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thème éternel de toute philosophie : la caducité des ehoses humaines opposée à l'impérissable jeunesse de la nature, « l'effroyable peu que nous sommes, nous notre histoire, notre courte antiquité en face de cet le création antérieure à tout, survivanl à tout, ne défaillant jamais. » Au seuil du désert, au pied des Pyramides, au sortir de ces hypogées où depuis sepl ou huit mille ans sonl ensevelis des rois dont la pioche impitoyable de l'arehéologue trouble le dernier sommeil, il s'absorbait dans la lecture de Pascal. » Les Pensées du grand tourmenté lui semblaient le seul commentaire assez éloquent pour être supporté en un tel lieu, niais u'eu dnuue-l-il pas un commentaire presqu'aussi éloquent lorsque, remarquant une pauvre petite tente qu'un tel la h employé aux fouilles avait dressé dans le sable, il ajoute : « Alors j'ai pensé qu'il doit n avoir quelqu'un pour qui cette anti qui té et cet espace sans bornes sonl misères égales, (jui juge ce mendiant et les Pharaons, celle loque de toile cl les Pyra mi des, aujourd'hui cl les longs siècles à la commune mesure de son éternité; cl quanti l'homme roula d'un geste son lambeau d'étoffe sur son piquet, au matin venu, je
me rappelai qu'Isaïe le prophète a dit : Terra auferetur quasi tabernaculum unius noctis ; cette terre sera enlevée comme la tente d'une nuit ».
Cette terre d'Egypte le revit plus d'une fois. Des intérêts nouveaux dans sa vie l'y rappelèrent souvent et quand la compagnie de Suez voulut élever sur les bords du canal une statue à Lesseps, l'Académie française et l'Académie des Sciences chargèrent Vogué de prendre la parole en leur nom. Nul n'avait qualité, autant que ce nouveau membre du Conseil pour faire l'éloge du grand Français. L'année dernière il y retourna encore. 11 y trouva les Anglais établis en maîtres et ce spectacle lui fut dur ; il souffrit aussi de voir un énorme hôtel dominer à Eléphantine la berge où l'on ne voyait que des huttes arabes lorsqu'il y vint pour la première fois. Mais son patriotisme goûta quelque consolation lorsque, la nuit venue, il remarqua une lumière qui tremblait de l'autre côté du fleuve dans une petite maison blanche que son crépi de chaux détachait en vigueur sur le fond noir du tertre de décombres. Deux chaises, un rayon pour les livres, une table de bois blanc composait tout ce campement qu'il
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entrevoyait à travers la porte ouverte. Mais la lampe allumée sur cette table était la lumière de la science et l'homme qu'elle éclairait était un savant français.
Ce volume d' « Histoires orientales »
révélai! en même temps une préoccupation nouvelle chez cet esprit toujours eu niuuvement. li contenait deux articles sur la Russie. C'est que les hasards de la carrière diplomatique avaient fait abandonner à Vogué Gonstantinople pour Saint-Pétersbourg ou il avait élé nommé troisième secrétaire à l'ambassade du général Leflo. Rapide menl il s'était pris de passion pour eel Orienl nouveau, moins connu el moins exploré (pie l'ancien. Le mystère russe l'attira: il aima la steppe comme il avait aimé le déserl ; il en décrivit l'étendue monotone el >an^ limite, la morne désolation en hiver, la riche floraison au printemps, avec la même plume enchanteresse qui lui avait servi à peindre les bords arides de la
mer Morte ou les nuits lumineuses de
l'Egypte. La Russie enrichit sa palette de
nouvelles couleurs. Mais les aspects nouveaux de cette nature et de cette terre inconnue ne furent pas seuls à le captiver. Le peuple silencieux qui l'habitait l'intéressa davantage encore. Il voulut pénétrer le secret de ce silence. Il se familiarisa avec la langue russe qui est, dit-on, la plus difficile, mais aussi la plus variée et la plus souple de l'Europe. II ne se contenta pas de fréquenter et d'observer la société à demi cosmopolite qui orne les salons de Saint-Pétersbourg. Il étudia les mœurs du peuple russe et se pencha vers lui. Il battit en chasseur les plaines giboyeuses qui entourent en Ukraine les nids des seigneurs et il s'assit pour causer avec les paysans sur les bancs de bois des izbas. 11 fit plus et mieux. Il s'attacha pour toujours à la Russie par un de ces doux liens qui permettent de pénétrer, à travers une âme de femme, l'âme de tout un peuple, et si ce lien fut assez lâche pour ne pas l'y enchaîner il lui dut cependant, malgré l'éloignement et la distance, de ne jamais s'en détacher tout à fait.
