‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 24 sur 36 · LE JUBILÉ DE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LE JUBILÉ DE TOLSTOÏ

Je viens de lire les journaux russes qui ont paru dans la semaine où cet épisode de la vie nationale rejetait à l'arrière-plan toute autre préoccupation. Ils nous renseignent sur l'image que se fait de son plus grand écrivain un pays divisé par des conflits d'opinions irréconciliables. On sait quelle est dans ces conflits la position de Tolstoï : isolé par la singularité de sa pensée, il apparaît également hostile aux traditions conservatrices et aux violences révolutionnaires, contempteur des unes et des autres; sa critique acerbe et ses aspirations surhumaines sont une gêne pour tous les partis, de l'extrême droite à l'extrême gauche. L'unanimité du sentiment public n'en a été que plus frappante, durant ces jours où toutes les voix discordantes de la Russie se confondaient dans un même hommage de respect, de a énération, d'orgueil patriotique.

Gomment célébrerait-on le jubilé de l'oc-

togénaire ? c'était la question à l'ordre du jour depuis le commencement de l'année. Que de projets, que de disputes ! Les uns escomptaient l'adhésion du gouvernement impérial et voulaient organiser des manifestations nationales sans précédent. D'autres se cabraient k l'idée de voir glorifier otTiciellement un homme excommunié par le Saint-Synode. Le comité qui s'était formé prématurément comprenait plus de politiciens que de littérateurs. Déjà les polémiques s'aigrissaient ; une des plus fâcheuses fut suscitée par le zèle imprudent d'un ami.

M. Tchertkov proposa d'ouvrir une souscription mondiale parmi, les admirateurs de Tolstoï ; avec le produit de leurs offrandes, on rachèterait à la famille de l'écrivain la propriété de Yasnaïa-Poliana et on en ferait don aux paysans du village. Un journaliste très en vue dans la presse russe, M. Menchikov, jugea sévèrement la proposition. Oubliant qu'il faut être indulgent aux contradictions des moralistes — où irions-nous si l'on exigeait d'eux qu'ils appliquassent leurs maximes idéales à leur pauvre vie terrestre.'^ — le polémiste rappela malicieusement les anathèmes du réformateur contre la propriété privée : Tolstoï n'a-t-il pas écrit qu'elle est « le grand péché, l'injustice odieuse qui crie vengeance au ciel » ? Pour s'accommoder avec sa conscience, le proprié-

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taire malgré lui aurait fait d'avance, paraît-il, donation de son bien ù se? héritiers naturels. M. Moncliikov les invitait à se dessaisir au profit des moujiks, sans intervention des souscripteurs bénévoles. M'"" la comtesse Tolstoï répliqua par une lettre publique d'un tour extrêmement vif. L'impitoyable journaliste revint à la charge avec des citations topiques prises dans l'ccuvre du maître; cet œuvre a ceci de commun avec tous les écrits prophétiques qu'on y trouve le pour et le contre sur les grands problèmes de la vie. Il accumula des précisions désobligeantes sur la misère des paysans de Yasnaïa-Poliana, sur les sommes colossales payées par certains éditeurs... Discussions pénibles, en vérité, à la veille d'une apothéose qui menaçait de tourner en bataille politique, morale, religieuse.

Tolstoï conjura l'orage avec une sagesse fort avisée. Aux officieux qui s'agitaient pour organiser des solennités bruyantes, il déclara catégoriquement qu'il les priait de n'en rien faire et de le laisser tranquille dans la retraite d'où il ne voulait pas sortir. Grande déconvenue de la gent parasite pour qui tout homme illustre est un tambour sur quoi l'on frappe à tour de bras, afin de faire son petit tapage. Grand soulagement des autorités constituées : elles n'eurent pas à se séparer trop ouvertement d'un courant d'opinion irrésistible, elles se

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