UN TÉMOIGNAGE D'OUTRE -TOMBE
Pobédonostzef.
La dernière livraison des Archives russes nous a apporté des documents d'un intérêt capital pour l'histoire : ce sont les lettres écrites par feu Pobédonostzef à une de ses amies de Moscou, la fille du poète Tutchef, durant les journées qui suivirent l'assassinat du tsar Alexandre II. M^'*' Tutchef ayant précédé son vieil ami dans la tombe, les lettres furent renckies à Pobédonostzef; il autorisa le directeur des Archices, M. Barténef, à en prendre une copie qui ferait l'objet d'une publication posthume. Cette correspondance a donc toutes les garanties d'authenticité, tout le prix d'une déposition rédigée au jour le jour, dans la liberté des épanchemenls intimes, par un des hommes les mieux informés des secrets d'Étal.
La légende a singulièrement défiguré le fameux procureur du Saint-Synode. En Russie comme en Occident, la crédulité publique le voit tel que ses adversaires l'ont peint : un théologien farouche et borné, une sorte de
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Torquemada. Certes, il fut le champion intraitable (le l'autocratie et de l'orthodoxie ; le libéralisme, au sens uouveau du mol, n'était pas son fait, il eût volontiers souscrit à la définition qu'en donnait Bismarck : « une niaiserie dangereuse )). Mais son esprit était libéral dans l'ancienne acception du terme : entendons par là qu'il alliait à la rigidité de la doctrine une vive curiosité intellectuelle et les ferveurs d'une sensibilité contenue. Il avait plus d'un trait en commun avec Joseph de Maistre : absolu comme le grand Savoyard, et, comme lui, habile écrivain, amoureux de dialectique, curieux de toutes les idées, séduit par tontes les grâces littéraires de bonaloi. J'ai connu peu de Russes plus instruits, plus policés que Pobédonostzef. Familier avec la poésie anglaise, il avait une prédilection particulière, et que Ton n'eût pas attendue de lui sur sa réputation, pour les moins orthodoxes des poètes : Shelley, Browning, Swinburne. La première fois que je l'abordai, prévenu par la légende, je fus abasourdi de l'entendre s'exprimer sur ses auteurs favoris avec autant de chaleur que de liberté d'esprit.
Rappelons en quelques mots la situation de Pobédonostzef au mois de mars 1881 , le jour oii le carnage du canal Catherine fit tomber la couronne ensanglantée sur le front de son élève, ce tsarévitch qui devenait l'empereur
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Alexandre 111. L'(;xpcriciicc libérale d(; Loris- Mélikof avait éloigné de la Gonr le procureur du Saint-Synode ; elle destituait de toute in lluencc riioinine qui maudissait le plus amèrement K l'esprit nouveau d. Jl n'avait plus de communications — et encore étaient elles gênées, dérol)ées à une surveillance hostile — qu'avec le palais Anilchkof, avec l'héritier taciturne, indéchiffrable, à peine initié aux affaires, dont il avait formé l'esprit et le cœur.
Le soir même de la catastrophe, Pobédonostzef prend la plume, il confie à l'amie de Moscou son trouble, son épouvante, sa tendre pitié pour le jeune prince qui vient de l'embrasser en sanglotant. Les confidences se succèdent les jours suivants, très libres dans l'ap préciation des choses et des personnes, même les plus haut placées, très explicites sur l'in trigue politique, les fluctuations ministérielles, les discussions aux séances du Conseil. Ces lettres projettent une vive lumière sur des résolutions et des faits encore mal éclaircis ; notamment sur la Constitution embryonnaire qui allait être octroyée au peuple russe, si Alexandre II eût vécu quelques heures de plus. Elles précisent et prouvent les assertions un peu vagues que nous avions pu recueillir, nous autres étrangers, dans les conversations du monde officiel. Elles peignent avec force le désarroi du moment, les physionomies des
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principaux acteurs et des comparses ; j'y retrouve les impressions que je notais de mon côté au cours de ces journées hisloriques. et comme une contre-épreuve d'inoubliables visions.