L'histoire de Russie, si mal connue en Fiance, paraît d'abord l'avoir tenté. 11 tira de cette histoire deux récits : Le JUs de Pierre le Grand et Un changement de règne.
l'Iil I \< I MX
Ces deux récits contiennent (\(>< pages admirables. Il y raconte avec une sobriété tragique la double histoire de ce prie, bourreau de son fils, et de ce fils vengeur de son père dont il force les assassins à saluer le cercueil, (les pages que je viens de relire m'onl l'ait regretter une fois de plus, non pour lui mais pour nous, que Vogué ne se soil pas consacré exclusivement à l'histoire et en particulier à l'histoire de notre France. 11 y aurai! apporté, avec la sagacité, la pénétration et l'érudition qu'il aurait acquise au besoin, l'imaginât ion d'un Carlyle, la poésie d'un Augustin Thierry et la résurrection d'un Michelet. Bien mieux que ce dernier, il eut pu mériter la qualification d'historien national car il aurait parle de la vieille France avec amour et piété. Mais un esprit aussi agile ne pouvait s'enfermer toujours dans un espace circonscrit : un être aussi vivant ne pouvait borner son ambition et son regard à la méditation des joins antiques. Il était hop jeune, hop plein d'ardeur et de désirs pour ne pas tourner les yeux, vers les joins à venir. Si j'ai bien coin pris Vogué, il \ avail en lui deux hommes, qui, je ne dirai pas se combattaient, mais se succédaient alternativement l'un à l'autre;
un homme de tradition, épris du passé, sensible à la grandeur et à la poésie des souvenirs, issu d'une famille de vieille noblesse, soumis, plus qu'à certains moments il ne voulait s'en rendre compte, aux mystérieuses influences de l'hérédité et de la race ; mais il y avait aussi un homme de progrès, curieux non seulement du présent, mais de l'avenir, toujours à l'affût des idées nouvelles, tenant à ne point apparaître aux générations naissantes, comme un homme d'autrefois, les yeux ouverts aux clartés encore douteuses, l'oreille tendue aux rumeurs à peine perceptibles. A cet homme là, l'histoire et surtout l'histoire de Russie ne pouvait suffire comme étude et préoccupation habituelle. Il ne tarda pas à se tourner vers des sujets plus modernes.
Les études que Vogué a publiées et réunies en volume sous ce titre : le Roman russe sont aux yeux de beaucoup l'œuvre capitale, à laquelle son nom demeurera attaché. C'est, dans une certaine mesure, avec raison, car ce livre est un acte. Ce n'est
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rien exagérer de dire qu'il a préparé le rapprochement de la France avec la Russie. A l'époque où ces études sur les romanciers Russes parurent, la France était encore douloureusement isolée en Europe ; elle ne savait guère de quel côté tourner les yeux pour trouver sympathie et appui. Les hommes politiques n'ignoraient pas le service que la Russie avait rendu en 1876 à la cause de la paix, mais les plus optimistes d'entre eux osaient à peine rêver d'une alliance à laquelle le souvenir des guerres passées et la différence des institutions présentes semblaient apporter de tels obstacles. C'est qu'une alliance entre deux grands peuples ne se conclue pas uniquement dans les chancelleries. Pour la sceller de façon durable la signature de deux ministres des AU aires étrangères, voir même de deux chefs d'Etat apposée au bas d'un traité sur parchemin ne saurait suffire. Il faut encore, dans les temps démocratiques, qu'à l'avance les deux peuples se soient pénétrés, compris et aimés, sinon l'alliance est fragile et ne résistera pas au premier heurt des vues divergentes, et des intérêts contraires.
