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LES ÉCOLES

Les architectes avaient fait de eur mieux. Alberte, tel un nouvel [care, se laissait péparer pour sa première envolée avec quelque impatience, et la main qui donnait une dernière touche à son œuvre bien- - faisante tremblait, tout humectée de larmes.

Départ tout rempli d'émotions, leçons données aux jeunes au retour de la gare: la grande sœuy avait du cœur, elle allait maintenant aider ses parents et faites ut son devoir pour la langue et pour la fai. Quelle joie en recevant la première lettre. Grégoire l'avait apportée en courant du bureau de poste, on l'avait lue et relue en famille, chez les Roux on vivait à deux endroits à la fois, bilocation spirituelle. ,

Avant la fin de l'année il arriva ce que la mère n'avait pas prévu, la maman Guilbert non plus n'avait pas oublié les Roux et la belle brune qui conviendrait si bien au collégien devenu fermier. Elle espérait bien que ce beau et bon jeune homme Saurait la conquérir de haute lutte, mais il fallait Compter avec l'air de l'ouest et les sautes de vent. Entrer dans un autre foyer à discipline de fer avait des attraits médiocres et le pauvre collégien n'avait guère de chances, ses premières avances furent cal- - mées dès les débuts. Il fallait aussi compter avec * lesSaint-Pierre. Là un beau grand garçon, menuisier habile, assez instruit, possédait aussi une belle ferme, il avait lui aussi jeté un regard d'envie vers l'école. Il avait reconnu la belle enfant rencentrée

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UO HISTOIRE MANITOBAINE

© à bord du train à destination de Saint-Boniface.

et il s'était juré devant Dieu et devant son cœur tout ému qu'elle lui fonderait un foyer ou qu'il n'en aurait jamais. Décidément les chances n'étaient

-pas- égales; d'un-côté-un- foyer "bien àsoi”où l'on

Vvivrait en reine et de l’autre un foyer d'emprunt sous l'œil bienveillant d'une belle-mère. Quelle jeune fille hésiterait un instant ?

Discrètement et sans signer ses lettres, madame Guilbert avait fait des confidences à madame Roux. qui savait lire. entre les lignes et qui n'avait pas besoin de signatures. Echange rapide de lettres et puis, en coup de vent on brusqua les choses. Alberte reçut des lettres asez sèches et assez précises qui lui permettaient de voir à nu le rôle de madame Guilbert. De son côté elle se décida à mener les choses assez rondement. À la fin du printemps, Monsieur Olivier-Saint-Pierre faisait sa demande dans toutes les formes canoniques. Un-roulement de tonnerre, présage de la tempête pour les Roux, si seulement.ils avaient pu comprendre. Réponse évasive au prétendant, réponse plutôt verte ns

- jeune institutrice sans expérience et exaspérée!

L'intérêt personnel avait aussi son poids dans ces réponses; ne perdait-on pas tout espoir: d'aucun retour pour tous les sacrifices passés ? C'était un argument opposé par les parents aux demandes des jeunes. .

L'Ouest réclamait ses coudées franches, la se-

LES ÉCOLES pi maine suivante le curé de B. iotifiait les Roux qu'Alberte s'était mariée civifement, qu Olivier l'avait conduite chez sa mère, qu'il était venu l'avertir et était retourné sur sa ferme à lui.

—- La foudret Conseil - de famille. Le lendemain le LL

père Roux partait pour B. Il-fut d'une bonté extrême, mais sans faiblesse; sa fille avait manqué, il fallait une amende honorable, le curé ne demandait pas mieux. Le dimanche suivant à l'église, les deux coupables, bien en avant, se virent à l'épreuvé.

Le premier navire avait son pilote, son premier coup de barre n'était pas heureux, mais les petits Roux avaient un beau-frère, Olivier.

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Monsieur Roux voyait grandir Grégoire et Hector, il pensait que le temps était venu de les intéresser à la politique. Il ne voulait pas laisser au hasard une formation qu'il jugeait souveraine pour un homme. La politique pour lui était la chose la plus importante, elle faisaigfprendre une part active-et raisonnée dans la direction des affaires d'un pays. Dans le Québec monsieur Roux avait été un conservateur convaiñcu, il comptait bien que ses fils le suivraient comme il avait suivi son père; changer était une apostasie. Les partis vivent de préjugés, le principe fondameñtal qui leur donne