Que va faire le « pauvre enfant », livré pieds et poings liés au u charlatan » Loris- Mélikof ? C'est là pour son ancien maître le grand sujet d'anxiété. — k Je crains qu'il n'ait pas de volonté. » — Le conseiller passionné lui écrit dès la première heure, il rapporte et appuie les propos du populaire : « Chassez
Constantin, chassez la princesse » La réponse
du nouveau tsar ne satisfait point Pobédonostzef : « On y voit son âme simple et bonne, mais la volonté n'y apparaît pas. » — Le procureur eut le tort de prêter mie oreille complaisante aux soupçons empoisonnés qui se propageaient dans l'affolement général et n'épargnaient personne; ni Loris et ses amis, coupables de n'avoir pas su déjouer le complot régicide, ni le grand-duc qui faisait figure de libéral dans la famille impériale. — (( Aux réceptions du palais, Constantin a la mine d'une bête féroce ; il est odieux à voir. » — Il n'y eut de vraiment odieux que les calomnies dirigées contre ce prince par le délire des haines politiques.
Cependant le temps presse, Pobédonostzef vit dans les transes : Loris n'a pas renoncé à
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(( gr;ililier la Kussie » do celle iiivoiilioii diabolique, une Constitution. Elle a été élaborée, durant les derniers jours du règne, dans trois Conseils successifs où le procureur du Saint Synode ne fut point appelé. Le crime du ler mars a seul fait surseoir à l'exécution de l'abominable projet, qui dcîvail ctre définitivement ratifié au Conseil du lendemain, 2 mars. Le Journal officiel du 5 devait emegistrer le manifeste solennel qui convoquerait l'assemblée consultative, les députés des Zemstvos.
Que va-l-on faire ? Que veut le Tsar? — « Je ne sais pas, je ne sais rien! Pour lui. ces minutes sont le to be or noi lo be. Qu'adviendrat-il de nous s'il choisit le nol lo be ? Je pense à Hamlet, qui avait aussi à venger la mort d'un père. » — Et le maître épouvanté, exaspéré, accalde de billets, de supplications ardentes cet élève indécis qui va peut être lui échapper. Il faut fuir Pétersbourg et son atmosphère empestée, se réfugier à Moscou, au cœur de la vraie Russie. Il faut vouloir, il faut déchirer le réseau de trahisons ourdi par les malfaiteurs qui entourent le trône. — Le furieux prophète n'a t-il donc pas réfléchi un instant sur l'étrange opportunité du crime ■> Il se produit à l'heure même où l'agitation révolutionnaire allait être enrayée par l'octroi d'institutions plus libérales : les terroristes ont devancé les constitutionnels. Pour ceux-ci, pour
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Loris et ses amis, l'attcMilal, (|ui redonne tant de force au clan réacliomiaire paralyse les longs olVorts près d'aboutir. (lotnnieiil rendre un parti responsable d'un événement l'ait pour l'atterrer? La passion ne raisonne pas.
Le ('omité des minisires se réunit, et cette fois le procureur du Saint-Synode y reprend sa place. Le compte rendu des séances, tel qu'il le résume dans ses lettres, fait songer à l'audience célèbre où le Parlement cassa le testament de Louis XIV : Saint-Simon eût pu contresigner des récits où il aurait retrouvé l'eniporlement de ses propres colères. Loris, Abaza, Milioutine continuent de plaider la cause des réformes constitulionnelles ; leurs collègues les appuient timidement, ou se réservent : les princes profèrent « des phrases veules, molles, où l'on entend ce misérable mot : Il faut faire quelque chose, — et ce quelque chose signifie : la Constitution ! »
Pobédonostzef se lève, et ses paroles « éclatent comme la foudre », c'est du moins lui qui ledit. Il dresse le cadavre du père devant le fils muet, il s'écrie : « Nous sommes tous coupables de sa mort! Qu'avons-nous fait durant tout son règne.»* Nous avons parlé, parlé, nous écoutant les uns les autres, — et les conspirateurs agissaient ! Chacune de ses réformes s'est changée en mensonge dans nos mains, la liberté donnée d'en haut n'a été qu'un men-
UN ti;moi(;na(;e d oi iue-tomue i'ii
songe de plus. Au lieu de craindre pour lui et de le garder, nous nous soiuincs abandonnés à d'ignobles craintes, trendjiants devant l'opinion pubiifpie, c'est-à-dire l'opinion de journalistes méprisables! «
