ALBERT SOREL 20 I
aïeux. Esprit libre et cœur traditionnel, quelle solution leur donnait-il au terme de ses longues méditations ? Il y aurait autant de puérilité que d'inconvenance à vouloir scruter le dernier secret de ces nobles âmes. Mais nous tous qui l'avons connu, nous savons qu'il fut fidèle à lui-même en exprimant la volonté de partir comme tous ceux de sa lignée, en vieux Français de la Aieille France, et d'aller à sa tombe derrière la croix, derrière l'autre drapeau.
Il laisse un grand exemple dans une immense douleur à ces enfants qu'il adorait. Il le laisse aux amis qui perdent en lui un appui solide et affectueux, le bon conseiller d'idées, le sûr confident du cœur. Il le laisse au pays que son œuvre continuera de servir et de glorifier, à cette France qui voit tomber avec Albert Sorel un des plus beaux fleurons de sa couronne intellectuelle.
30 juin 1906.
FERDINAND BRUNETIERE
Dernier effort du long labeur, ses mains défaillantes assemblaient les feuilles de la dernière livraison : avant qu'il pût la signer, les pauvres mains se raidirent, laissèrent tomber la plume, se refermèrent sur le crucifi.v que leur tâtonnement anxieux avait si longtemps cherché. Il fallut ajouter en hâte- les pages où notre interprète autorisé lui disait l'adieu commun. C'est le vœu de nos collaborateurs, et sans doute celui de tous ses amis, de tous ses lecteurs, que cet adieu se prolonge ici, qu'une fois encore Brunetière apparaisse au seuil de sa maison : non plus, hélas ! à travers un de ces articles qu'il y prodiguait en sa saison dernière, comme s'il eût voulu vider pour nous le réservoir inépuisable de sa pensée ; mais du moins dans le souvenir d'un compagnon d'atelier qui connut près de lui, depuis trente ans, le prix d'une amitié qu'aucune ombre n'altéra.
Ne me demandez pas son portrait littéraire, ni l'étude approfondie de son œuvre touffue, de cette pensée sinueuse dans sa ligne ascendante qui fit à travers le monde des idées tant et de si beaux détours. L'heure viendra plus tard des jugements définitifs sur ce grand ras-
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sembleur d'esprits : avec plus de recul dans la perspective, on pourra mieux le « situer », comme il aimait à dire, dans le plan de son siècle, dans la lignée des moralistes qui constituent, — c'était une de ses remarques, — un genre spécifiquement français, l'un de ceux qui assurèrent .'i notre littérature sa prééminence sur toutes les autres. Encore plus que le temps nécessaire, le courage me manquerait aujourd'hui pour m'appliquer à un essai critique sur le premier de nos critiques.
N'est-il pas là, comme ils sont au lendemain de leur départ, quand on ne peut croire au détachement complet : vision qui n'a pas encore pâli dans nos yeux, voix qui retentit toujours dans nos oreilles, personne plus présente et plus chère que ces livres qu'elle nous cache ? Je ne sais ce que je vais dire : je sais seulement qu'il me faut cette triste douceur de parler de lui, au hasard des souvenirs qui se pressent dans la mémoire, sans ordre, sans suite. Y a-t-il jamais de Tordre dans les plaintes que nous arrache un grand chagrin.^
D'abord et sur toutes choses, après d'autres amis qui ont senti le même besoin, je voudrais amener le public à se dégager d'absurdes partis pris, je voudrais lui découvrir la physionomie d'un homme aussi méconnu qu'il était célèbre. Peu à peu, pour l'opinion mieux instruite dans ces dernières années, la lumière se faisait sur le
vrai Bninetière ; mais que de gens se laissent encore abuser par la caricature qui traîna longtemps dans les journaux, dans les conversations superficielles de Paris ! — Un petit professeur revèche, hargneux ; pédant d'Université desséché par l'abus du sens critique ; fossile classique, malveillant pour les tentatives hardies de la jeunesse, incapable de la suivre vers les libres horizons ; solitaire de cabinet, fermé à toutes les joies de la vie ; orateur disert, on en convenait, mais écrivain ennuyeux, embarrassé dans sa langue difficile et baroque... Tout cela, et le reste. — Autant d'erreurs que de mots.
