent qu'ils sont la force saine, tranquille, rarement manifestée, d'un pays où les autres font le bruit quotidien. Bien peu, parmi ces hommes, connaissaient celui qui les rassemble ; la plupart ignoraient, il y a huit jours, le nom et l'existence du soldat disparu dans les solitudes africaines, à des milliers de lieues de l'église où l'on prie pour lui sur un simulacre de cercueil. Ces Français savent seulement que le lieutenant Delacommune a donné sa vie pour eux, puisqu'il l'a perdue en défendant les intérêts de la France. Leur pensée réunit dans le même regret et le même hommage les compagnons de son sacrifice, le capitaine Fiegenschuh, le lieutenant Vasseur, les sous-officiers Breuillac et Béranger.
Ils admirent de confiance, traditionnellement. Bien rares, sans doute, ceux des assistants qui savent quelles furent l'utilité et la beauté de ce sacrifice, quelles nécessités impérieuses poussaient nos officiers au Ouadaï , quelles prouesses ils y ont accomplies avant d'y mourir. En dehors des cercles coloniaux, le grand public est très peu renseigné sur cette nouvelle page de l'épopée africaine. On a pu abuser une opinion mal préparée en débitant des inepties sur le fabuleux Ouadaï, région désertique, assurait-on, où l'ambition de quelques mili-
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taires nous engageait une fois de plus clans une inutile et dangereuse aventure.
Nachtigal, le seul voyageur qui ait exploré au siècle dernier une contrée interdite aux Européens par le fanatisme de ses occupants, s'était porté garant de la richesse du pays; il y avait vu un sol naturellement fertile, abondanl en pâturages et en troupeaux, dévasté parles pillards arabes qui n'y exploitaient que la traite des esclaves. Les reconnaissances opérées depuis deux ans par nos officiers, le capitaine Julien en tète, ont pleinement confirmé les dires de l'explorateur allemand. La richesse d'un territoire n'est certes pas une raison suffisante pour en justifier l'occupation. Mais tous ceux qui ont suivi de près la formation de notre empire africain savent que le Ouadaï es! le complément indispensable de nos possessions. Les accords anglo-français avaient reconnu nos droits sur cette « sphère d'influence ». jusqu'au Darfour. Droits précaires, ii u<> i longtemps qu'on ne les exerce pas; des concurrents plus hardis eussent été fondés à les revendiquer, si nous avions déserté notre mission civilisatrice, laissé à d'autres la tache d'assainir le demie? repaire où le trafic des esclaves s'exerçât en grand, avec la plus odieuse barbarie.
Tant que nous n'avions pas fermé la boucle à l'orient du Tchad, éteint les foyers d'anarchie du Kanem et du Ouadaï, notre empire restait
ouvert, vulnérable et perpétuellement menacé sur un de ses flancs. Depuis dix ans, nos avantpostes du Soudan et de l'Afrique équatoriale étaient surmenés par une lutte incessante contre les hordes qui venaient razzier nos protégés, enlever les troupeaux humains qu'elles acheminaient sur la Tripolitaine. L'intraitable confrérie des Senoussiya soufflait du Nord son fanatisme aux Arabes, maîtres et dévastateurs du Ouadaï ; elle leur fournissait des armes et lançait contre nous son instrument, le sultan Doudmourrah. Le souci de notre sécurité nous commandait l'effet décisif qui achèverait notre œuvre africaine, donnerait à notre empire les limites naturelles qui lui assignent les accords internationaux, imposerait enfin la paix française dans la vaste région où des forbans opprimaient les peuplades indigènes. Nous hésitâmes longtemps avant de tenter cet effort : elle était si bien accréditée, la légende d'un Ouadaï impénétrable, défendu par les plus redoutables guerriers de l'Afrique ! Légende aussi exagérée, l'événement l'a démontré, que celle qui prêtait une puissance invincible au fantôme Touareg, si vite évanoui lorsqu'on a marché sur lui.
Au printemps de l'an dernier, après un travail d'approche méthodique, le capitaine Fiegenschuh amenait sa petite colonne de tirailleurs sénégalais aux portes d'Abécher. C'est la