La harangue se poursuit avec cette l)elle fougue, conclut au mensonge et à l'inanité du rcve constitutionnel. Les adversaires échangent des regards chargés de haine. Le sou\erain approuve faiblement, lorsque son maître répète avec insistance : « Ce sang retombe sur nous tous! » — u C'est la vérité », dit-il; et il congédie ses ministres en décidant de renvoyer l'examen de cette affaire si embnjuillée à une (( commission spéciale » . — Pobédonostzef sort aussi inquiet qu'il était entré ; il ne tient pas la victoire, le danger n'est que conjuré : quelle intrigue imaginera encore le subtil Loris.»*
Les lettres nous retracent d'autres scènes émouvantes. — « Aujourd'hui, j'ai pris le service de nuit à la chapelle, auprès du cercueil de l'Empereur. Après les prières publiques, quand tousse furent retirés, la veuve apparut, sortant d'une chambre contiguë. Ses jambes la portaient à peine, sa sœur la soutenait, Ryléef la conduisait. Elle s'effondra devant la bière. Le visage du défunt est couvert d'une gaze blanche que l'on ne doit pas soulever ; mais elle s'inclina, retira brusquement ce voile, embrassa longuement, à maintes reprises, le
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front (H le; visage. Puis, chaiicelaiilo, elle sortit. J'eus coinjjassioii de la pamre teimne, désoiiiiais pitoyable, seule !... »
Je vis celte inèiue scène le jour des funérailles, dans l'église de la forteresse. Une dernière fois, la malheureuse veuve vint s'abattre sur le corps qui allait disparaître. Tout disparaissait avec lui pour celle dont on disait, la veille encore, que son couionnement solennel à Moscou n'était plus qu'une question de semaines. Je me souviens du frisson de pitié qui secouait, à quelques pas de nioi, le prince de Galles, aujourd'hui Edouard VII, devant l'indicible détresse de l'abandonnée. Ce fut la seule note touchante, profondément humaine, dans une sympliunie funèbre où toutes les autres étaient fausses et faibles, mal accordées avec la terrible majesté de l'événement, de l'heure, du lieu.
Cettedissonance entre les gestesdeshomnies et le geste de Dieu échauffe la verve de Pobédonostzef. Il s'était rendu le matin à la cathédrale, lui aussi, le cœur tenaillé par l'angoisse. Baranof, le préfet de Pétersbourg, lui avait dit la veille que l'on \enait de découvrir encore et de couper dix-sept fds de mine devant une porte du Palais d'Hiver. Le complot souterrain était à craindre partout, ajoutait le préfet ; le kronprinz allemand avait reçu de Berlin une dépèche chift'rée qui détaillait le plan des atten-
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tais préparés pour h; leiulemain : ce serait miracle si le tsar arrivait vivant à la calh(''(Iral('. Nous avions tous nieines renseijiiienieMts, mêmes appréhensions.
Le vieux serviteur de l'autocratie, fidèle à son culte, passionnément attaché au jeune sou \erain qu'il a couvé, ne cesse de trembler et d'invoquer la protection du ciel jusqu'à la liu de la longue cérémonie. Une fois rassuré, sa bile s'épanche dans la description du cortège ; tout lui a paru froid, mesquin et théâtral : les défroques moyenâgeuses des figurants, les visages composés des courtisans, leurs propos vides de sens ou révoltants de bas égoïsme. Il n'en jugeait pas mal ; nos impressions ne dilïerèrent pas des siennes, sur ce parcours où rien ne répondait à l'attente grandiose des imaginations; le seul élément qui eût été vrai, le peuple, refoulé par la police, était massé dans le lointain en larges houles noires, silencieuses, — marée immobilisée qui attendait l'heure de son mascaret.
Ici encore, Saint-Simon reconnaîtrait chez le narrateur russe l'àpre ironie d'un écrivain de sa lignée ; mais il pourrait lui rappeler ce que Pobédonostzef oublie trop, dans son indignation contre ses contemporains et ses compatriotes. L'infirmité des hommes est toujours et partout la même, dans ces moments où l'on croirait qu'ils vont se surpasser ; comme si
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tous (aiil (ju'ils sont, hauts dignitaires de Cour et valets de livrée, ils ne savaient jamais soutenir la grandeur des tragédies où les coups du sort leur assignent un rôle.
