‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 28 sur 36 · ALBERT SOREL · texte numérisé non relu

ALBERT SOREL

Une grande force nous a quittés. Ce n'était pas une force bruvanle. Ceux qui ne connaissaient pas Albert Sorcl ne peuvent savoir de combien sa mort appauvrit l'intelligence française. Un ornement de plâtre tombe-t-il d'une corniche de la maison, tous les passants remarquent cet accident ; une maîtresse poutre de la charpente intérieure vient-elle à se rompre, ces passants ignorent le dommage dont s'alarment les gens avertis. Au contraire de tant d'autres, qui usurpent dans le tintamarre une renommée supérieure à leur mérite, cet esprit puissant et tranquille dédaignait tout ce qu'on gagne par la montre, le cliquetis, l'habile composition de sa propre figure. Pour le grand public, Sorel n'était qu'un grave historien : l'érudit qu'on respecte de loin, qu'on ne va guère chercher dans ses retraites académiques ; le spécialiste auquel on fait confiance sur parole, mais qui n'a déchaîné aucune passion, offert aucun aliment à la curiosité badaude dans la dignité de sa vie cachée.

Ce prétendu spécialiste fut au plus haut

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degré un maître dans tous les arls. Un maître selon rancienne discipline : l'honnête homme (]ui ne se pique de rien, qui achève à la perloction tout ce qu'il entreprend. Diplomatie, politique, histoire, critique littéraire, poésie, musique, il excellait dans toutes ces parties, il y faisait admirer le même savoir étendu, la même finesse du jugement, la même vigueur d'imagination.

Élevé littérairement à l'école du romantisme, pratiquement à l'école de la diplomatie, Sorel a passé sa vie à contenir le poète qu'avait fait de lui la généreuse nature : il ne l'a jamais tué. Il devait à son éducation diplomatique la mesure, le tact, la discrétion, — qualités que l'on prisait entre toutes au xyii** siècle, qui nuisent parfois au succès dans notre temps. Il apporta dans la carrière, il y accrut par la pratique des affaires une passion qui gouverna toujours son âme : comprendre les causes de la grandeur historique de notre France pour en assurer la continuité; tout ramener à ce devoir primordial, le service de l'État, et servir l'Etat à la façon des aïeux, des modestes ouvriers qui s'immolaient à cette divinité inflexible.

On a fait honneur à M. de Chaudordy, et c'était justice, de ces dépêches habiles, éloquentes, où le gouvernement de la Défense nationale plaidait devant l'Europe notre cause désespérée. Sait-on que la plupart d'entre elles

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i'urenl rédigées par le jeune secrétaire Albert Sorel ? Après la guerre, il reprit la plume pour son compte, il écrivit l'histoire diplomati(iue de cette grande crise, comme pouvait l'écrire le Français qui a le mieux coiiim l'Allemagne, sa politique et sa littérature. Gambetta, docile dans ses bons jours aux avertissements qui lui signalaient un mérite rare, olïrit à Sorel le poste où ses facultés se fussent le plus utilement employées : la direction politique aux aflaires étrangères. Notre ami se déroba : un scrupule d'une extrême délicatesse lui dicta un refus à jamais regrettable pour le pays.

Obligé de chercher dans une fonction publique la facilité de poursuivre ses travaux d'historien, — il attaquait le patient labeur qui allait l'occuper durant un quart de siècle, — Sorel se contenta d être au Sénat un secrétaire général modèle, bientôt indispensable. Les cmciens de la haute assemblée me comprendront si je leur rappelle ce Congrès de Versailles, déjà lointain, oijun président affaibli par l'âge était manifestement incapable de remplir sa charge difficile : sans qu'il y parût, le secrétaire général dirigea seul les opérations de la journée. Chaque Congrès l'accablait d'une rude fatigue. La Haute Cour fut pour ce sage une pénible épreuve morale. Il y fit stoïquement son devoir professionnel, il en sortit avec la volonté de se libérer. A la première occasion,

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il ressaisit une iiKlrpriulaiicc qui lui permit de s'absorber dans rachèvoinciil de sa grande œuvre, l'Europe et la Révolulion française.

