‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 27 sur 36 · LA CORRESPONDANCE DE TAINE · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE DE TAINE

La piété lîliale vient d'achever le monument commencé par la piété conjugale. Quand ^jme Xainenous donna les premiers volumes de la Correspondance, complétée par de sobres notices biographiques, les gens du métier admirèrent l'art judicieux: qui avait su composer avec ces matériaux épars une statue vivante ; les amis de Taine y retrouvèrent ce qu'il eut voulu livrer de lui-même au public, l'histoire de sa pensée — rien de plus, rien de trop. Cette femme d'élite n'a pas eu la consolation de parfaire son œuvre ; elle l'a du moins laissée en bonnes mains : le quatrième et dernier volume de la Correspondance est construit sur le même plan, il révèle la même sûreté d'exécution que les précédents.

Les lettres de jeunesse étaient plus abondantes, plus pathétiques avec leur frémissement de fièvre intellectuelle, leur fier stoïcisme dans la lutte contre les difficultés de la vie et l'injustice des hommes. Le tome IV nous montre le sage des dernières années, — 1876-1893 ; — un

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Taine moins communicatif, de plus en plus détaché du monde extérieur, retiré tout entier dans son travail. Ce Taine est le nôtre, celui que nous avons connu : comment se défendre d'une préférence bien humaine pour le volume où nous le voyons revivre.^ Les autres nous parlaient d'un temps qui n'a qu'un intérêt historique pour les hommes de ma génération : celui-ci nous replace dans la société où nous avons vécu ; la voix de chaque interlocuteur nous est familière, les idées en discussion nous ont passionnés ; nous éprouvons en tournant ces pages la sensation poignante d'entrer dans l'histoire à la suite du grand historien.

Bien rares sont les publications posthumes, lettres, confessions, journaux intimes, qui ne diminuent pas un écrivain. Sincères, elles nous découvrent les infirmités secrètes que l'homme public dissimulait ; calculées pour continuer une pose devant la postérité, elles nous donnent ce misérable spectacle, le cabotinage d'un cadavre. La dangereuse épreuve n'est favorable qu'aux auteurs qui surent faire de leur vie la meilleure de leurs œuvres. Taine fut un de ceux-là : ses lettres fortifient notre respect pour le probe et consciencieux ouvrier qu'elles font voir dans l'intimité de son atelier. 11 essaye d'y fabriquer de la vérité.

On s'étonnera peut-être de cette alliance de mots et des restrictions qu'elle implique. Je

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m'en sers à dessein, elle traduit mon invincible persuasion. En dehors de la théologie et de la morale, qui appartiennent à l'ordre de la révélation, il n'y a dans l'ordre du raisonnement humain que les sciences exactes, celles que l'on pourrait appeler les sciences de l'éternel, où notre consentement unanime repose sur des vérités absolues, essentielles, soustraites à toute discussion. Les sciences de la vie, l'histoire en particulier, sont incertaines et changeantes comme cette vie elle-même ; elles ne nous donneront jamais que des vérités fabriquées par le cerveau d'un homme, donc relatives et discutables comme toutes les conceptions de ce cerveau.

Taine ne pensait pas ainsi. Sa génération croyait que les bonnes méthodes scientifiques, importées d'Allemagne, peuvent découvrir la vérité objective, dans tous les ordres de recherches, au savant qui applique ces méthodes avec diligence. Ce fut la très noble foi des meilleurs, parmi ces jeunes gens de i848 ; Renan luimême, malgré son pyrrhonisme souriant et son extrême agilité d'esprit, n'abandonna jamais entièrement leur idéal messianique : la conquête de toutes les vérités par toutes les sciences. On comprend qu'ils fussent en réaction contre leurs aînés de i83o, tous plus ou moins touchés par le romantisme, légers de scrupules, complaisants aux fantaisies de l'imagination, enclins

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à préférer un cITet littéraire à la preuve rigoureuse d'un fait. Dans une lettre à AI. de Martel, Taine résume ses griefs contre les illustres devanciers qui scandalisaient sa probité scientifique ; il y a du vrai dans cette critique un peu dure de forme : « Les trois écrivains qui ont eu le plus d'autorité de i84o à 1870, M. Cousin, M. Tliiers et Victor Hugo, n'ont pas aimé la vérité, mais leur gloire; aucun d'eux n'est digne de confiance et dans tous il y a quelques traits du charlatan. »

Nul ne sera tenté d'adresser pareil reproche au moine laïque de Boringe. Il travaille dans un esprit de parfaite soumission à l'objet de son étude. Il sacrifie toutes les satisfactions temporelles à son unique passion, la poursuite religieuse de la vérité : avec quelle indépendance et quel courage : — « Quand on me recrute, je proteste... — Ne demandant rien à personne, je me donnerai le luxe de la parfaite sincérité... — Plus j'avance, plus je sens que je donnerais toutes les satisfactions d'amourpropre pour avoir une idée de plus ou pour bien prouver une idée que j'ai. » — Ces déclarations qu'il fait à ses amis, toute sa vie les authentique.