Professeur, il l'était sans doute, et de toute son âme, si l'on prend ce terme au sens étymologique : si l'on entend par là qu'un mouvement impérieux le poussait à déclarer, pour en imposer la discipline aux esprits, toutes les vérités qu'il croyait tenir ; à combattre les affirmations contraires aux siennes, avec cette passion de la polémique qui faisait de son enseignement une bataille d'idées, plus encore qu'une communication de son immense savoir. Singulier professeur au demeurant, et bizarre universitaire du dehors, sans titres et sans diplômes ; ayant échoué aux épreuves qui ouvrent l'accès de l'Université, il prit d'assaut sur le tard les plus hautes chaires, il en créa de nouvelles pour son usage particulier ; le maître
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qui s'y installait faisait aussitôt reconnaître des titres qu'il ne tenait que de lui-môme : science, éloquence, autorité.
Autre et pire légende, la malveillance de Brunetière, sa prétendue sécheresse. 11 est bien rare que la générosité fasse défaut aux grands courages ; et ses adversaires pouvaient tout contester à ce combattant perpétuel, sauf le courage. Quiconque a pratiqué notre ami sera mon garant, si je dis que les qualités de son esprit le cédaient ù celles du cœur. Cet homme excellent s'appliquait à dissimuler sa bonté ; il avait la coquetterie de garder, d'accentuer encore la mine farouche qu'on lui avait faite ; mais telle petite phrase qu'il vous jetait à l'occasion, d'un ton bref et qui voulait paraître détaché, contenait beaucoup plus que les mots ne disaient : on sentait qu'il s'y livrait tout entier. Nul n'était moins banal, plus en garde contre la sensiblerie névrosée de notre siècle, contre cette émotion a fleur de peau qui donne le change sur l'aridité du fond. Il était bon à la manière de ses pairs du grand siècle, avec choix et gravité : avec la noble délicatesse qu'il portait en tout, dans les jugements moraux, dans les rapports mondains, dans les questions d'affaires. Si l'on apprenait chez un professeur ce qui s'enseigne le moins, la noblesse des sentiments, tous eussent pu demander des leçons à ce seigneur de l'esprit.
30G LES BOUTES
Toujours prêt à défendre contre une injustice littéraire ou sociale les droits des vivants, comme la gloire des morts, que de fois je l'ai vu se dépenser au soulagement d'une misère morale, au service d'un ami, d'un collaborateur ! Combien de ses obligés pourraient en rendre témoignage ! Le plus désintéressé des hommes pour lui même, il devenait intéressé pour le compte d'autrui. Quoi qu'on en ait dit, il recherchait et goûtait cette joie du vrai lettré, la découverte dun jeune talent. On a pu s'y méprendre, parce que les exigences professionnelles lui avaient fait un masque de sévérité. Le meilleur des humains n'est pas inpunément dans une charge où il faut refuser tout le jour des manuscrits, diversifier les périphrases pour faire entendre aux gens qu'il n'ont point le génie qu'ils se croient, ou du moins qu'on ne l'aperçoit pas dans la preuve qu'ils en apportent. Un directeur harcelé finit par abréger les circonlocutions. Rigoureusement attaché à ses doctrines littéraires, Brunetière pouvait se tromper, et il m'a semblé qu'il se trompait en certains cas, sur le mérite d'un débutant formé ;i d'autres écoles ; mais c'était toujours de bonne foi. Il n'avait de préventions invincibles qu'à l'endroit des fripons. Qui pense et agit bassement ne peut pas bien écrire, c'était une de ses règles de jugement.
Il avait beau se hérisser, trancher de l'in-
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différent et du stoïque, on devinait vite sous sa fière pudeur des sources vives de tendresse qui demandaient à jaillir du cœur. Tendresse des forts, des rudes lutteurs : celle d'un Veuillol, dans la lettre touchante que le polémiste adressait à Pontmartin après la mort de sa fille ; celle d'un Joseph de Maistre, déposant sa plume de bataille et frissonnant à Saint Pétersbourg, parce qu'il « entendait pleurer à Turin. » — Ah ! qu'ils le connaissaient mal, ceux qui le représentaient comme un magister à férule, insensible ù toute autre chose qu'au devoir classique du bon élève ! Il ne fut que trop sensible aux mille piqûres qui l'usaient autant que l'excès de travail : injustices de toute nature, ingratitude des uns, déloyauté des autres, attaques qu'il bravait sans pouvoir se cuirasser contre elles. Grand lecteur de journaux, grand collectionneur de coupures des Argus, il y cherchait chaque jour les méchancetés à son adresse ; et la récolte n'était que trop riche. Aux amis qui lui conseillaient plus de philosophie, plus d'indifférence, il répondait par des coups de boutoir où l'on retrouvait la paraphrase des vers si connus :
J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hornines comme ils font.