Le soir du i5 mars (dates du vieux style), on descendait le cercueil d'Alexandre II dans le caveau de Saint- Pierre-et-Saint-PauI. Il se rapprochait ainsi de ses meurtriers, les conspirateurs déjà arrêtés, enfermés plus has sous terre, dans ces cachots de la forteresse baignés par la >iéva. Mine de haine où la sape acharnée continuait dans les cœurs, sous la victime. Audessus, les courtisans se détendaient, retournaient en hâte à leur aflaire, qui est de s'enquérir des nouvelles et de guetter les places. Tout était aboli de l'ancien règne, déjà oublié. Hestait à construire le nouveau.
Les réunions ministérielles se succèdent dans le triste palais de Gatchina ; incertaines encore et sans orientation décisive durant six semaines ; toujours inquiétantes pour Pobédonostzef, qui ne voit pas se dégager la volonté impériale. Il décrit les péripéties de ces luttes sourdes, le terrain gagné, reperdu, par ses adversaires, par lui-même ; jusqu'à ce jour du 3o avril que les Russes appelèrent, par une réminiscence de notre propre histoire, la journée des Dupes. A l'ouverture du Conseil, le ministre de la justice, ^abokof, tira de sa poche et lut un papier dont nul de ses collègues n'a-
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vait eu connaissance : c'était le manifeste inspiré, sinon rédigé, par le procnreurdn Saint- Synode, et (jni exorcisait en termes mystifjufs le spectre libéral. Loris, Aha/a, Milioutine se retirèrent ponr lil)oiler leur démission. Kiifui Pobédonostzef triomphait : ses ennemis étaient anéantis, et leurConstitntion mort-née enterrée avec le feu tsar qui avait consenti à la subir. L'affreux fantôme ne devait ressortir des limbes qu'un quart de siècle plus lard, ponr essuyer les dernières malédictions que l'absolutiste impénitent procureur lui jette encore du fond de sa tombe.
Si ce premier avortementet ce long retard furent heureux ou néfastes pour la nation russe, ce sont là des problèmes qu'il faut laisser débattre à la superbe judiciaire des Bouvards et des Pécuchets. On n'est guère tenté de refaire à leur façon l'histoire de ce qui aurait pu être, quand on a vu des coups de foudre comme celui du I®' mars : toutes les prévisions déroutées, tous les plans bouleversés, les plus légitimes espérances des réformateurs à vau-l'eau, les terroristes eux mêmes consternés par l'inutilité de leur forfait, lorsqu'ils purent contempler, le soir même, ce peuple indifférent, à peine ému, aussi tranquille qu'aux meilleurs jours. Que d'autres s'acharnent à retourner arbitrairement cette trame obscure de l'histoire, tissée par des mains qui ne livrent pas leur
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sccrel. L'hi>l(>iii'ii prudciil iic préleiid pas à riiiipi)ssil)Ie coiniaissaiice du pourquoi; il s'osliinc assez heureux lorsque celle du voiunivid lui est donnée par de surs létuoiguafïes, (jui le renseignent sur la vérité des faits, des caractères, des intentions. Pobédonostzef nous a légué un de ces téiuoignages : abstraction faite de leur parlialité passionnée, ses lettres resteront une source précieuse d'information siu* la Russie que j'ai vu vivre, espérer, souffrir, elfpu est déjà la llussic d'un autre Age.
7 juin l'JOT.
LE GÉNÉRAL IGNATIEY
Un télégramme nous a instruits de sa mort. Il est parti sans bruit : dix lignes de notice biographique, et c'est tout; scellée, la pierre d'oubli. Jamais on n'eut plus sujet d'admirer la vitesse de notre course au néant. Peu d'hommes, durant la seconde moitié du xiv*" siècle, ont joué un rôle aussi actil" sur la scène du monde. Cavour et Bismarck exceptés, nul ne pouvait se vanter plus justement d'y avoir changé la carte d'une région. D'autres, souverains ou ministres, s'attribuaient l'honneur de ce changement ; il ne fut dû en réalité qu'à l'intrigue inventive et persévérante de leur remuant agent : presque toujours, Ignatiev imposa à des chefs timides les desseins fju'il faisait exécuter par sa légion de subordonnés audacieux.
J'en puis témoigner, le sort m'ayant placé près du fameux général, aux époques et sur les deux théâtres où il fit triompher sa politique, à Constantinople, à Pétersbourg. Ma jeunesse
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s'est écoulée dans des milieux où l'cjii se (leiiiaii dait chaque jour : Que fait Ignalicv? Qui! veut l^iialicv? — Très vaincs, je le iccoiinais main Icnaiit, ces (jueslions (jui nons passionnaieni, puisque le voilà mort, lomlx'î dans !<• ^^rand silence; et les jeunes gens d aujoiird'lnii nous interrogent : Qui était donc cel Ignaticv?