Le dernier tome de la Correspondance embrasse la période oii il composait et publiait les Origines. On y entend l'écho des attaques suscitées par chaque volume : feux croisés de

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droite et de gauche, récriminations successives des royalistes, des républicains, des bonapartistes. Le doux entêté n'en a cure, il continue d'aller où ses documents le conduisent.

L'homme est un pacifique, un timide : rien en lui du combatif qui aime la bataille pour ellemême ; dans les rapports de société, il craint sur toutes choses de désobliger autrui. Son intrépidité est celle d'un confesseur, obligé par sa conscience de proclamer ce dont il se croit sûr. Il laisse gronder l'orage, il se retire de plus en plus dans son ermitage du lac d'Annecy. Il y regarde ses monstres révolutionnaires grimacer dans ce charmant miroir. Il voit sortir des eaux la bête apocalyptique, ce « crocodile » qui fut d'abord une métaphore, qui devient peu à peu pour la forte imagination de Taine une figure sensible et réelle de la Révolution.

Pour lui aussi la Révolution est un bloc, objet de son aversion croissante; il accentue encore, dans la liberté des épanchements intimes, le sentiment dont témoignent ses livres. — « Je définis le gouvernement de l'Assemblée Constituante le règne de l'imprévoyance, de la peur, des phrases et de la niaiserie. » — Ce jugement sommaire contristera les personnes âgées, restées fidèles à la division en chapitres où elles apprirent à chérir quatre-vingt-neuf, à détester quatre-vingt-treize ; c'était du moins ce qu'enseignaient les professeurs du second

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Empire qui nous orientaienl avec précaution vers la République, au temps où elle était belle.

Feuillants ou jacobins qui seriez tentés de réunir vos malédicîions contre le blaspliémateur, lisez d'abord ces lignes de la même lettre : (( La société démolie comme au x® siècle se reconstitue comme elle peut, et, à la fin, militairement. » — Lisez et réfléchissez : le détrac teur de la Révolution qui écrit ceci ne la voit-il pas plus colossale, ne lui fait-il pas plus d'honneur que ses défenseurs myopes, lorsque ces derniers n'aperçoivent dans l'enfantement d'un monde qu'un régime politique à leur gré, régime méchamment détruit au 18 brumaire? Ces fétichistes rapetissent leur idole en refusant de la reconnaître dans son inévitable transformation. Taine ne l'aime ni avant, ni après la reconstitution militaire ; mais par cela seul qu'il embrasse d'une vue d'ensemble toute la suite du phénomène, il lui fait une plus large place dans l'histoire, il l'égale à cet autre grand effort de la civilisation occidentale, la création du monde féodal.

Demander au philosophe pessimiste qu'il envisage ces convulsions chaotiques avec l'allégresse d'un Michelet, ce serait vouloir que le chêne rigide frémisse au vent comme le saule flexible. Après qu'il eût jeté sa gourme de normalien, Thomas Graindorge fut ressaisi très

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vite, et tout entier, par l'hérédité tyrannique où il puisa son amour de l'ordre, de la tradition, des choses hien réglées et hien rédigées, comme elles doivent l'être dans l'étude d'un honnête officier ministériel. Son ame effrayée institua des comparaisons qui la désolaient entre l'Angleterre, l'Allemagne et la France de Rousseau, « à la fois apoplectique et anémique ». On lui a beaucoup reproché cette méconnaissance de nos perfections. Il n'a pas assez vécu; il pourrait dire aujourd'hui à ses contradicteurs : Regardez sans parti pris, mesurez les places respectives qu'occupent dans le monde ces trois personnes si différentes d'éducation et de conduite ; et dites de bonne foi si mes prévisions craintives étaient chimériques. — Son goût littéraire n'était pas moins révolté que son sens politique lorsqu'il voyait la faveur publique encourager certaines déviations du génie français. « Jamais l'épilepsie ne vaudra la santé », écrivait-il à propos du style des Goncourt et de leurs imitateurs. Que dirait-il aujourd'hui.^ Ce pessimiste n'était pas un misanthrope. Sa correspondance nous le montre fidèle à ses amis, heureux de leurs joies, inquiet de leurs peines ; avec les indifférents, aimable et délicat dans ses procédés. Les plus touchantes de ces lettres sont peut-être celles qu'il se croit obligé d'écrire à quelques balourds ; ses opinions ont blessé leurs préjugés, il le sait, il s'efforce de

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panser la blessure en se mettant à la portée de leurs intelligences obtuses. Tainc avait fait de fortes humanités. Ce mot, qui sonne presque comme un archaïsme, dit beaucoup. Le bon humaniste avait dans le cœur comme dans l'esprit une Heur de politesse qui devient rare, parce qu'elle était pour une part le produit des disciplines que l'éducation imposait au cœur et à l'esprit, dans une société en train de disparaître sous la submersion démocratique.