Aussi bien, quelle est notre suffisance, à nous tous qui parlons de Brunetière et voulons
2o8 LES ROUTES
retoucher une ininiitaljlc peinture! Molière, — encore un qu'il n'aimait guère, jusqu'au retour de faveur qui les réconcilia sur la fin, — Molière s'était vengé d'avance en faisant poser pour le portrait d'Alceste ce dernier survivant du xvii^ siècle, qui fut notre conlennporain. Je crois entendre Brunetière, chaque fois que je relis les apostrophes de l'homme aux rubans verts. S'il est vrai que le poète ait déguisé sa propre image sous la plus belle et la plus douloureuse figure de notre littérature dramatique, je n'ai aucun scrupule à voir aussi celle de notre ami dans ce Misanthrope, si mal nommé, puisque son pessimisme est fait d'un sombre amour pour les hommes qu'il voudrait plus justes, pour la femme qu'il voudrait plus sage.
Il y a deux sortes de pessimisme : l'un, dégoût infécond, se replie dans son chagrin inactif; l'autre, ferment salutaire, s'emploie à réformer un monde où tout le mécontente. Brunetière avait coutume de dire que tous les progrès accomplis dans la suite de l'histoire furent dus à de grands pessimistes; il énumérait ces utiles mécontents, depuis le Christ, il s'efforçait de dégager dans la figure divine les traits qui pouvaient justifier sa thèse. 11 s'animait à ces démonstrations: et soudain, il retombait dans une méditation morose. Elle assombrissait le visage expressif, tourmenté
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par la pensée : elle voilait la llamiiio des yeux fureteurs, marquait davantage lo pli d'ironie, au coin des lèvres. Il semblait que sa parole eût creusé à la sortie ce sillon spirituel et triste.
On lelaissait ainsi, possédé par son démon des mauvais jours, rongé par un mal d'âme incurable ; quelques heures plus tard, on le retrouvait dans une compagnie que sa gaîté divertissait. Légende aussi, le Brunetière toujours austère, retranché derrière ses vieux livres, séparé du monde et de la vie. Durant ces dernières années, la surchage des tâches qu'il accumulait sans mesure et les premières atteintes du mal l'avaient condamné à la retraite; mais avant cette période de déclin, il se répandait volontiers dans la société, il y jouissait du plaisir qu'apportait aux autres sa séduction de parole. Mieux que les amuseurs de profession, il y déchaînait les rires honnêtes ; le causeur étincelant achevait en fantaisies paradoxales sa conférence du matin, il jouait des variations sur l'instrument subtil de sa logique, comme l'archet d'un grand violoniste joue avec le thème d'un scherzo. Il me souvient d'un dîner, — il y a longtemps. — où sa verve éblouit tous les convives. — « Nous mourons tous... » avait dit quelqu'un; et Brunetière, sursautant : u C'est possible, mais je vous mets au défi de prouver cette proposition. » — Les
aigumenls s'cuchaiiiaieiit, spécieux, pour démouUcr fiu'cllc n'avait pas de force probante... Qu'il est navrant aiijourd'liui, le souvenir de cet amusement où l'agile dialecticien, encore exubérant d'énergie vitale, bravait l'implacable logicienne qui le guettait déjà!