Né en i832, Nicolas l*avlo\itch acheva ses études à l'Académie mililaire. Il n'eut jamais l'occasion d'appliquer les talents acquis dans cette école spéciale. Colonel à vingt-cinq ans, général aide de camp à trente, doyen des généraux d'armée dans ces dernières années, il n'avait de sa vie commandé une troupe ni pris part à une action de guerre. Conmie il arrive fréquemment en Russie, les hauts grades militaires ne furent pour lui que la récompense et la parure du diplomate qu'il était exclusivement.
A l'ambassade de Londres, au congrès de Paris, l'entregent du jeune attaché fit bien augurer de sa carrière. Affecté au service asiatique, il conduisit à Khiva et à Boukhara, en i858, la première mission russe qui allait préparer l'annexion future de ces khanats. En 1860, tandis qu'Anglais et Français rudoyaient le Céleste Empire. Ignatiev jetait à Pékin les bases de cette politique d'entente avec la Chine où son pays devait recueillir de gros profits ; il signait le traité d'Aïgun, qui assurait à la colo-
iiisalion russe une large extension sur l'Amour ul rOussouri. Sa réussite en I<]xtreiiie-Orieiit It; désigna p(jur l'anihassade de Conslanlinople, abandonnée par le prinee Lohanov en i865 ; intérimaire d'abord, et bientôt ambassadeur en titre, à trente-einq ans, le général inaugurait dans l'Orient ture cette politique agitatrice (jui allait faire de lui, pendant dix années, le portedrapeau du parti sla\opl)ile et le cauchemar de « I lioinme malade ». — Je passe rapidement sur ces débuts de carrière dont je n'ai eu con naissance que par ouï-dire, je prends Ignatiev au moment où je l'ai vu à l'œuvre.
Quand j'arrivai à Constantinople, au printemps de 1871, il était le maître de l'heure; maître en réalité dans beaucoup d'occasions, et toujours en apparence, pour l'opinion crédule qui lui attribuait tous les succès qu'il revendiquait. Le représentant de la Russie faisait figure d'un Stratford de Redclitîe, cet Anglais légendaire que les Turcs appelèrent longtemps Buyiik cltchi, le grand ambassadeur. L'adversaire naturel du Russe, sir Henry Eliot, était un homme de tempérament calme, peu curieux des coups de théâtre. De même le vieux Prokesclî-Osten, le dernier internonce d'Autriche, désorienté depuis que Metternich ne le poussait plus. Le jeune ministre de la nouAclle Allemagne, M. de Radowitz, se renfermait dans une réserve systématique ; studieux, volontai-
LES Koirrr.s
r<MiHMil ('(T;u;('s, nos C()llè;4ucs prussiens drcs saioiil patieiiimeiil la carie; du tliauip d cxploi taUoi) où leurs nalioiiaux devaient moissonner plus lard, mais dont Bisinaick disait alois (pi'il ne valait pas les os il'un grenadier poméranien. Les envoyés de la France vaincue, écrasée, ne pouvaient que renouer avec prudence et bonne grâce les glorieuses traditions (pi'unc force nationale ne soutenait plus.
Seul, Ignaliev paradait, pialîait, prodigieux d'activité, de loquacité, toujours en mouvement et en montre. Il semblait que ce diable d'homme possédât le don d'ubiquité. On venait de le quitter dans son cabinet de Buyukdéré, on le retrouvait à Stamboul, harcelant les ministres. Le grand vizir était-il brusquement disgracié, remplacé par un autre? Ignatiev se présentait à la Porte à point nommé, il en sortait le premier avec la nouvelle : comment douter que le changement fût dû à ses menées ? — Y avait-il dans l'air une crise, une intrigue de palais ? Dès le malin, on ne voyait que le pavillon russe, passant et repassant sur le Bosphore : à l'avant du stationnaire, à l'arrière de la mouche à vapeur ou du caïque, la haute silhouette du général solTrait complaisamment aux regards, escortée par son cawas monlénégrin, un colosse orné de moustaches si formidables (|u'il pouvait les nouer derrière sa nuque.
