‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 26 sur 36 · LE JUBILÉ DE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LE JUBILÉ DE TOLSTOÏ

Il II pouvoir magique la replace sur le froni où (Ile rayonne, elle illumine les pages où il se fiiit reconnaître roi du verbe.

Entre mille remar(|ues judicieuses des ninégyristes russes, j'ai retenu surtout celle (le M, Rosanov, qui va au plus profond des secrets de l'art : « La morale de Tolstoï énerve nos forces; son art les double. Les premières productions amorales de l'écrivain conduisaient l'homme au bien ; ses dernières œuvres, aux intentions moralisatrices, ne conduisent l'homme nulle part, si même elles ne le conduisent au mal. » Très vrai. Les thèses dogmatiques de l'apôtre ne provoquent dans nos esprits que la contradiction ; les peintures objectives , du romancier sont d'efficaces conseillères de courage, de justice, de bonté. J'en ai recueilli maintes preuves, jadis, dans les confidences de personnes qui avaient été consolées, confortées par la lecture de Guerre et Paix et d'Anna Karénine, autant et mieux que par un ouvrage d'édification. Le spectacle de la vie, retracé par un œil juste au service d'une âme noble, donnait à ces personnes les leçons de sagesse et de résignation qu'un Marc-Aurèle puisait dans la contemplation de l'univers.

Le grand artiste chargé d'instruire ses frères doit procéder comme la nature, son modèle : ce n'est point par des plaidoyers qu'elle nous enseigne la soumission aux lois

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éternelles. Le jour et la nuit, le piintenips et l'auloninc, la nier et la montagne ne nous disent pas : u C'est moi qui ai raison, c'est mon enseignement particulier qui est le bon. » Ces cléments contrastés nous incitent silencieusement à réfléchir sur leur harmonie, sur le dessein secret qui les réunit pour continuer ce prodige, la vie. Le voyant de génie a fait toute sa tache quand il a rassemblé sous des yeux inattentifs, distraits par quelques objets particuliers, les divers aspects de la nature et de l'homme, les tableaux instructifs qui échappaient à nos regards par l'eflet de leur dispersion.

Dans ce jubilé de Tolstoï, dans les préférences qui s'y marquèrent pour le fond solide de sa gloire, dans le sentiment unanime qui le rappelait respectueusement à sa vraie mission, il y a pour chaque écrivain un grand sujet de fierté et une mémorable leçon. Tous y peuvent apprendre combien ils s'égarent en délaissant l'outil divin, l'art qui fait leur force et leur utilité, pour se perdre en de vaines contestations. Shakspeare et Goethe n'ont jamais récriminé, polémiqué, légiféré : ils ont montré le jeu des lois imprescriptibles dans l'âme humaine et dans l'univers.

Notre souverain entendra -t-il le cri de ses admirateurs .^ Voici déjà un quart de siècle que Toursuénev se relevait sur son lit d'agonie

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pour écrire au seul survivant de la grande phalange l'admirable lettre testamentaire : u Mon ami, revenez aux travaux littéraires! Ce don vous est venu de là d'où tout nous vient. Ah! combien je serais heureux si je pouvais penser que vous écouterez ma prière! Mon ami, grand écrivain de notre terre russe, exaucez cette prière ! Je vous serre une dernière fois sur mon cœur... »

Cette belle prière, la Russie entière vient de la répéter filialement à Tolstoï. Il n'est pas trop tard ; le déconcertant octogénaire est encore dans toute la vigueur de son talent. S'il n'écoute pas les vœux de l'intelligence russe, qu'il entende du moins un cœur féminin, celui d'où est sorti le plus touchant, le plus flatteur des hommages suscités par le jubilé. Peut-être Tolstoï ne l'a-t-il pas découvert dans les ballots d'imprimés où l'on célébrait ses mérites ; si ce précieux témoignage est tombé sous ses yeux, j'imagine qu'il l'aura préféré à tous les autres.

Je l'ai trouvé dans un petit supplément illustré du Novoié Vrémia. C'est une brève confidence de femme, signée d'une simple initiale, intitulée : Mon premier amour. L'inconnue est une femme de la haute classe, d'après les détails qu'elle donne sur son enfance et

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son éducation ; bonne élève du maître, sa plume fait revivre les choses, les êtres, les sentiments avec une précision évocatrice que Tolstoï ne désavouerait pas. J'ai regret à résumer sèchement ce joli récit ; il faudrait le traduire en entier pour qu'on y pût retrouver la fleur de grâce et le frémissement de passion.