Plus de dix ans avant qu'un pacte
XXir LES ROUTES
écrit ne liât les deux nations, Vogué en eût le sentiment. « Pour des raisons littéraires, dit-il dans Y Avant-propos, du Roman Russe, pour des motifs d'un autre ordre que je tais ici parce que chacun les devine, je crois qu'il faut travailler à rapprocher les deux pays par la pénétration mutuelle des choses de l'esprit. Entre deux peuples comme entre deux hommes, il ne peut y avoir amitié étroite et solidarité qu'alors que leurs intelligences ont pris le contact ». A cette pénétration et à ce contact Vogué a travaillé, avec quelle efficacité chacun le sait. Point n'est besoin de rappeler le souvenir de ces études où il a successivement expliqué Gogol, Pouchkine, Tourgueneff, accoutumé les Français à prononcer le nom de Dostoïevsky et révélé Tolstoï. Pour donner la mesure de l'influence exercée par lui, je me bornerai à citer un petit fait. Avant la publication de l'article sur Tolstoï, une grande maison de librairie, souvent plus soucieuse de travailler pour les lettres que pour le profit, avait déjà lait traduire Guerre et Paix. Durant les cinq années qui précédèrent 1 article sur Tolstoï, cinq cents cinquante exemplaires seulement avaient été
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vendus. Durant les cinq années qui suivirent plus de dix mille furent écoulés. a .le n'ai point vu, dans toute ma carrière, me disait un des chefs de la maison Ilachelte d'exemple pareil ». C'est que ces études sur les romanciers Russes dépassent les bornes des articles de critique ordinaire. On n'y trouve pas seulement la biographie singulièrement vivante des auteurs euxmêmes et l'analyse . de leurs œuvres, qui n'est jamais froide et sèche, comme le sont d'ordinaire les analyses. Au travers de ces biographies et de ces analyses, Vogué sème à pleines mains des idées, des aperçus, des réflexions où se trahissent tantôt l'ardeur inextinguible de son esprit, tantôt l'inquiétude éternelle de son Ame. « Malheur s'écrie-t il, aux général ions qui ne sont pas un instant crédules au mensonge de la vie, qui ne se brûlent pas à leur propre flamme et laissent refroidir la vieille humanité. Gomme tout ce qui existe, elle ne dure que par un»' perpétuelle combus tion. )) Mais il dira aussi à la dernière page du livre : a Le plus heureux d'entre nous pleure dans le meilleur de son «une je ne sais quelle chose perdue qu'il n'a jamais connue. »
A la trame nécessairement un peu uniforme de ses jugements littéraires, il entremêle les fils brillants de descriptions où il ne se montre point inférieur à l'auteur des Récits d'un chasseur. Je ne puis résister au désir de citer, en l'abrégeant, celle du pays d'Orel. « C'est encore la Grande Russie, mais on sent que le ciel du Sud n'est pas loin; la nature du Nord, jusque là rude et extrême, y entre en contact avec le Midi ; elle fait quelques eflbrts pour se modérer et sourire. La terre noire commence ; elle allonge à l'infini des plaines ses gros labours, changés l'été en mer de froment. Le chêne apparaît et donne un aspect plus robuste aux maigres lisières de bouleaux... et puis des pins et des trembles, tant que les siècles en ont pu mettre, pendant des lieues et des lieues, d'éternelles lieues russes. Sur le sol humide de ces forêts, le printemps jette une profusion d'herbes et de fleurs, comme je n'en ai vu nulle part au monde. A peine la neige fondue au soleil des longues journées, cette riche terre entre en activité, en folie ; la sève s'y précipite comme le sang dans de jeunes artères ; la vie triomphante éclate sous bois en couleurs, en parfums, en mur-
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mures; cette ivresse de la nature étourdit l'homme ; le chasseur ou le bûcheron égaré dans ces halliers semblent si chétifs et si tristes. »
L'ouvrage se termine par une page où Vogué que ses critiques — qui n'en a pas — accusaient parfois d'être obscur et nuageux fait preuve au contraire d'une clairvoyance qui va jusqu'à la prophétie. Après avoir montré « le génie russe pénétré d'une tendresse éperdue pour la nature, pour ses plus humbles créatures, pour les déshérités et les souffrants» et « les initiateurs de ce mouvement se penchant avec effroi et pitié sur le peuple, vers ceux qui en sortent, qui apportent des bas fonds la grande plainte résignée et fraternelle )) il observait qu'en France n< mis avons eu aussi notre siècle de sensibilité et (te paysannerie, « Vingl ans avant 93, disait-il, tout le monde aimai! tout le monde. et on versait des larmes sur le laboureur avant qu'il ne versât le sang. » El il ajoutait : « La loi presque mathématique des oscillations humaines veut <|ue ces effusions soient suivies de réactions terribles, que la pitié s'aigrisse et que la sensibilité tourne en fureur. Dlaverfantomen. » Les dieux n'ont
pas détourné le présage el les Russes ont eu
leur période sanguinaire comme nous. Mais tout ce qu'on peut demander aux prophètes, c'est de prévoir les fléaux et non de les empêcher.