Son naturel impressionnable et mobile ne lui eût jamais permis de se figer dans une attitude. Passionnément curieux de toutes choses, de la politique, des petits secrets de Paris, des grands secrets de l'humanité en jnarche dans les diverses parties du monde, il voulait tenir à jour son avertissement universel. Nous discutions un soir sur Voltaire, nous cherchions les raisons de l'indulgence que son siècle accordait à ses plus elTronlées palinodies. — (( C'est que Voltaire aimait furieusement la vie, conclut Brunetière : les hommes pardonnent tout à ceux chez qui ils sentent cet amour de la vie, du bien qu'ils prisent par-dessus tous les autres. » Lui aussi, comme le pessimiste conteur de Candide, il a\ait le goût de celte vie oii rien ne le satisfaisait. Attaché au passé par le sens de la tradition et les préférences littéraires, il s'en échappait sans cesse pour bondir dans le présent, pour précipiter sa pensée dans l'avenir. Un pays l'intéressait entre tous, l'Amérique : depuis la mémorable tournée de conférences qu'il y avait faite, il étudiait les problèmes posés dans le Nouveau Monde, il
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rcchurchail le rapport cpioii cii [xuil l'aire aii.v diiricullés où se débattent nos démocraties. Curiosité (le l'esprit, iidassable activité, superbe confiance dans une force qu'il croyait illimitée, soif de gouverner les hommes et leurs idées, attrait du bon soldat pour les nouveaux champs de bataille, — tons ses instincts le stimulaient à tenter de nouvelles expériences; il eût aimé s'essayer dans tous les rôles sur le théâtre du monde ; il voulait du moins être toujours prêt à y parler sur tout.
Parler ! Son triomphe et sa passion maitresse, celle dont il est mort. Il faut éclaicir un malentendu qui ne se serait jamais produit, si l'on y eût porté un peu d'attention. A-t on assez plaisanté le style des écrits de Brunetière, les tours archaïques et compliqués, l'accumulation des incidentes, des qui et des que, la longueur de ces fameuses périodes que l'on citait comme des gageures ! Nombreux étaient les lecteurs, encore plus nombreuses les lectrices, qui goûtaient la saveur du fond et ne digéraient pas la singularité de la forme. — S'est-elle jamais doutée, la caillette offensée par une phrase « trop mal écrite », qu'elle avait applaudi la veille ou qu'elle applaudirait le lendemain cette même phrase dans une salle de conférences.^ Pâmée au pied de la chaire sous le prestige de .la voix, elle buvait l'assemblage de mots qui la rebutait sur le papier. La voix débrouillait
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avec un url inlini les méandres des périodes, nuançait les incidcnlcs, rendait sensible ù l'oreille la construetion logique et savante que Wii'û n'avait pas su discerner. Nulle différence enlre la langue de l'article et celle du discours ; mais les défauts blâmés chez l'écrivain devenaient qualités pour l'orateur : la foule y prenait un plaisir très semblable à celui qu'elle demande à l'acrobate, d'aulant plus applaudi quil avance plus longtemps, sur une corde plus longue et plus haule, donnant à chaque instant la sensation qu'il va choir, rattrapant son équilibre d'une pesée sur le balancier, prolongeant ainsi l'anxiété admirative de l'assistance.
Tout était oratoire chez Brunetière : disonsle en dépouillant ce terme des idées d'emphase et 'de convention qu'il emporte souvent. Nous avions eu des orateurs de la chaire, de la tribune, du barreau; il fut l'exemplaire unique d'une espèce nouvelle, l'orateur de la littérature ; il gouverna ce royaume de la plume avec l'outil et les procédés d'un autre art. Il ne fit jamais en écrivant que sténographier un dis cours intérieur : son moindre article était un fragment de ce discours, débité devantun auditoire invisible ; sa plus courte lettre avait le tour et le mouvement d'une harangue. De même sa conversation. Tous en avaient le sentiment, dans le salon où il causait, dans ce cabinet de la Reuiie où s'est dépensée tant d'éloquence
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iaiiiiliùrc. Il y parlait pour un seul auditeur comme il eût fait pour une assemblée, avec même abondance, même cbaleur, même choix et même précision des mots. Il aimait d'ailleurs essayer là, in anima vili, l'elfet des procbaines conférences et des nombreux articles qui attendaient tout armés dans son cerveau. La sueur des grandes journées ne ruisselait pins sur son visage, cette sueur mortelle qui nous faisait trembler pour lui, quand il s'était donné pendant une heure, corps et âme, à une foule magnétisée par ce don total. Mais la grosse veine nouée sur le front se gonflait de même, les idées en dégorgeaient avec le même débit bien réglé; et c'était une jouissance toujours nouvelle de Aoir la pensée naître sous ce front, y trouver instantanément son expression oratoire, en sortir dans le déroulement d'une phrase qu'on sentait nécessaire, calquée exactementsur les circonvolutions cérébrales: médaille frappée sans une bavure, où chaque relief reproduisait les creux adéquats de la matrice.