M'"" W... raconte qu'il y a vingt ans, toute jeune fille encore, elle subissait ses examens de fin d'études dans un gymnase de Moscou. Elle lut un jour De quoi vivent les hommes; le coup qu'elle reçut do cette lecture fit naître en elle un sentiment exalté pour l'auteur. » J'avais senti dans ces pages quelque chose d'élevé, de lumineux, de mystérieusement profond sous la simplicité apparente. — Il doit être ainsilui-même, pensais-je. — Dieu, comme je l'aimais ! Je ne pouvais songer à lui sans me mettre mentalement à genoux. » Elle acheta une méchante photographie de Tolstoï ; il y était affreux, avec une barbe noire qui lui mangeait le visage jusqu'aux yeux. « Non, il ne peut pas être tel », se disait la jeune enthousiaste. Bientôt, elle n'eut plus qu'une idée fixe, qu'un désir : voir son idole une seule fois, une seule minute. Comment faire .^ Ses études terminées, elle allait quitter Moscou sous peu de jours — les Tolstoï habitaient alors cette ville — et s'enterrer pour longtemps à la campagne. Plus d'espoir.

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Un mot tl'iiiie de ses camarades fut un trait de lumière. Celle compagne possédait la photographie signée d'un acteur alors en vogue. — « Goinment as-lu osé aller chez lui? — Bah ! répondit l'autre, ces gens en vue, acteurs, écrivains, ils font semblant d'être importunés quand des inconnus vont les déranger ; au fond, ils sont flattés, enchantés. » Plus timide que cette jeune personne avertie. M"* W... prit son courage à deux mains : elle supplia sa vieille bonne de la conduire un malin chez les Tolstoï, en grand mystère, à l'insu de sa famille et surtout de la gouvernante française, qui se serait gendarmée. La bonne se laissa convaincre. — « C'est quelque vieillard de sainte vie, pour sùr.^ Il prédit l'avenir.^ et tu veux qu'il te dise les sorts, pour un mariage que tu feras ? Connu ! n

Un cocher de place qui connaissait la maison Tolstoï y conduisit les deux femmes. Tremblante, M'^^ W... franchit le seuil. Un laquais leur dit que le comte ne recevait personne. La visiteuse insista, fît passer sa carte. Le laquais redescendit : « Il va venir, veuillez entrer. » Et tandis que la bonne s'asseyait dans le vestibule, la jeune fdle fut introduite dans un cabinet d'une simplicité ascétique : des murs blanchis à la chaux, des chaises de paille, une tabk de bois blanc où traînaient des livres, une plume, une petite bouteille noire. — pas

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d'encrier. Un pas relonlit sur IV-scalior, « un pas léger et ferme. C était lui ! Mon cœur battait à se rompre. Léon Tolstoï entra rapidement dans la pièce, me dit quelque chose, me tendit la main, je crois. Je ne sais plus. Il ne m'entrait pas clans la tête que je pusse lui donner la main. Je le regardais, je le regardais, je me mourais de bonheur. Je voulais lui crier : Je ne suis qu'une pauvre petite fille de rien, mais si vous avez jamais besoin d'une créature qui meure avec joie pour vous, souvenez-vous de moi, appelez-moi ! — Dieu merci, je ne dis rien de tel. »

M"® W... retrace le portrait de l'homme qui lui apparut comme un archange, bien différent de la méchante image qu'elle tenait à la main ; elle décrit le regard clair, interrogateur, qui latraversaittout entière. A sa demande, Tolstoï répondit qu'il ne donnait jamais de photographies, qu'il n'en possédait même pas. Elle tendit le vilain carton, implora une signature. Une ombre d'ennui passa sur les traits du comte, « sans doute parce qu'il se voyait si laid sur ce portrait » (conjecture bien féminine). Il se dirigea vers la table, trempa la plume dans la bouteille : elle était vide. 11 n'y avait pas d'encre chez cet écrivain. « Il vous faudra attendre un instant, » dit-il, et il disparut. Restée seule, la jeune fille se jeta sur la plume que Tolstoi venait de toucher et la baisa

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cperdiHiicut. Un moment après, une des filles (lu comte descendit, remit la carte signée à la solliciteuse. Elle sortit sur le boulevard, où une claire matinée de printemps verdissait les jeunes pousses des arbres.

« — Un homme très intelligent, — dit la bonne que ïolsloï avait questionnée avec intérêt, — mais qui ressemble beaucoup à un imbécile. Pourquoi s'habille-t-il ainsi? » — « Moi, j'avais pitié de moi-même. Je pensais qu'il n'avait que faire de mon amour et que je ne le verrais plus jamais... Des larmes troublaient ma vue... Mon pressentiment s'est réalisé. Je n'ai jamais revu le comte Tolstoï. Et je n'ai jamais parlé à personne de mon premier amour. »

Si Tolstoï a lu ce récit, il n'aura pas eu besoin d'un grand effort de symbolisme pour reconnaître, dans la jeune fille qui lui apportait il y a vingt ans un amour insoupçonné, Tincarnation de cette jeune Russie qui lui offrait hier son adoration fidèle. Tout symbolisme mis à part, plus d'un pensera que quarante ans de labeur et vingt chefs-d'œuvre furent royalement payés au grand poète, en une minute, par le baiser passionné de cette enfant sur la plume qu'il venait de laisser tomber.

28 septembre 1908.

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