Ce n'est ni le lieu ni le moment de dire tout ce qu'il y a mis de neuf et de fort. Tandis que Taine analysait le travail de la Révolution à l'intérieur, Sorel en étudiait la projection au dehors. Il ouvrait les fenêtres de la maison où son aîné ne voulait voir (jue la besogne des démolisseurs, et on lui savait gré de nous montrer les fusées de gloire qui sortaient des ruines sanglantes. ïl a posé dans ce maître livre les principes fondamentaux d'où l'historienne peut plus s'écarter : permanence à l'extérieur de notre tradition politique, reprise d'instinct par les hommes de la Convention; prompt réveil dans l'Europe coalisée des desseins hostiles à notre intégrité territoriale, plus encore qu'à notre révolution ; transformation des idées de liberté, semées par nos soldats chez tous les peuples, en aspirations d'indépendance nationale ; choc en retour qui allait faire sortir de nos conquêtes le mouvement irréfrénable des nationalités.

Sorel disait en plaisantant que toute l'histoire de cette époque a été faussée par une mauvaise pratique des relieurs : pourquoi s'avisent-ils d'habiller différemment, de tomer séparément l'histoire de la Révolution et celle de l'Empire ? S'il y a vraiment un « bloc », il

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est indivisible depuis 1789 jusqu'à 181 5, au dedans comme au dehors de nos frontières. Dès que l'on perd de vue celle vérilé capilale, on tombe dans un abîme d'erreur, on se condamne à ne rien comprendre de la Révolution et du siècle qui l'a suivie. Sorel y a tout compris, parce qu'il avait solidement établi la loi génératrice des événements ultérieurs.

11 était chez lui dans la société de 1800 comme un Parisien répandu peut l'être dans le monde d'aujourd'hui. Il y débrouillait la complexité des caractères, le secret des intrigues, avec une psychologie de confesseur et un flair de policier. Il consultait Balzac autant que les papiers d'archives. Passionné pour Iç grand Voyant, il trouvait dans ses romans une source inépuisable de révélations sur la période révolutionnaire et impériale. Aussi faisait-il de l'histoire vivante ; dans ses livres, et dans son enseignement à l'Ecole des sciences politiques. Le professeur incomparable a formé là des générations de jeunes gens qui le regretteront comme un père. Il les prenait par l'esprit et par le cœur, ce guide affectueux qui se donnait tout entier à chacun d'eux ; toujours préoccupé d'un sujet de thèse pour celui-ci, du choix d'une carrière pour cet autre, il a suscité une légion de travailleurs qui demeure sa plus belle œuvre.

Entre temps, il se délassait à de moindres

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travaux : si l'on peut appeler ainsi le Montesquieu delà (( Collection des Grands Ecrivains », et surtout la M'"® de Staël, merveille de pénétration et d'élégance discrète, petit livre qui dit tout de la célèbre femme et sous-entend le reste. Dirai-je de la poésie qu'elle était un de ses délassements? Non; trop défiant de luimême pour faire état de la sienne, il l'adorait chez les autres. Quelle fête toujours nouvelle pour ses amis, quand il consentait à leur réciter ses prodigieuses imitations d'Hugo ! Rimées sans elfort au cours des promenades sous les arbres du Luxembourg, ce n'étaient point des parodies, mais des variations sur un thème où l'élève égalait le maître. Ampleur du souffle, opulence du vocabulaire, imprévu des imaginations épiques, tout décelait dans ces amusements, comme en d'autres vers plus personnels, un don si caractérisé qu'on se demandait en écoutant Sorel : N'a-t-il point fait erreur sur sa vocation, cet historien qui ne veut pas prendre au sérieux le poète qu'il est naturellement i^

Je ne crois pas avoir rencontré un meilleur juge de la poésie, ni un fervent de la musique plus sensible aux délices de cet art. Mais de quoi n'était-il pas bon juge ? Aux dimanches de son ami Gaston Paris — Concordes animœnunc, et dum nocte premaniur, — lorsque la conversation vagabondait sur mille sujets, c'était Sorel

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