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qui frappait la formule juste, la sentence de finesse et de raison. Nul ne lui en aurait fait accroire sur la politique européenne dont il savait tous les mystères, sur nos politiciens nationaux dont il avait tiré toutes les ficelles, sur les écrivains dont il démontait tous les procédés. D'un mot, son esprit perspicace situait infailliblement le fait ou l'homme du jour à sa vraie place ; avec la sûreté d'un instrument de précision , avec une indulgence amusée, sans fiel, un sens de modération et de justice qui lui inspirait, dans nos plus troublantes affaires, une égale aversion pour les sottises, les fautes, les emportements des deux partis extrêmes. Sur un seul point, il ne transigeait pas, — sur la règle constante de sa pensée, l'invincible attachement à cette maxime : Chercher en tout l'intérêt durable de l'Etat français.
Orateur, si son admirable éloquence fut moins retentissante que d'autres, c'est qu'elle avait la pudeur des sentiments qui s'y exprimaient avec tant de force contenue. Il tira des larmes à ses anciens élèves, avec le remerciement qu'il leur fit le soir où il reçut d'eux la médaille jubilaire. Qui pourrait l'oublier, cette confession cordiale et superbe où il disait comment il avait trouvé les voies de son histoire, de notre histoire, entre les monuments nationaux de notre ville ? Naguère encore, la mâle
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beauté de l'éloge qu'il jetait sur le cercueil de Boutmy faisait passer un frisson dans l'auditoire. Hier enfin, à Rouen, il se surpassait liiimême, dans ce discours pour Corneille où il exhala vraiment sa vie.
Ce fut une fin pathétique, sublime comme les plus grands vers du poète qui reçut son offrande. Cet homme si simple, qui avait toujours dédaigné de composer sa vie, a simplement et naturellement composé sa mort comme un pur chef-d'œuvre. Sorel voulait consacrer le reste de ses forces à une Histoire des Normands. Il chérissait son pays natal, il s'exaltait aux fastes héroïques de la race dont il était le plus typique représentant, au moral et au physique : haut de stature et de visage, avec le profil aquilin que Chaplain a si bien gravé sur la médaille ; un chef, un compagnon de Rollon, taillé en force pour naviguer dans les tempêtes ; si robuste d'apparence que nous ne voulions pas croire au mal mystérieux qui le minait depuis un an. Cependant les siens devinaient l'Intruse qui rôdait autour de lui. Ils insistaient pour qu'il s'épargnât ce voyage, ce discours, ces fatigues. Sorel tint bon : il se devait d'aller saluer le grand ancêtre, et il éprouvait une joie fière à revenir le saluer dans leur Normandie, dans la province d'oiî il était parti jeune garçon obscur, qui l'acclamait maintenant comme son prince spirituel.
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Il parla plus d'une heure, devant la table de marbre où Corneille avait parlé. Apothéose magnifique du poète, de la race, du sol. Avec sa modestie coulumière, Sorel ne s*in(juiéla pas de faire publier ce discours à Paris. C'est une des plus belles pages qui aient honoré depuis longtemps notre langue. Ceux qui me taxeraient d'exagération, je les supplie de lire cette page dans le Journal de Rouen : leur émotion me donnera certainement raison. Comment en eût-il été autrement.»* L'orateur jetait dans ce cri suprême toute son âme, toute sa vie. Aux derniers mots, on le vit pâlir; ses mains défaillantes se crispèrent sur le marbre auguste. (( J'eus le pressentiment, me disait son digne fils, et presque la vision de l'Ancien ({ui rappelait mon père, qui le retirait à lui. » Une heure plus tard, à table, il eut une syncope : c'était la première attaque, déguisée. On le ramena à Paris : huit jours après, l'hémiplégie le terrassait.
Mais dans ce corps paralysé les parties hautes du cerveau restèrent intactes jusqu'au dernier jour. Comme l'ascensionniste qui n'aperçoit plus la terre, enveloppée dans les brumes crépusculaires, et qui contemple encore d'un clair regard les sommets lumineux de pur éther et les premières étoiles, — le moribond ne percevait plus les choses communes de la vie quotidienne; son intelligence continuait de
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travailler sur les objets habituels de ses pensées. Mieux que jamais, il parlait d'art el de poésie, de Flaubert, de Mozart, avec des remarques ingénieuses. Il fit encore quelques vers, très beauv. L'avanl-veille de sa mort, il récita toutes les Stances de Polyeacte, sans se tromper d'un mot. C'était bien l'Ancien qui l'appelait, toujours plus haut. Père infiniment tendre, il rassurait ses enfants, leur racontait des épisodes de sa vie passée ; cette anecdote, entre autres : (( Quand j'avais votre âge, un de mes camarades m'avait surnommé plaisamment :• l'Homme.
Leconte de Lisle le sut, et il m'interpellait souvent ainsi : Venez, l'Homme » Puis, réfléchissant un instant, il ajouta : « C'est un beau titre, il faut le mériter.... » — Sorel l'a mérité jusqu'à la fin, stoïque et doux dans la sérénité d'un passage où il dut songer plus d'une fois à l'un de ses maîtres préférés, à Goethe. Il aura eu le même coucher de pensée dans la lumière, en harmonie parfaite avec sa belle vie de travailleur.
Je n'ai pas tout dit, et il faut tout dire. Pour pénétrer au fond d'un homme, il faut savoir comment il achève de s'expliquer par le dernier et le plus sérieux de ses actes. — Dans cette plénitude de l'intelligence, il fit mander un prêtre de ses amis ; il voulut s'entretenir avec lui des grands problèmes qui relient le visible et l'invisible, les fils et les