i,E (;i:n:.iiai
L'ambassadeur lui iiicine, exeniplairc caraclérislique du typo kalinouk, itriposail cl plaisait au populaire par la laideur puissaide de son aiiiusaiil faciès uiongolicpie : physiououiie mobile, ou clia(pie Irait parlait sans répit, les yeux ayiles aillant (pie la bouclie, distendue par un rictus jo\ial (|ui l'élargissait jus([u'aux saillies des poniniettes. Je ne puis oublier la joie de Mariette un jour (|u'lgnatiev venait de visiter le uiuséc de Boulacq ; l'égyptologue avait à cœur de prouver que les envahisseurs hycsos étaient de race touranienne, opinion combattue par ses confrères : d Regardez mes rois hycsos, me disait il en montrant ses sphinx camus, ne sont-ils pas les portraits fidèles du Mongol qui sort d'ici, du générallgnatiev P »
Ce croque-mitaine était d'ailleurs affable, communicatif, exempt de morgue, tout à tous, et secondé par une femme charmante. Sa fougue d'action et de parole déconcertait l'immobilité taciturne des Turcs, usait leur force d'inertie, finissait par les hypnotiser. Tour à tour menaçant ou protecteur, suivant les traditions de la politique russe, il réglait durement ses comptes avec eux lorsque d'autres convoitises européennes faisaient trêve, il s'instituait leur défenseur quand l'orage venait d'Occident; mais à la façon d'un médecin qui casserait tout dans la chambre du malade qu'il soigne.
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Son action personnelle se prolongeait jusqu'aux conlins de l'empire;, clans les provinces chrétiennes qu'un travail niétliodi([ue désagré geait. 11 avilit formé, il dirigeait une nombreuse équipe d'agents, animés de; son esprit, dociles à ses instructions ; séides qui ne tenaient aucun compte des ordres reçus de Pélersbourg, quand Gortchakov faisait mine de vouloir refréner leur zèle. De l'Adriatique au lac de Van, du Danube à la mer Egée, dans les Balkans, en Arménie, en Syrie, tous, jusqu'au moindre agent consulaire, attisaient à l'envie les sentiments particularistes des raïas. Encouragés par les excitations de ces tuteurs naturels, le Monténégrin et le Serbe cherchaient des extensions de territoire ; le Grec, le Bosniaque, le Bulgare apprenaient à discipliner leurs révoltes incohérentes, à s'organiser pour l'afiranchissement. Jamais on n'avait mieux appliqué la célèbre formule pharmaceutique : Agiter avant de s'en servir.
Le chef-d'œuvre d'Ignatiev fut ce qu'on peut bien appeler l'invention du Bulgare. 11 a créé la Bulgarie comme le sculpteur façonne la glaise informe qui prend corps et figure dans ses mains. Si étonnante que la chose puisse paraître à ceux qui ne connaissent la principauté que depuis sa vigoureuse croissance, la conscience d'une nationalité distincte était à peine née, il y a quarante ans, chez les sujets
m: gknkkal I(;\atiev
de la Porte riverains du Danube ; leur terre était un vilayet eoninie les autres, moins remuant que les autres, parée (jue ees chrétiens grecs — on les nommait ('ncor(^ ainsi — étaient plus puuNrcs, plus passifs que leurs frères méridionaux. La conception géniale d'ignatiev fut de leur donner d'abord une Eglise autonome, aulocéphalc, comme on dit dans le monde orthodoxe. Il risquait à ce jeu une brouille avec les Grecs, exaspérés parce schisme; il en prit son parti. Le jour où la Porte, sous la pression du général, conunit l'imprudence de sanctionner la création de l'exarchat bulgare, excommunié par le Phanar. la Bulgarie future était faite ; Iguatiev savait qu'en Orient toute confession séparée réveille ou crée une nationalité politique.
Ce fut le cas des ouailles de l'exarque. Endoctrinés par les savants russes, ces nouveau-nés rapprirent qu'ils avaient été un peuple et qu'ils avaient eu une histoire. On leur donna des écoles, des idées, des armes, et bientôt des martyrs, les premiers patriotes que Midhatpacha faisait pendre. On n'avait pas à leur donner l'application au travail, le courage, la simplicité des mœurs, toutes les robustes qualités qui feront de ce petit État, si je ne m'abuse, le Piémont des Balkans. Lorsque Gladstone dénonça au monde civilisé les « atrocités bulgares », les pupilles d'ignatiev étaient mûrs
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pour riiidépendauoe, quel({ues années après qu'ils avaient commencé de se connaître.