Lisez, comparez : vous vous persuaderez vite que les pages de Brunetière les plus critiquées, du point de vue de la forme, ne sont que la sténographie de la parole qu'il vous faisait applaudir. J'y insiste, parce que c'est le nœud du procès. La routine des catégories le classera parmi les écrivains, et ce sera lui rendre un mauvais service : il faudrait le ranger
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parmi les grands orateurs. Nous ne ferons jamais comprendre ù nos petits enfants le pouvoir souverain qu'il exerça sur les auditoires, le mordant irrésistible de sa causerie ; pas plus que nous ne compienions, quand nous lisions la froide transcri|)lion d'un discours de Berryer, l'enthousiasme de nos pères qui avaient entendu rugir le monstre : pas plus qu'un traité de Cousin ne nous expliquait l'en chantement des personnes qui avaient joui de sa conversation.
On s'est étonné que ce conibatif, cet orateur, n'eût jamais songé à jeter le poids de son éloquence dans les batailles parlementaires. Il y songea. C'était vers iSgS, à l'époque on tant d'espérances fleurissaient dansla fugitiveembellie de « l'esprit nouveau. » Un moment, la tentation fut très forte sur son esprit. Il la repoussa par un de ces scrupules de délicate fierté avec lesquels il ne transigeait pas. — « Je ne veux pas être l'élu d'une circonscription quelconque, me disait-il. Je suis par mes origines Breton et Toulonnais ; je ne voudrais accepter un mandat que dans l'une des deux régions où j'ai mes attaches naturelles ; et je n'y vois pas de siège que je puisse briguer. » — Faut-il regretter que cette expérience n'ait pas été faite .^ Il eût repris au Parlement la place d'un Dufaure. Mais Brunetière y fût-il resté Brunetière, tout d'une pièce dans ses doctrines, puissant quand
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iiKMiic dans :-oii isok'inciil, iiujdcré avec des poinles siihilos vers les diroclioiis ou on l'atten- (lail le moins? Je l'ai coimu un temps (oial près de donner dans un socialisme théoricjue li-ès a('cenln(''. Ponr(juoi pas? Aleeste sérail pcnt-elie aujourd'hui socialiste. Comme sur la plupart des ^^rands autoiilaires, les suggestions adroites avaient d'aulanl plus de prise sur l'obstination de Brunetière qu'il ne se savait pas impressionnable et ne se croyait pas malléable ; les habiles rinfluençaienl sans trop de peine et sans qu'il en eût conscience. Se fût-il prêté aux compromissions, aux maquignonnages, aux abdications partielles de son opinion sous la discipline d'un parti, bref à toutes les usures de la personnalité, sinon de la dignité humaine, qui assurent seules une action elTlcace dans les Chambres? l'Ail-il résisté à cette lente désagrégation de la volonté individuelle par la collectivité parlementaire qui est le phénomène caractéristique des Assemblées? — Vaines questions : sa bonne étoile lui a épargné l'épreuve où un redoublement de pessimisme eût fait payer tiop cher à notre ami la rançon de ses triomphes oratoires.
Il était d'ailleurs à cette époque accablé par d'écrasantes besognes : direction de la Revue, enseignement à l'Ecole normale où il a laissé un lumineux sillon, campagnes de conférences à l'étranger, histoire projetée de la littérature
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française et autres travaux qui oiissciil exigé j)lusi('iirs vies. Cominoiil Irouvail-il (lu teiii])s pour les vastes lectures où il renouvelait sans relâche son savoir encyclopéili(|ne? II lisait avec une rapidité incroyable : le plus gros volume eu quelques heures. Sa inéuioire pro digieuse en assimilait la substance, jamais de fiches, presque pas de notes. Très malade, il a écrit à Montmorency, sans une note, son dernier et si savant article sur Montaigne. Et sur tous les sujets ses informations étaient de première main, ses références contrôlées dans le texte même des auteurs inconnus qu'il citait avec une coquetterie amusée.