Les articles de Vogué avaient eu beaucoup de retentissement en Russie; ils flattèrent l'amour-propre national, tout en soulevant quelques controverses. Un jour vint cependant où la Russie paya sa dette. Lorsque, l'année dernière, il fut chargé par l'Académie française de la représenter aux têtes données à Moscou, pour l'inauguration du monument élevé à la mémoire de Gogol, il y reçut un accueil enthousiaste. Il prononça en Russe, devant un auditoire immense un discours éloquent qui fut accueilli par des applaudissements frénétiques et le Président de la Douma, escaladant l'estrade, donna une fraternelle accolade à celui qui, avant l'alliance diplomatique, avait scellé l'alliance intellectuelle et morale des deux peuples.
Le Roman Russe restera. La publication de ce livre marque une date dans l'histoire littéraire des dernières années du xixe siècle, comme la publication de V Allemagne dans celle des premières. De même que Mme de Staël a ouvert et enseigné l'Aile-
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magne à la génération des romantiques, Vogué a ouvert et enseigné la Russie à la génération des réalistes et des naturalistes. Les romanciers de cette école, qui fut si fort en honneur et qui est aujourd'hui en décadence, ont appris de lui qu'à cette terre inconnue il fallait demander leurs modèles et leurs maîtres, qu'on peut peindre la nature avec vérité sans tomber dans la bassesse et faire parler le peuple sans lui prêter un langage ordurier. Ainsi \ ogiïé a donné le signal de la réaction contre la Littérature abaissante et il a sonné le réveil de l'idéalisme. En même temps il a enrichi d'une nouvelle province le domaine de la culture française. Cela seul suffirai! à Faire vivre son nom, mais il ne devait pas tarder à acquérir encore d'autres titres à notre reconnaissance.
( !e fui en 1882 que Vogué, abandonnant définitivement la carrière diplomatique, \inl s'établira Paris avec sa jeune femme, sœur du général \nnenkoir. De cette année datent mes relations avec lui. J$ le vis pour
la première fois clans le salon de ma mère qui l'avait attiré, comme elle aimait à attirer autour d'elle tous ceux chez qui s'était révélé quelque talent naissant. Nous causâmes longtemps, et, dans cette conversation, je le trouvai bien tel que je me l'étais imaginé, tel qu'il est resté toujours : animé, vibrant, éloquent plus encore qu'il n'était spirituel, et d'une éloquence qui allait parfois jusqu'à l'exaltation, jetant les idées à profusion dans un langage imagé. Combien de fois, au fur et à mesure que notre relation est devenue plus étroite, plus intime et s'est transformée, de part et d'autre, en une véritable amitié, combien de fois n'avonsnous pas depuis lors, chez lui ou chez moi, à Paris ou à la campagne, sur les quais en revenant de l'Académie ou à la chasse, entre deux battues, conversé, échangé des idées, discuté même, car nous n'étions pas toujours d'accord. Le souvenir de ces conversations m'est demeuré même si présent que, depuis sa mort, je suis parfois, pendant deux ou trois secondes, le jouet d'une hallucination douloureuse. Lorsque quelqu'incident se produit, lorsque quelque nouvelle m'arrive ou quelque question se pose dans mon esprit : « J'en causerais avec Vogué, »
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me dis-je instinctivement et le réveil est mélancolique, car il renouvelle le sentiment de la perte. C'est que l'être était si vivant qu'on ne peut s'imaginer qu'il soit devenu la proie de la mort .