A l'iuilomne de 1875, les mines savamment creusées l'aisaienl explosion. Je les vis éclater dans le haut de la vallée du Yardar où je voyageais?! ce moment. La Bosnie, l'Herzégovine se soulevaient ; peu après, les Serbes parlaient en guerre, se faisaient battre ; à défaut de leur triste prince, le général Tchernaïev, sorte de Garibaldi russe et ami d'Ignatiev, couvrait leur retraite, — et l'Europe intervenait. L'ambassadeur se prêta avec un scepticisme averti aux rites usuels, négociations, conférence, protocoles européens de désintéressement, promesses turques de grandes réformes ; quand l'inefficacité de ces emplâtres apparut à tous les yeux, il quitta cette Turquie où il n'avait plus rien à faire, il alla charger les canons à Pétersbourg.
Je le retrouvai là aux premiers jours de 1877 ; l'accueil cordial auquel il m'avait habitué me permit de suivre son jeu sur cette nouvelle scène. Tous ceux qui ont vu l'intérieur des coulisses savent à quoi s'en tenir sur la préparation de la guerre russo-turque. Ni l'empereur Aleitandre II ni son vieux chancelier ne la voulaient ; ils eurent la main forcée par les comités slavophiles, par les menées d'Aksakov, de Katkov, et surtout d Ignatiev. La guerre fut décidée dans les conciliabules de Moscou, dans les petits appartements de l'Impératrice,
i.i': (:i:.Ni.UAi. ic;>atikv
OÙ (les temmos dovouéos à la politi(|uc du f^<'înéliil ciirciil raison des liésilations dAlcxaiidio et do (iOiichako\ .
Afiios le liioiiiphe des armes russes, l'exambassadeur repanil aux portes de Conslanliuople, à San Stefaiio. Il y dicta le traité qui encerclait un pauvre reste de Tinquie d'Europe sous la menace d'un grand État slave allant de la Mer Noire à l'Archipel. Celait la position de i/|53, retournée ; les Ottomans acculés au Bosphore par les Byzantins, submergés à bref délai par le flot envahisseur. Un instant, Ignatiev put croire prochaine la complète réalisation de son rêve, de l'ancien rêve de sa nation : il put se llatter de l'espoir qu'il conduirait dans Sainte-Sophie, avant de mourir, le prêtre qui célébrerait la première messe orthodoxe sur l'autel purifié.
On sait comment son ouvrage futdétruità Berlin par Beaconsfield, avec la complicité de Bismarck ; il ne restait d'un dessein si industrieusement poursuivi que des avantages pour l'Autriche et un embryon de Bulgarie semiindépendante. Je crois bien que le général n'a jamais pardonné aux négociateurs russes de Berlin la ruine de sa construction mal défendue.
Son prestige demeurait considérable dans uneBussie où tous les talents étaient déjà requis pour la guérison des crises intérieures. Je le
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vis (Milrcr, lo lo février 1881, dans la petite cliainbrc où gisait eiilio les cierges \r corps de Dostoïevski, sur une table chavirée par les poussées de la foule éplorée ; seul des dignitaires officiels, le général en grand unifonnt. venait communier avec les sentiments de cetle foule. Un mois plus tard. Loris Mélikov et son essai de régime constitutionnel sombiaienl dans le sang du Tsar assassiné ; la popularité de iNicolas Pavlovitch, autant que son strict attachement à l'orthodoxie autocratique, le désigna au choix du nouveau souverain. Il prit le ministère de l'Intérieur; on espéra de lui, pendant quelques mois, qu'il jouerait heureusement, sous d'autres noms et par d'autres moyens, ce rôle de dictateur réformiste où son devancier avait échoué. Avec sa coutumière fertilité d'expédients, il se promit d'ébahir — j'allais dire de duper — autoritaires et libéraux, en les réconciliant dans le mirage d'un progrès qui ne serait qu'un retour aux plus anciennes traditions nationales : un Zemsky Sobor, copié sur les vieilles assemblées moscovites des représentants de la terre, amènerait les interprètes des vœux populaires aux pieds du Tsar auto crate.