On ne retrouvera pas de longtemps, j'imagine, pareille universalité de connaissances emmagasinée dans un cerveau. Comment le champ fertile fut labouré, ensemencé, Bourget l'a raconté l'autre jour en évoquant les héroïques années de jeunesse qu'il vécut aux côtés de Brunetière. Son récit suggérait une réflexion consolante : il réconciliait avec notre temps ceux de ses fils qui seraient tentés d'en trop médire. Brunetière a plaidé contre son siècle des procès retentissants ; et Bourget juge sévèrement le train des choses dans la France démocratique. Je ne les contredis point ; mais il a bien sa grandeur, le temps où ces deux hommes ont pu monter à leur vraie place, au faîte social, du mouvement naturel d'un
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bol arbro qui s'enracine et croît sur un sol fav()ral)le.
C'est le lieu de jalonner en quelques mots les ('tapes de la roule intellectuelle ((ne lUu neli('re fraya pour lui inijnie et pour les esprits qu'il guidait; elle le conduisit par cent d(3tours au refuge chrétien.
Gomme Sainte Beuve, ce devancier si différent de lui, « il avait fait le tour des choses de ce monde », lorsqu'il se découvrit la voca tion et trouva l'occasion de « s'en expliquer » C'était son mot de prédilection. Que ces choses dussent (Hre réglées par un ordre rationnel, notre ami n'en douta jamais. Existence d'un ordre dans l'univers, aptitude de notre intelligence à en discerner les lois, puissance qu'a notre volonté d'en modifier l'application au\ sociétés humaines, — ces principes étaient pour le jeune philosophe mieux que des axiomes : les suggestions impérieuses d'un tempérament. De bonne heure, il estima Bossuet, si solide sur ces bases fondamentales, et il l'aima de les avoir bien célébrées, dans une langue qui correspondait à ses propres besoins d'ampleur, d'enchaînement et de clarté.
Honnête homme dans tous les sens du mot, l'ancien et le moderne, il était jusqu'aux moelles du xvii^ siècle, du temps où l'homme sûr de son pouvoir ne regardait guère la nature, sinon pour l'assujettir à l'obéissance, pour y impri-
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mer sa marque dans les lignes géométriques et la taille tyramiiciiie des I)osqucls. A l'égal (les gens d'alors, et de ceux du moyen âge qui leur avaient légué une tradition d'ascétisme, notre contemporain nourrissait conlrc cette nature envahissante et pécheresse les défiances d'un roi menacé dans sa domination. Les heaux paysages, les œuvres d'arl qui s'inspirent du sentiment, la nnisique en particulier, ne lui donnaient le plus souvent que le plaisir suhlil d'en hien raisonner. Il fut peut être le seul grand lettré du xix*" siècle pour qiii Rousseau n'avait pas existé, ni le fils aîné de Rousseau, Chateaubriand, et qui n'eût pas dans le sang une seule goutte de leurs délicieux poisons. Il enveloppa dans une même réprobation tous les « naturistes », de Rabelais à Zola, tous les romantiques, esclaves du monde extérieur et de leurs passions, tous les « impressionnistes » déréglés qui osaient substituer la fantaisie indi- \ iduelle aux arrêts de la raison abstraite et générale. — « Nos impressions ne doivent entrer pour rien dans la règle de nos jugements, » répétait-il avec force ; et il avait la candeur de croire que les siens n'étaient jamais déterminés par une impression personnelle. Dans la maturité de l'âge et de la raison, nous le vîmes revenir sur quelques-uns de ses ostracismes, parler de Rabelais avec une intelligente impartialité, rendre justice à Molière, recevoir
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le coup (le lajjrràcc balzacienne et rédij^er pour l'Ainérique ce pelil chcf-d'cL'uvre, son Honore de Balzac.
Engagr dans Ihisloire littéraire avec sa vaste ambition dy coniprendrc et d'y rattacher toutes les idées, notre cartésien devait chercher une méthode, un système, comme l'on dit aujourd'hui, qui lui permît d'enfermer le monde de l'esprit dans une belle ordonnance architecturale. Il crut l'avoir trouvé dans le darwinisme; et il lui plaisait de " réintégrer » une idée très moderne dans les méthodes philosophiques de l'âge classique. Brunetièrc conçut alors le dessein d'appliquer la doctrine évolutive aux phénomènes intellectuels. Delà, Y Évokilion des genres, et le plan d'une première histoire de la littérature, qui resta en chemin. Les grands faiseurs de syslèmes sont à leur insu des Imaginatifs, des poètes ; chez Brunetière, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie s'équilibraient exactement ; il était trop clairvoyant, trop probe vis-à-vis de lui-même, pour continuer de bâtir avec des matériaux peu sûrs. Il aperçut bientôt la faiblesse de son premier principe, l'impossibilité d'en faire un support pour l'énorme construction qu'il projetait. Il s'en détourna, chercha d'autres directions : non sans revenir de loin en loin à ses premières amours, comme dans cette étude récente et un peu para-
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doxale sur la Moralité de. la doctrine évolutive.