Hostile aux acrobates qui brutalisaient et déformaient notre langue, il accueillait avec faveur les débutants partis du bon pied ; tout le contraire d'un esprit arrêté, engoncé dans les formules de sajeunesse. Si absorbé qu'il fut par sa tache écrasante, son attention restait éveillée sur toutes les éclosions littéraires. Comment il discernait vite et encourageait les talents naissants, ses premières lettres à Bourget en témoignent ; d'autres lettres attestent son exacte justice pour les plus modestes travailleurs, lorsqu'ils apportaient une contribution utile aux études historiques.

Jusqu'à la fin , ses yeux demeurèrent ouverts sur le mouvement de la vie qu'il sentait s'éloigner de lui ; et aussi sur les beautés de la nature dont il avait tant joui. A chacune de ses fugues printanières dans la forêt de Fontainebleau, le vieillard retrouve une fraîcheur d'impressions, un alllux de poésie silvestre que sa

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plume traduit avec des nuances exquises. Les billets qu'il écrit à sa femme sous les bouleaux de mai, « de vraies jeunes filles en grande toilette », sous « les feuilles longues d'un pouce, illuminées jusqu'au cœur », valent des esquisses de Théodore Rousseau.

Cependant, tout fléchissait dans cet organisme usé par un labeur excessif. « Il me semble que la vieillesse est tombée sur moi tout d'un coup », écrivait-il de Champel à l'automne de 1892. Une grande lassitude morale aggravait le mal qui le minait. On peut dire de Taine qu'il fut la dernière victime de la Révolution. De l'œuvre où il avait dépensé toutes ses forces, une mélancolie montait qui enténébrait son imagination ; créateur épouvanté devant sa création, il n'y voyait plus que des raisons de craindre et de s'attrister ; un doute croissant sur l'utilité de ce travail qui avait consumé sa vie achevait de le consterner. Peu avant de mourir, il écrivait à Gaston Paris : « Probablement j'ai eu tort, il y a vingt ans, d'entreprendre cette série de recherches ; elles assombrissent ma vieillesse, et je sens de plus en plus qu'au point de vue pratique elles ne serviront à rien : un courant énorme et rapide nous emporte ; à quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du courant ") » Dans l'avant-dernier billet, adressé à M. Boutmy, le savant qui avait cru d'une foi si candide aux bienfaits de la

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science laisse échapper l'aveu cjuc j'ai entendu plus d'une fois sur ses lèvres : « Il est possible que la vérité scientifique soit au fond malsaine pour l'animal humain tel qu'il est fait... La vérité scientifique n'est supportable que pour quelques-uns; il vaudrait mieux qu'on ne pût l'écrire qu'en latin. » — Il n'avait plus de confiance entière que dans la vertu préservatrice du travail et dans l'excellence de son art; le neveu qui fut son élève préféré, André Chevrillon, recevait de lui ce conseil testamentaire : « Courage, mon enfant... L'étude a été mon alibi, mon réconfort ; fais de même et deviens un écrivain ; par là tu supporteras le présent. » J'aime à rappeler ces belles paroles ,dans la maison qui fut pour lui un second foyer familial. « Les Débats seront toujours pour moi le seul journal. » La Correspondance revient à plusieurs reprises sur cette prédilection ; et Taine la prouve en s'arrachant à sa besogne pour satisfaire aux demandes d'articles que lui adresse Patinot. Nous avons vu plus haut qu'il ne voulait pas être « recruté » ; on ne l'eût pas retenu dans un parti, dans une secte ; il recherchait ici une compagnie de libres esprits. Il y aimait le cercle hospitalier et vraiment libéral où l'on ne demande pas au penseur indépendant un Credo politique, où on l'accueille dès qu'il fait reconnaître son affiliation naturelle à une société tolérante, réunie par un lien supé-

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rieur au\ coiiliiigerices do la polilique, par le culte commun des anciens dieux de l'intelligence française. Le bon maître n'a pas quitté cette salle du Journal des Débals où il venait se délasser en causant ; il y parle encore, sur le tableau du Centenaire au milieu d'auditeurs respectueux qui étaient jeunes, lorsque Jean Béraud groupa leurs figures, et dont plusieurs sont déjà partis. Présent sur cette toile, Taine continue d'enseigner des traditions plus que séculaires à ceux qui ont l'honneur de travailler dans sa maison spirituelle.

30 août 1007.

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