Les dix ou douze années qui suivirent son établissement à Paris furent pour Vogué des années de production littéraire, brillantes et fécondes. Son esprit s'ouvre durant ces années à des préoccupations nouvelles: se< yeux regardent davantage autour de lui. Sans doute il n'est tout à t'ait infidèle ni à l'Orient ni à la Russie; il y retourne tantôt pour rendre hommage à la mémoire de Mariette, tantôl pour décrire le Donetz et la Crimée. Sans doute aussi son regard plonge parfois encore dans le passé et en évoque des scènes historiques, niais, de plus en plus, il s'intéresse aux événements dont il es1 témoin; il prend t'en à propos des (partions qui s'agitent entre Français ou même entre Européens du \i\ siècle. H juge, d'un peu haut peut-être, mais toujours avec impartialité et d'un jugement équitable, que n'altère aucune préoccupation individuelle, les choses et les personnages de ^<>n temps. L'homme de tradition, que le passé intéressait avant tout, s'efface devant l'homme de
progrès, curieux du présent et même de l'avenir. Aux recueils où il rassemble les nombreux articles publiés par lui dans la Revue des Deux-Mondes ou le Journal des Débats, il donne des titres qui révèlent et affirment cette orientation nouvelle de son esprit : Spectacles contemporains, Devant le siècle'. Il cherche à mesurer la force des courants nouveaux qu'il discerne à la surface ou dans les profondeurs des eaux mouvantes. 11 s'inquiète de la jeunesse sur laquelle il ne tarde pas à conquérir une véritable influence ; il l'interroge et lui demande auquel de ces courants elle est tentée d'abandonner la barque qui porte ses espérances. Tel de ces articles, celui par exemple intitulé : les Cigognes ou celui : A ceux qui ont vingt ans eurent, au moment même, beaucoup de retentissement et sont demeurés célèbres. Ce qui frappe, quand on relit ces volumes, c'est la variété des sujets traités par Vogué. On peut dire de son esprit ce que Victor Hugo a dit de son âme :
Mon âme aux mille voix que le Dieu que j'adore, Mit au centre de tout comme un écho sonore.
L'esprit de Vogué durant ces années fut un écho sonore, où se répercuta tout ce
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qui, dans le domaine de la pensée philosophique, de la littérature, de l'art ou de l'histoire contemporaine eut quelque retentissement .
La diversité de ses dons ei la souplesse de son Intelligence, apte à tout comprendre, éclata tout particulièrement dans le petit volume modestement intitulé : Remarques surVExj osition du Centenaire. Durant le> six mois que dura l'Exposition de 1889, Vogué Fui en proie à une sorte de fièvre intellectuelle. Du 10 juin au Ier novembre, il lil ce tour de force de donner tous les quinze jours, ou à peu près, à la Revue des Deux [fondes un article où non seulement L'Exposition était décrite sous ses aspects, si divers et si brillants, mais où les questions multiples soulevées par ce gigantesque effort du labeur humain étaient traitées, tantôt avee ingéniosité, tantôt avec profondeur. La vie et le mouvement de celle élégante foire cosmopolite \ sont admirablement rendues, mais la vie et le mouvement de l'esprit chez celui qui les décrits ne sont pas moindres; c'est de la cinématographie littéraire. Certaines pages sont demeurées célèbres; ainsi le dialogue entre la tour Eiffel et le> tour- de
XXXI 1 LES KOUTES
Notre-Dame qui termine le premier chapitre.