T décider par eux-mêmes les questions du jour, il À y aurait pas de parti. Mais le parti suppose une plèbe ignorante qui suit béatement les. vaticinations de certains chefs de file. On affuble ce héros de toutes les distinctions, de toutes les vertus, on le place sur un piédestal élevé et là on l'admire, on le vénère. Le parti dispense un homme de la. réflexion, il suit. Cette admiration des chefs confine au culte, en sa présence on sent un frisson envahir l'être tout entier, c'est une représentation

de tout ce qui est noble, une personnification de la . sagesse et de toutes les vertus imaginables* on admi- "re, on est fasciné. [1 n'y a pas de meilleur moyen ---d'abâtardir une race que de lui.infuser l'esprit de parti. DT Te Le L'antre où mijotait la ferveur politique de ce temps-là était un magasin vide près de l'hôtel Arial. Les élections étaient proches, le gouverne-' ment était tombé , tué par la crise, il n'avait pas d'argent et n'avait pas pu emprunter. Greenway . faisait sa campagne avec promesses... etc. comme aujourd'hui. il y avait cependant une différence, il tiendrait ses promesses. Les conservateurs qui jusque-là avaient régné en maîtres sur les destinées françaises au Manitoba préparaient la résistance, résistance de ceux que déjà la déroute a acculés au pied du mur. Le comble du malheur. ils n'avaient pour les guider aucun homme de valeur. C'étaient de bons moutons de Panurge, bien disposés si vous voulez, mais pas un n'était capable de sauter un obstacle et d'entraîner les autres. Le don de la

parole et la culture de l'esprit sont essentiels pour M . ; Ki

les chefs en temps de crise. Quelques-uns avaient #È

la culture voulue mais ils ne pouvaient pas parler :

en public, les autres pouvaient parler mais ils n'avaient pas de culture. [ls s'étaient réunis à huis clos pour préparer la campagne qu'ils inauguraient ce soir-là par une assemblée contradictoire. Tout un parti contre un homme de Québec,

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un libéral, un jeune avocat tout frais de Laval où

il avait remporté les plus grands succès. Il avai

l'audace de se présenter contre le plus paisible de

tous les moutons du parti, le bon M. Marion, qui

n'avait jamais voté de travers, qui n'avait jamais

fait mal à qui que ce soit pas même aux adversaires. . n'avait jamais fait de discours !-et-Dieu-sait quel mal on peut faire par ses discours. Le parti tout entier donnait comme un seul homme pour défendre ce candidat idéal. C'était certainement pour Nf Emile Roux choisir une occasion excellente pour initier ses enfants aux secrets de la politique et aux sincérités conservatrices. Jls luttaient pour la cause catholique et française, ils n'avaient pas le moindre scandale à expliquer ou à cacher et jes libéraux s'annonçaient comme les adversaires des écoles et les démolisseurs de l'avenir.

Ce jeune homme de Québec avait les allures d'un prince, il en avait la dignité, la politesse, la parole facile et harmonieuse et surtout il avait une belle tête blonde bien remplie d'idées. C'était un prince sans royaume et sans trésors, mais la richesse ne comptait pour rien dans ce temps-là. Il était venu chercher dans l'ouest ce que l'on ne trouvait pas souvent à Québec sans fortune ou sans protection...

il était venu chercher le succès. Sa première visite avait été pour Monseigneur, et Monseigneur qui s'y connaissait en hommes lui avait dit dès. les débuts: & Jeune homme, nous avons besoin de vous;

til nous faut un porte-parole pour revendiquer nos tédroits; il nous faut quelqu'un pour nous défendre avec honneur, avec intelligence et avec cœur; il «nous faut un chef pour le petit peuple de la rivière «Rouge. Vous serez ce chef, vous avez l'éloquence, * ; la belle formation qu'il faut, vous avez l'ambition «d'un jeune et tout l'idéal d'un vrai chrétien, vous «seul pouvez faire face à la situation. » — « Mais Monseigneur, avait répondu le nouveau venu, je suis libéral, ici tous sont conservateurs ». — { Ta, Ta! Ta!, répondit Monseigneur. [l! n'y aura pas de parti, c'est moi le chef, je ne veux pas d'autre parti que celui de la religion et de la langue». Pour obéir à son évêque le jeune homme se présentait au cœur même de ce petit royaume. [l faudrait voir si l'évêque avait raison et si son choix ferait passer à un libéral ce comté conservateur.

Emile Roux connaissait le choix de l'évêque, mais il espérait bien que les chefs du parti donneraient au nouveau venu une telle râclée qu'ils ébraleraient ses convictions et qu'ils l'amêneraient sûrement à de meilleurs sentiments au point de vue politique. Pensez donc! Avoir tant de talent et d'esprit et être libéral! [1 devait avoir de l'étoffe du pays puisque Monseigneur l'avait choisi.

Nous n'avons pas encore nommé ce prodige qui avait envahi le Manitoba et pour cause, C ’est que nous avons pour lui beaucoup d'estime et de vénération et que plus tard nous aurons à dire de lui