Un temps, il crut qu'Auguste Comte lui donnerait oc qu'il n'avait pu lirer do Darwin. Séduction nouvelle, et (|ui monlie l)ion comment ce oontradicleur du genre humain subissait l'inlluence des idées ambiantes, avant de se les approprier despotiquement, de les consolider, de s'en servir poiu- discipliner les esprits qui les lui avaient olVertes à l'état flottant. De cette incursion dans le comtisme sortirent ï Utilisation du positivisme et l'es études similaires. C'était la voie oblique qui l'amenait au but.
De plus en plus blessé dans son amour de l'ordre par l'anarchie croissante dans les idées et dans les faits, il se rapprocha de l'édifice catholique. On le vit d'abord rôder, si je puis dire, autour de la cathédrale, examiner et louer en connaisseur la belle architecture du vaisseau, les commodités qu'il offrait aux foules sans abri. C'était le temps oi^i nous rêvions tous de réconciliation sociale, à la lueur du phare allumé devant nous par le pape Léon XIII. Relisez Une visite au Vatican : Brunetière trouva là un grand esprit de sa famille, qui le comprit et l'aima. M 'était-il pas l'un des rares laïques contemporains qui eussent lu la Somme de saint Thomas, le seul capable de récrire cette Somme pour notre âge .^ Il sortit du Vati-
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caii à (Iciiii coïKiiiis. l*eu après, il se riscjua dans la cathédrale; d'un pas lent et loyal, tatant le terrain, se donnant sur un point, se reprenant sur un autre, il avança jusqu'à l'autel. Au soir d'une journée triomphale pour l'orateur et décisive pour l'homme intérieur, comme il parlait an ban([uet qui suivit la conférence de Besançon sur le Besoin de croire, il dit : « Je me laisse faire par la vérité... » Belle parole qui fui la devise de toute sa vie et devrait èlre l'épifaphe gravée sur son tombeau. Depuis lors, dans ces « discours de combat » prononcés à Besançon, à Lille, un peu partout, le dialecticien s'acheva en apôtre. Sa fougue généreuse faisait songer à un autre argumentateur apostolique, à saint Paul courant de Damas en Asie Mineure, en Grèce, multipliant les controverses et les épîtres, amenant les Gentils du dieu inconnu à son Dieu connu.
Était-ce seulement, comme on Ta prétendu, un système éprouvé de doctrine logique et un incomparable outil de gouvernement que l'intellectuel autoritaire venait demander à l'Église catholique? Nous pouvons bien soulever le voile qui cachait le mystère de cette âme : c'est honorer notre ami que de montrer dans la sienne le souci commun aux plus nobles penseurs de tous les temps, langoisse devant le problème de la destinée. Angoisse tragique chez ce véritable contemporain des hommes
IIS luji ri;.s
de Port-Royal. Ses préférences apparentes étaient pour Bossuet : son culte i)rofond allait à Pascal, conseiller naturel de tous ceux que torture le dilenine du terrible pari. — u Brunctière ! avait dit jadis quelqu'un : on le trouvera un jour pendu devant un crucifix ! » De son propre aveu, il se tuait de travail pour ne pas sombrer dans l'abîme du désespoir métaphysique. Comme l'esprit, le cœur avait ses plaies, ses exigences, sa part dans la recherche douloureuse du grand remède. Serait ce encore Pascal qui le mit sur la voie, avec son mot révélateur, vérifié une fois de plus par le dénouement de ce drame intime ') — « Console-toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais pas trouvé. »
Liber scriptus proferetur In qiio totum continetur...