Sans doute, on a pu critiquer, au nom d'une géométrie pédante, telle image saisissante ; on a pu faire observer que deux rayons divergents, émanant d'un foyer commun, ne sauraient jamais se rencontrer dans l'espace pour former une croix ; il n'en reste pas moins que le problème angoissant qui agite notre âge et que nous n'avons pas trouvé le moyen de résoudre n'a jamais été posé en termes plus nobles et plus poétiques. Lorsque les tours de Notre-Dame, réveillées dans la nuit par cette lumière éclatante, disent à « la parodie impie du clocher chrétien » d'où elle descend : « Tu es laide et vide, nous sommes pleines de Dieu. Tu es hère de ta science, mais tu sais peu de choses, puisque tu ne sais pas prier. Tu peux étonner les hommes, mais tu ne leur o lires pas ce que nous leur donnons : la consolation dans la souffrance », ces vieilles tours tiennent l'éternel langage de l'âme humaine. Mais lorsque la jeune Tour répond : « Vous étiez l'ignorance et je suis la science. Vous teniez l'homme esclave et je le fais libre. Je n'ai plus besoin de votre Dieu, inventé pour expliquer une
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création dont je connais les lois. Ces lois me suffisent : elles suffisent aux esprits que j'ai conquis sur vous et qui ne rétrogra leront pas », on ne saurai l méconnaître qu'il n\ ait. < I ; 1 1 1 r- cet orgueilleux langage, une part de vérité. Mais combien Ton remercie « la \<>i\ pure qui sorf du fluide subtil» de lui répondre : « Ta science est belle, el nécessaire, et invincible, maisc'est peu d'éclairer l'esprit si l'on ae guérit pas l'éternelle plaie du coeur. Ton aînée donnai! aux hommes ce don! ils ont besoin : la charité et l'espérance. Si lu aspires à lui succéder, sache fonder le temple de la nouvelle alliance, l'accord de la science avec la foi. Tu possèdes le monde nouveau par l'intelligence. Tu ne régneras vrai me ni sur lui que le jour OÙ tu rendras aux malheureux ce qu'ils trouvaient là-bas : une immense compassion el un espoir divin ».
Unsi le premier chapitre se termine par une profession de foi religieuse; celui qui clol le volume se termine par une profession de foi politique. Cette profession de foi causa quelque étonnement. Jusqu'alors Vogué avait semblé vouloir systématiquement demeurer en dehors et au-dessus des
classifications de parti. Si, dans son discours de réception à l'Académie française, il déclarait « qu'il avait été élevé dans le respect de nos anciens rois par des cœurs restés fidèles aux souvenirs de leurs bienfaits » il faisait cette déclaration d'un ton un peu détaché. Dans ce dernier chapitre au contraire, tout en s'inclinant avec respect devant le parti qui mettait sa confiance « dans une formule de politique contingente : la monarchie restaurée avec les principes de 89 » cependant il comparait ce parti à un homme qui « en proie à un cauchemar s'efforcerait de se retenir à quelque aspérité, avec l'espoir de déjouer les lois fatales de la pesanteur » et il ajoutait : « Certains rêves politiques, hélas! les plus honnêtes et les plus beaux donnent une sensation analogue ». Aussi, sur la paroi à pic, se raccrochait-il à un autre rêve : celui de la République non pas conservatrice, mot qu'il qualifiait de mensonger, mais réformiste, c'est ainsi qu'il la baptisait. « Ce qui reste de foi politique dans notre peuple, disait-il, est au service de la République » et cette forme nouvelle de gouvernement lui paraissait la seule sous laquelle la France démocratique put s'organiser. Celle
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déclaration faite avec beaucoup de noblesse cl de fierté, sans aucune complaisance à l'égard de ceux en <|iii semblait s'incarner le régime, produisit quelque émoi dans le cercle où il vivait habituellement. Elle n'était cependant pas pour surprendre ceux qui avaient suivi révolution de ><»n esprit. C'en était le dernier terme : c'était La dernière victoire de l'homme de l'avenir sur l'homme du passé. La monarchie lui semblait le passé. 11 était trop vivant pour -\ enfermer.