90 HISTOIRE MANITOBAINE : des choses pénibles. La justice et la vérité nous en feront un devoir impérieux; taire son nom sera “ une marque d'affection et un acte de charité chré- -tienne. Nous l'appellerons le Grand Jacques »: car il-était;-il-est-encore-grand-et-vénérable La salle contenait un auditoire que l'on n'aurait pas bien jugé dans le Québec. Ils n'étaient pas ces fermiers des vieilles paroisses de‘ l'est avec leurs préjugés, leur esprit de parti et leurs clans, ils n'étaient pas non plus ces citadins des grands . centres que l'on organise si vite à la veille d'une TT | élection. Lentement, mais bien sûrement, un FT séjour aux États-Unis et surtout l'influence souveraine d'un clergé bien dirigé avaient fait évoluer ge ces âmes et en avaient fait un petit peuple à part. ' De même que dans certaine grande église de Montréal les jeunes élèves sont souvent les meilléurs juges de la vraie éloquence, de même ces hommes debout devant l'estrade jugeaient infailliblement et d'instinct ceux qui léur adressaient la paroie. Les grands tribuns qui avaient remporté des succès considérables dans le Québec n'auraient“eu-aucune chance à Saint-Boniface: l'esprit--n'était; pas le même. Il fallait de la dignité, du style, de l'éloquence pour enlever cet auditoire; le comique, la hâblerie ou les injures aux adversaires les auraient sûrement tournés de l’autre côté. Ces braves gens avaient plus d'esprit que les chefs conservateurs, qui semblaient ne rien voir et ne rien comprendre.

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M. Marion dut ce soir-là s'exécuter et dire quelques mots. Il le fit avec toute l'élégance d'un enfant qui récite une leçon sans une inflexion et sans un mouvement, pendant une concertation publique. M. Marion-était-secondaire, personne n'y fit |

attention. Puis ce fut le Grand Jacques. Il se leva 7

avec assurance, sans hauteur et sans prétention apparente; il commença son discours comme s'il eût connu ces gens depuis son enfance. Il expliqua comment il se faisait qu'il leur demandait de l’élire dans Provencher. Puis ce fut un discours superbe sur la foi et la langue qu'il avait l'ambition de délndre. [1 voulait répondre à l'appel de l'évêque et se faire le digne représentant de la religion et de la race dans les luttes qui s'annonçaient violentes ét prochaines. Il était prêt à tout sacrifier pour ceite grande cause. etc., etc. Les applaudissements allaient crescendo, si bien qu'à la fin c'était un vrai délire. Enfin! on entendait un homme, on sentait vibrer en lui toutes les cordes des émotions humaines, la conviction débordait dans toutes ces phrases solides, le magnétisme de cet être:si beau et si sincire galvanisait ces auditeurs et leur révélait qu'ils avaient désormais un chef et un maître. L

Quand M. Larivière prit la parole il était déjà battu. [| n'avait plus l'assurance des anciennes campagnes, alors qu'il n'avait personne à pourfendre. Sa diction un peu vulgaire et sa corpulence de mastodonte faisaient sourire ceux qui venaient

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d'entendre l'élégance en personne pendant le discours précédent. Inutile de rappeler les idées, nous les entendons chaque fois qu'il y a une élection:

l'ambition, -un -inconnu;-et-surtout uñ' jeune “sans

expérience qui n'avait pas encore fait ses preuves... Eh! mon Dieu! Quelles preuves, quelle expérience de son côté! Tous savaient fort bien que n'importe quel enfant aurait pu prendre sa place dans les luttes du passé. Et, puis, argument suprême... un libéral! — Si Monseifne#Ë#"y:woyait pas de mal, les électeurs de Provencher auraient mauvaise grâce d'y trouver à redire. .L'oräteur eut quelques applaudissements, surtout vers la fin, ils télescopaient ceux qui appelaient la réplique. C'est qu'on attendait une réplique bien au point, bien fine, la réplique toute pétillante d'esprit qui agace les nerfs d'un adversaire.

La réplique ne se fit pas attendre, c'était la rapière élégante d'un maître d'armes qui donne une leçon à son élève, elle brille, elle tourne, elle plonge, elle touche délicatement, elle désarme, elle abat son homme avec tout l'art que seuls les vrais jouteurs possèdent. Il y eut surtout vers la fin une allusion discrète à certain fauteuil fait sur mesure et disparu du ministère: alors que le gouvernement : venait de tomber. C'éthit une botte'à l'endroit le : plus sensible. M. Larivière était en fureur. Or pour l'auditeur de Saint-Boniface, le prendre sur ce ton c'était s'avouer coupable. Répondre avec colère,

comme M. Larivière osa le faire, était se rendreridicule et ruiner sa cause. Aussi dans cette dernière réplique l'orateur ne sut-il provoquer que des éclats de rire homérique. La rapière du Grand Jacques

avait fait éclater une bulle dé savon.

Au retour M. Emile Roux n'était pas très sûr de la valeur de la démonstration donnée à ses enfants. Is avaient applaudi l'adversaire, ils avaient crié, brandi leurs chapeaux et ils avaient joui de la déconfture du grand porphète conservateur avec cette

cruauté particulière aux enfants.

Aussi ils ne ca-

chaient pas leurs sentiments à leur père qui leur demandait leur opinion. Dans tout Saint-Boniface il n'y avait qu'un homme, c'était le {Grand Jacques». Ce fut aussi le verdict des électeurs.f:M. Roux admettait, bien à regret, que décidément

Monseigneur avait fait un choix judicieux.

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libéral! Comment pouvait-on!!!

Après cette brillante victoire le Grand Jacques

entrait au ministère.

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