Malheureusement, un défaut trop connu précipita sa chute. Il y a des Gascons du Nord ; Ignatiev en était. A son insu peut-être, toute réalité se déformait en passant par sa bouche.
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Alexandre III était atVaiiié sur toutes choses de vérité, de sincérité ; son esprit simple et déliant (IcMianilait le seul service qu'un souverain absolu ne puisse jamais obtenir. On lui peisua- (ia vite (|ue la véracilc dans les rapports était le moindre des soucis de son ministre. La dis grâce fut subite, totale, irrémédiable. Le comte Ignatiev — il venait de recevoir ce titre — garda les grands dehors, ses dignités au Conseil de l'empire et ailleurs ; mais on fd entendre à cet autre Choiseul qu'il ferait sagement daller visiter son Chanteloup, son domaine de Kiev. On ne l'en a jamais rappelé. Il y a lan gui vingt-cinq ans. Cette mort anticipée ex plique la fermeture silencieuse d'une tombe où disparaissent tant de souvenirs qui méritaient mieux. Je lisais hier dans le Novoié Vrémia : « Le héros des trois jubilés russes que nous commémorons — traité dAïgun, traité de San-Stefano, convocation du Zernsky-Sobor — est mort oublié et presque méconnu au sein de notre société cultivée. »
Si la justice et la reconnaissance ont leur jour, l'histoire russe accordera une mention très honorable au serviteur passionné qui procura à son pays de brillants succès diplomatiques, des accroissements de territoire et d'influence. Si, ce qui est plus improbable, une jeune nation fière d'elle même pardonne au bienfaiteur étranger qui l'a suscitée, la statue
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d'Ignaliev s'élèvera sur uiu; place de Sofia, ou (le loul. aiilre capilale «pi'iiu avanccineut de lorlune donneruiL à la Bulgarie.
Je le revoyais de loin eu loin, quand il revenait à Paris. Dans l(^ letnps do la j^uerrc russo japonaise, je le visitais chez les Frères de Saint-Jean-de Dieu ; les suites d'une opération le retenaient rue Oudinot. Il déplorait alors, non sans laison, l'abandon de la politique qu'il avait inaugurée en Asie, de l'entente avec une Chine dont il voulait faire une autre Turquie, alternativcuicnt protégée et grignotée par le terrible voisin russe. En dépit du sort contraire, il avait gardé sa bonne humeur, sa faconde, une surprenante jeunesse sur les traits animés par le mobile sourire. Je le retrouvais dans cette chaud)retle d'hospice tel que je l'avais connu au\ jours jeunes et beaux de Buyukdéré.
Tel je le revois, passant sur le Bosphore, dans la mouche qui se hâtait vers la Porte ; nous étions tous aux fenêtres, tandis qu'il rangeait le quai de Tliérapia ; cet homme nous apparaissait comme une incarnation de la puissance et de l'action : — u Où va Ignatiev ? Quel tour de sa façon apprendrons-nous ce soir? »
Il a passé, au fd de l'eau. Et pas même un remous dans le sillage etîacé ! Travaillez, jeunes gens, suez sang et eau pour servir un
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pays, pour agrandir l'ombre que son clrapcaii fait sur la terre. Tout à l'heure, cjuarid vous auiez plié bagage, uul ih; vous tiendra compte de vos grands clTorls, de vos petites réussites. Travaillez (|uand même. Gela vaut mieux que d'aller au cale, un sage l'a dit. Je veux bien.
17 juillet 1908.
LE BARON D'AERENTHAL
La Fortune a souvent trahi* ce grand et composite empire d'Autriche ; elle s'est montrée cruelle en lui accordant rarement, durant les heures de crise, un homme à la hauteur des difficultés qu'elle suscitait. Metternich, au cours de la longue période où tout favorisait sa politique de majestueuse immobilité, donna à ses contemporains l'illusion d'un homme d'Etat transcendant ; la publication de ses fastidieux Mémoires a ruiné ce qui restait de cette illusion. Après lui, quand vinrent les temps difficiles, la monarchie des Habsliourg ne trouva ni dans ses conseils ni sur les champs de bataille un serviteur capable de redresser l'injustice du sort. Entre un Bismarck et un Beust, la partie était vraiment trop inégale. Naguère encore, lorsqu'on vit disparaître dans la force de l'âge l'organisateur de l'Herzégovine-Bosnie, ce baron de Kallay chez qui des facultés de pre-