La foi en l'avenir du régime sous lequel la France avait pu réaliser ce magnifique effort de l'Exposition continua de s'affirmer durant les années qui suivirent, non sans laisser subsister en son cœur quelque regret de ce passe qu'il abandonnai! . Il esl difficile de croire qu'il n'a pas dépeint son propre élal d'esprit lorsqu'il fait dire à ce Silvanus, dont un archéologue prétend avoir retrouvé le testament : « Ksl-il un pire supplice ({ne celui de Flotter dans le vide du temps, avec \me moitié de son âme retenue au passé, \n\r moitié entraînée vers l'avenir. (Test l'angoisse des nuit s en mauvaise mer, quand le feu du poil d'embarquement a
disparu, quand on ne distingue pas encore le feu du port d'arrivée. Il eut été si doux de demeurer au foyer des ancêtres, sans inquiétude et sans trouble, aimant ce qu'ils aimaient, croyant ce qu'ils croyaient, content des vieux horizons et des anciens bonheurs ».
S'il fallait chercher ailleurs que dans les tendances naturelles de son esprit quelque explication à cette évolution de Vogué, on la trouverait, je crois dans les relations qu'il eut l'honneur d'entretenir avec le pape Léon XIII. Il avait publié en 1889 un article intitulé : Affaires de Rome. C'était le moment où tout à la fois le prince de Bismarck, revenu de l'erreur du Kulturkampf cherchait à entraîner le Vatican dans l'orbite de la politique allemande et où se discutait à Rome la condamnation de l'association ouvrière américaine connue sous le nom de Chevaliers du Travail. Un représentant de la chancellerie allemande et un délégué de l'épiscopat américain se rencontraient dans la Ville Eternelle. Vogué, au début de cet article, déclarait apporter « une indépendance absolue, une pensée dérobée à toute discipline de paroisse ou de parti ». En effet il y signalait librement la faute commise
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par la diplomatie pontificale, lorsqu'elle avait voulu traiter avec l'Empereur H son ministre en niellant de côté les chefs du centre allemand. Il la mettait en garde contre les conséquences d'unef alliance trop étroite avec la puissance despotique qui faisait peser sur l'Europe un joug dont celleci commençait à se lasser, et il opposait à celle alliance L'entente, qui pouvait paraître alors une chimère, avec la r rance républicaine. En même temps il adjurait l'Eglise de prendre la tète du mouvement qui entraînait le monde vers des formes sociales et politiques oouvelles et de demeurer non seulement catholique, c'est-à-dire universelle, mais aussi démocratique.
Cet article causa quelque bruit et même quelque scandale dans le monde catholique fiançais, toujours si timide.
mais ne «lui pas déplaire à Léon Mil qui se senti compris et deviné, l/autcur de L'article semblait pressentir et appeler de ses vœux {'Encyclique aux évêques français et celle : De conditione opificum. lien fut récompensé par la bienveillance personnelle de Léon Mil. 11 subit, comme bien d 'autres, l'influence et la fascination exercée par ce blanc vieillard qui a pu être trompé dans les négociations
entamées par lui avec nos hommes politiques et se tromper dans l'espoir de conclure un traité de paix avec la France républicaine, mais qui conservera dans l'histoire l'éternel honneur d'avoir dissipé bien des erreurs, désarmé bien des préjugés chez les plus nobles intelligences et ouvert à leurs retours de larges et faciles avenues qu'on s'est plu, avant et depuis son glorieux pontificat, à encombrer d'obstacles. De fréquents voyages à Rome entretinrent ces relations qui furent poussées avec le cardinal Rampolla jusqu'à une familiarité respectueuse. Je crois savoir qu'au moment où Léon XIII prit l'initiative hardie d'user du procédé tout moderne de Yinterview et laissa paraître dans un journal à un sou, fort répandu, une conversation de lui, Vogué ne fut pas étranger à cette publication qui fut, pour certains catholiques, un sujet d'étonnement.
Au point de réputation où il était parvenu, Vogué était une figure trop brillante et trop en vue pour que les partis politiques ne fussent pas tentés de se parer de lui et de faire sa conquête. Une candidature lui fut offerte par un groupe d'habitants de F Ardèche, ses compatriotes. 11 l'accepta. Le