Tandis que la belle prose funéraire enveloppait de sa plainte l'ami qui s'en allait au repos, nous songions que ce lecteur insatiable l'avait enfin découvert, le livre vainement cherché parmi tous les livres, celui qu'il avait rêvé d'écrire aux jours ardents des jeunes ambitions, le livre où tout est contenu! Ne l'ayant rencontré dans aucune bibliothèque, il s'était rabattu sur l'Évangile ; il y avait trouvé la quantité de lumière et la quantité d'ombre dont l'équilibre contente une raison revenue de ses folles prétentions. Il savait que toute expli-
I r.iu»i>AM) HiuiMriiîuH ^^■.^'^
calioii de l'univers trop (-(Miiplèle el trop claire, fût-elle parée (l'une éli(iuette scientifique, est décevante par sa puérilité, llésigné à faire la part de rinconnaissable dans une synthèse ([ui éclairait et apaisait tous les troubles moraux de la conscience, il disait, et très sincèrement, que son intelligence trouvait enfin satisfaction dans les solutions chrétiennes où elle s'était arrêtée.
Victorieux de son tourment idéal parcelle conquête d'une certitude spirituelle, il allait être vaincu, durement éprouvé dans ses dernières batailles temporelles. De l'humeur dont il était, il c\d voulu servir activement la cause qu'il embrassait, y faire un peu sentir les facultés de direction qu'il se connaissait. Les années de Léon XIII avaient pris fin. Les services et les conseils de Brunetière ne furent pas agréés. Il en souffrit. D'autre part, il avait ardemment désiré la chaire de littérature au Collège de France, couronnement naturel de sa carrière exceptionnelle dans l'enseignement. Au grand scandale du monde universitaire et lettré, cette ambition légitime fut déçue par la véhémence des passions politiques et la pusillanimité des pouvoirs publics. Passons, comme Dante passait, à travers ces limbes où il ne trouvait rien à dire, devant le pâle trembleur qui fit le grand refus. Brunetière prit sa revanche en pourfendant ses vieux ennemis, les encyclopé-
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(lislt's, dans une série de confcioiiccs d'où il sortit encore grandi, mais dangereusement meurtri.
Dès le début, ses auditeurs habituels observèrent que son organe, cette voix métallique et souple qui ne l'avait jamais trahi, donnait des signes inquiétants de lassitude. 11 se surmena pour aller juqu'au bout, il y réussit à force de volonté. Au lendemain du dernier elTort, la mort prit traîtreusement l'orateur a la gorge ; elle lui ravit d'abord l'arme où il mettait sa confiance, sa joie, son orgueil : la voix. Il s'affligea de cette mutilation comme d'une atroce déchéance. Aphone, lui, Brunetière ! Quand on essayait de le consoler en lui disant : Votre plume vous reste, — il haussait les épaules d'un geste méprisant et désolé. Il le savait bien, qu'il n'était qu'orateur, et qu'en perdant sa parole, comme Samson sa chevelure, il perdait tout. A peine s'il se laissa ramener deux ou trois fois à l'Académie : il entrait avec l'attitude d'un condamné dans cette salle où son éloquence avait gagné toutes les causes qu'elle plaidait.
Lentement, durant deux années, la phtisie le consuma; elle fit de lui l'être incorporel, spiritualisé. dont nous eûmes la vision pathétique sur le lit où il gisait ; l'affreux mal ne respecta que la psnsée, qui n'avait jamais été plus vigoureuse. Avec quelle abondance et
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quel courage elle se domia, les lecteurs de la licvue le savent. Direction, articles, préface de son livre testamentaire, les (kicstions aclurlles, il mena de front ces travun\ jusqu'anx lonl derniers jours. Quand la force lui manqua pour écrire, et enlin ponr lire, il comprit (jne riieure était venue, que c'iHait lini de combattre, Uni d'apprendre, fini d'enseigner, et ([uil allait se faire instruire par l'initiatrice de tout ce qu'ignorent les plus savants. Infiniment las, bien sur de son droit au repos après la lâche virilement accomplie, il dit : « Je vais m'endormir longuement... » Ce furent ses dernières paroles.
... Et je vais porter ces pages dans sa maison : les premières qu'il n'aura pas vues, depuis le jour lointain où mon premier article passa sous ses yeux. Je ne ressortirai pas éclairé par ses avis judicieux, conforté par son approbation. A quoi bon écrire puisqu'il ne lira pas.^ — A lui payer ma dette, à suivre son exemple. Sa fin vaillante dans le travail laisse un magnifique exemple à tous ceux de sa profession. Nous tâcherons de le suivre, mon ami, partout où votre cher et pur souvenir dictera leur devoir aux vieux compagnons que vous abandonnez.
î""- janvier 1907.