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de rédiger ses Mémoires devant le portrait dont il était justement fier. C'est une des nieiilenres toiles peintes par Ricard : symphonie noire comme le nom du modèle ; le feu vif des yeux met seul une lumière sur le visage fortement ombré, dans les ténèbres de la chevelure et du vêtement. Image d'un Vénitien d'autrefois, qu'on eût dite décrochée de quelque salle voisine, au Palais ducal ou à l'Académie des beaux-arts. Tandis que les gondoles glissaient silencieusement sous la petite terrasse de Migra, je pensais à cette autre gondole, sur l'étang de Fontainel)leau, où une voix suppliante murmurait les chansons des lagunes à l'oreille d'une belle souveraine, quand le fascinateur implorait et se faisait promettre la liberté de Venise captive. Et c'était loin, si loin, ce souvenir qui mourait, avec tout le reste, dans la paix tombale de Venise enfin libérée, mais toujours triste...
Ce n'était pas elle, pourtant, qui devait endormir son libérateur. Le mois dernier, il voulut aller chercher un peu de soleil à Rapallo. Un vaisseau de guerre, la Zéba, déposa iNigra dans cette jolie petite anse; les canons saluèrent de vingt et un coups le doyen des colliers de l'Annonciade. Salve funéraire, dernier bruit des pompes olBcielles qu'il ait entendu. Il s'est éteint là. au bruit plus doux des vagues légères qui viennent expirer sur la
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plage sablonneuse où les pèchenis de thon racconiniodenl leurs liiels. Unciu-ligieuserassi.slail, l'archipèlre de Kapallo lui dispensait les supièiues eonsolalions. Ainsi inourul un des créateurs de litalie antipapalc ; et c'est une chose italienne, dilTicileinent intelligible à la logi((ue raide, un peu lourde, qui gouverne les esprits de nos bons compatriotes. Dernière ironie du sort, les funérailles de ce grand serviteur du Risorgimento ont été assourdies, et comme étoufîées, sous le fracas populaire que déchaînait à cette même heure, dans toute la Péninsule, le centenaire de Garibaldi. L'instrument commode, quoi(jue indocile, dont Cavour et Nigra se servaient avec un sourire de condescendance, le condottiere grossi par la légende faisaitoublier le souple génie qui l'avait actionné, du fond des chancelleries. Ce Caliban écrasait la tombe de Prospéro.
Le nom de Nigra reviendra sur les lèvres des hommes quand son fils publiera ses Mémoires. Ils jetteront une Aive clarté sur ce second Empire qui est encore la plus mal connue, la plus défigurée des périodes de notre histoire. On pourra faire confiance à ses récils ; on y trouvera les qualités qu'une longue pratique m'a fait reconnaître dans cet esprit : jugement lucide et objectif, véracité aussi grande qu'on peut l'attendre d'un témoin qui fut acteur dans les scènes qu'il raconte, On y verra
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surtout que Nigra ne fut point, comme tant d'autres, un contempteur haineux du pauvre et généreux pays qui l'avait servi avec toute rirréflexion de ses enthousiasmes. J'ose croire qu'en parlant ainsi, je ne suis pas influencé par le souvenir d'une amitié dont je sens mieux le prix à l'heure où cette page de ma jeunesse se déchire, pour aller rejoindre toutes celles que le vent de la mort emporta.
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