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mier ordre promettaient un grand ministre, on put croire qu'un démon maléfique, — peut-être un de ceux que la légende fait naître dans la pusta hongroise, — avait juré d'interdire l'accès du Hofburg à quiconque menaçait d'y apporter un génie inaccoutumé.
L'hostilité de ce démon serait-elle enfin lassée ? De fortes raison le font présumer aux Autrichiens et aux étrangers qui ont pratiqué d'ancienne date le nouveau ministre de l'empereur François-Joseph, le baron Lexa d'Aerenthal.
Son nom est peu familier au public français. Aucun accident bruyant ne l'a tiré de la pénombre diplomatique. Les notes biographiques insérées dans nos journaux se bornent à énumérer les grands emplois qu'il a remplis en avançant dans sa carrière. Les hasards de cette carrière m'ont rapproché de lui à l'époque où il y faisait ses premières armes. Avec tous ses collègues d'alors, j'ai pris de l'homme une opinion qui éclairera peut-être, si je ne m'abuse, le sommet oii il vient de monter.
C'était à Pétersbourg, il y a plus d'un quart de siècle. Les diplomates de son âge brillaient dans les salons, ceux d'Autriche-Hongrie y luttaient pour la primauté d'élégance dont c'est toujours une question de savoir s'il la faut accorder à Londres ou à Vienne. Honni soit qui mal les juge 1 Le contact mondain est l'un des
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premiers devoirs du débutant. Les rédacteurs de rapports parlementaires lui en font sottement un grief : ces censeurs montrent ainsi leur lourde ignorance des moyens qui insinuent une inlluence nationale et forment une expérience individuelle dans les Cours aristocratiques du Nord. Mais ce contact nécessaire a ses entraînements, il laisse peu de loisirs et d'attention pour le travail de bureau. Ceux qui cumulent les deux devoirs sont l'exception. M. d'Aerenthal la personnifiait.
Le jeune secrétaire autrichien était la vraie force de son ambassade. Il possédait à fond la langue russe, singularité rare en ce temps-là ; muni de cet instrument, il avait institué une enquête minutieuse sur toutes les manifestations de la vie politique et sociale en Russie. Son labeur acharné lui faisait, autant que la sûreté reconnue de son jugement, une situation à part dans l'estime de tous. Avait-on besoin d'un document introuvable, d'une information certaine sur les personnes ou les choses du pays, on allait consulter d'Aerenthal ; il communiquait son savoir avec une libéralité cordiale. Que de fois nous sortîmes de chez lui éclairés par ses vues judicieuses, frappés par la maturité précoce de son esprit !
Quand le vieux général de Langenau, glorieux invalide à la jambe de bois, dut résigner son ambassade, un coup de fortune la fit échoir
LE lt\IU)N d'aKIVENTIIAL lO.i
au comte Kalnocky, si iiipie chargé d'affaires à Copenhague. Kahiocky était un aimable homme, le plus élégant cavalier de l'armée liongroise, disait-oii. Novice sur le terrain russe et moins laborieux que son secrétaire, il prit le sage parti de s'en remettre complètement au zèle et à l'expérience de celui-ci. On le vit bien, lorsqu'il emmena son indispensable conseiller à Vienne, où il allait recueillir la succession de Haymerlé. Là encore, le chef s'appuya utilement sur le subordonné, qui lui donnait des garanties de tout repos.
Promu à son tour ambassadeur, le baron d'Aerenthal revint parfaire à Péters bourg sa longue initiation aux choses russes, -r— Il est certainement aujourd'hui l'homme d'Europe qui sait le mieux la Russie, le fort et le faible du grand sphinx : science précieuse pour un directeur de la politique autrichienne. Non moins précieuses lui seront, dans les conjonctures délicates où il assume cette direclion, les qualités que nous constations déjà chez le jeune homme : application au travail, sagacité de la raison, fermeté du caractère. Les succès de l'âge mûr ne sont que la réalisation d'une grande pensée de la jeunesse, disait le moraliste : encore faut-il que la jeunesse ait eu de grandes pensées. Je serais bien surpris si le nouveau ministre se contentait d'être, suivant la formule fameuse, « un brillant second « ;
l(i/j LES UOLTES
s'il ne marquait pas sa place aux tout premiers plans de la politique européenne.
Non qu'il faille attendre de lui les coups de théâtre périlleux, les agitations inquiétantes des ambitieux pressés. Sa pondération naturelle l'inclinera sans doute aux solutions qui garantissent l'ordre général dans la paix ; sa droiture répugnera aux pièges que l'on dresse pour le plaisir d'y faire tomber le voisin. — Un journaliste complaisant ajouterait ici le cliché de rigueur : C'est un ami de la France. — Laissons à de plus naïfs ces affirmations ineptes. Un homme d'État digne de ce nom n'est l'ami que de son propre pays : tous les autres lui sont indilTérents, comme les cartes au joueur qui les prend ou les rejette selon qu'elles sont utiles ou inutiles au gain de sa partie. Mais le baron d'Aerenthal aurait bien changé, si ses partenaires ne trouvaient plus chez lui la loyauté dans les engagements qui nous faisait jadis attacher tant de prix à l'amitié de ce bon camarade.
Si mon sentiment n'est pas égaré par les préventions favorables que m'a laissées un commerce amical depuis plusieurs années, M. d'Aerenthal infligera un démenti au propos bien connu d'Oxenstiern. On sait comment le chancelier suédois rassurait son jeune fils, effrayé par la négociation que le père lui avait confiée au Congrès de Westphalie : « Tu
ignores donc, mou !ils, combien peu d'iiabileté l'on rencontre chez ceux qui gouvernent les hommes ! » — Il se pourrait qu'un de ces gouvernants, par extraordinaire, confondit bientôt en Autriche le dédaigneux scepticisme du vieux conseiller de Gustave Adolphe.
7 novembre 1906.