‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 25 sur 36 · LE JUBIF^É DE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LE JUBIF^É DE TOLSTOÏ

bornèrent à refréner le zèle de quelques Conseils électifs, oublieux de la consigne d'abstention. Lorsqu'il demande pour lui-même la prison et le martyre au tsarisme qu'il dénonce, Tolstoï nous fait revoir le phénomène de tolérance nécessaire qu'on avait vu dans la France du XVIII* siècle. Chez nous, alors, le vieux roi de Versailles ignorait prudemment le vieux roi de Ferney, représentant d'un pouvoir rival trop prestigieux devant l'opinion pour qu'on pût l'embastiller sans un scandale européen. De même dans la Russie d'aujourd'hui : un raisonnable équilibre de forces antagonistes neutralise les attaques du tsar spirituel contre le tsar temporel, les représailles policières que celui-ci pourrait être tenté d exercer contre celui-là. Et c'est très bien ainsi. Malheureux le pays où une haute gloire nationale, déjà consacrée par le tombeau prochain, serait à la merci d'un brutal coup de force ! Malheureux l'Etat qui n'aurait plus d'autres lois que les imaginations anarchiques d'un beau génie littéraire ! Les gardiens des conventions sociales continuent leur ingrate besogne, qui est de gouverner tant bien que mal un vieux vaisseau sur la mauvaise mer des réalités ; le pur esprit accomplit la sienne en consolant avftc ses rêves les passagers qu'il serait incapable de conduire.

LES hOlTES

Grâce à cet accord implicite du gouvernement et du jubilaire pour écarter toutes les manifestations intempestives, les choses se sont arrangées comme si M. Capus lui-mêi"ii en eût ordonné l'heureux dénouement. La journée du jubilé a été marquée par le plus magnifique hommage qu'un peuple puisse rendre au représentant suprême de sa pensée ; et non pas seulement un peuple, mais le monde civilisé tout entier, La maison de Yasnaïa-Poliana, où le grand vieillard s'était retranché dans le cercle de famille, s'emplit jusqu'au soir d'une avalanche d'adresses collectives, de lettres, de télégrammes transmis par tous les fils de la planète. De la seule ville de Pétersbourg 2, 5oo dépèches parviennent à linfortuné télégraphiste du bureau : qu'on juge par ce chiffre du nombre fabuleux de celles qui arrivèrent de tous les autres points de la Russie, d'Europe, d'Amérique.

Ce même jour, tous ceux qui tiennent une plume dans tout ce qu'il y a de journaux sur les terres russes ne parlèrent que de Tolstoï. Les colères et les querelles de la veille s'étaient apaisées comme par enchantement. A l'exception de quelques feuilles obscures,

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rédigées par des cncrgiimcncs, pas une dissonance : des souliaits de longue durée au père commun des esprits, un concert unanime de louanges, de congratulations, d'exaltations du génie de la race personnifié dans le génie d'un homme. Le grand organe conservateur où les doctrines tolstoïennes furent si souvent stigmatisées, le Novoié Vrémia, donna la note juste : depuis M. Souverine, le respecté doyen de la presse russe, jusqu'à ceux de ses collaborateurs qui ont le plus malmené le doux anarchiste, tous les leaders y allèrent de leur colonne d'éloges et de vœux chaleureux.

Avec un instinct très sûr, ces messieurs négligeaient l'abstracteur de quintessences sociales et glorifiaient le merveilleux peintre de la vie russe, de la vie humaine ; ils adjuraient leurs lecteurs de ne pas s'arrêter à ce qui divise, passe et mourra vite, d'oublier les hors-d'œuvre pour ne se souvenir que des chefs-d'œuvre : Guerre et Paix, Anna Karénine, Résurrection, les nouvelles et les contes populaires. Ils ajoutaient qu'un même sentiment devait unir tous les cœurs russes : l'orgueil et une reconnaissance infinie pour le Russe en qui toutes les nations saluaient le maître incontesté des lettres contemporaines.

Non sans quelque malice, peut-être, M, Menchikov disait qu'il est d'autant plus facile d'oublier les divergences doctrinales que

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Tolstoï change de doctrines connue de vêtements. Ce terrible inquiet est un perpétuel essayeur : c'est par là qu'il représente le plus exactement son pays et son temps. Il a tâté de tout et tout abandonné avec dégoût : l'état militaire, la vie mondaine, la création romanesque, les controverses philosophiques et religieuses, l'apostolat social, l'enseignement populaire, le labourage, l'élevage, la cordonnerie, que sais-je encore ! A travers tant d'expériences, son àine est demeurée ce qu'elle était à vingt ans, de son propre et sincère témoignage : « Mon faible esprit ne pouvant pénétrer l'impénétrable perdait l'une après l'autre, dans ce travail accablant, des certitudes auxquelles je n'eusse jamais dû toucher pour le bonheur de ma vie. De toute cette fatigue intellectuelle je ne recueillais rien,rien qu'une agilité d'esprit qui affaiblissait en moi la force de la volonté, et une habitude d'incessante analyse morale qui ôtait toute fraîcheur à mes sensations, toute netteté à mes jugements — »

A quatre-vingts ans, ce même aiguillon douloureux continue de pousser le jeune vieillard à la recherche de l'inconnaissable. Par un contraste mystérieux, son art est fait d'observation réaliste, sereine, lucide ; cet art qu'il maudit, qu'il blasphème, et dont très heureusement il ne peut se libérer tout à fait. On dirait d'un roi qui rejette avec horreur sa couronne ;

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