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Ïl ne faut‘bas oublier qu'à cette époque au Manitoba deux factions (le Québec et l'Ontario), étaient aux prises dans un corps à corps mortel. C'était à qui prendrait possession de l'Ouest pour en faire quelque chose à son image et à sa ressemblance. Un peu comme pendant la grande guerre, une course folle vers l'Ouest pour tenir les ports importants, Seulement Québec ne courait guère, un peu comme le lièvre de LaFontaine. Mgr Taché avait vu juste, il avait été le premier à saisir la situation comme il

-avait été le premier à l'apostolat. Ses appels se

butèrent à une surdité bien calculée. Mais les gens du parti opposé étaient écoutés et bien compris dans l'Ontario. On ne peut s ‘empêcher d'admirer cette province qui ne recule jamais devant les sacrifices les plus pénibles et.les saignées en chairs vives pour transplanter dans l'Ouest son idéal religieux et sa langue.

Les hommes les plus habiles de cette province que nous traitons de fanatiques dirigent la campagne avec une clairvoyance digne d'une meilleure tause. Ils ne pouvaient supprimer l'élément français et catholique au Manitoba, ils lui porteraient un coup mortel en frappant les écoles séparées pour

en chasser Dieu et le français. Sûrement les gens du Québec qui rêvent d'une église et d'un couvent comme centre autour duquel se groupent leurs

| foyers, pérdraient-toute- envie. de venir chercher

fortune en ces parages. C'était, selon ces gens, enrayer tout mouvement vers l'Ouest chez les Cana-

diens français et en même temps frapper au cœur ©

l'influence religieuse et française. Les Ontariens ont le don d'aimer leur province sans pour cela né-

gliger le reste du pays. lis’semblent bien à première .

vue croire que le Canada tout entier réside dans lOntario, mais en réalité ils agissent tout autrement. Îls veulent que, comme une tache d'huile, l'Ontario finisse par couvrir toute la carte du pays. [is ne bâtissent pas en hauteur!

Ily avait au Manitoba une vraie levée de bou-

cliers contre les écoles séparées, on faisait un peu Partout de’ grandes assemblées pour fouetter le fanatisme et pour exercer une pression sur le gouvernement. Les catholiques de leur côté n'étaient pas inactifs, ils avaient aussi leurs assemblées, ils tâchaient même de se faire entendre de leurs adversaires. Le P. Drummond entre autre, qui était réellement un orateur habile et un homme d'un

grand savoir parcourait la province pour donner aux

Anglais des conférences superbes. On l'écoutait ordinairement, mais à certains endroits comme à Portage-la-Prairie ou à Brandon il avait failli payer de sa vie cette suprême- audace. Les orangistes

étaient chauffés à blanc, ils ne voulaient pour

l'Ouest qu'une religion et qu'une langue, les leurs bien entendu. C'était toute la kyrielle des épouvantails inventés depuis la réforme, épouvantails qui

avaient le don-d'exaspérer leurs nerfs et'de les pous-

ser à tous lesexcès.

Ah! si les défenseurs de la bonne cause avaient aussi le don de susciter des dévouements pour les grandes réalités de la foi et de la race, s'ils pouvaient,

comme les gens de l'Ontario, faire en un clin-d'œil

une unité compacte de ‘tous les membres d'une même croyance et d'une même langue, (fas est et ab hoste doceri), les luttes seraient moins longues et les victoires plus certaines. |

Il semble bien que Greenway n'avait aucune intention g° se rérober aux exigences des orangistes, mais il n'#tait pas fâché de toute cette violence qui lui donnerait l'air de céder à l'opinion et de se rendre aux exigences de la majorité. Tant que pour lui la question se discutait dans les réunions des ministres il n'avait pas de publicité et le Grand Jacques n'avait pas la liberté de prendre parti.

Soudain le ministre catholique fait claquer les portes du ministère; il sortait avec fracas et Greenway proposait à la chambre sa loi iniqué. Enthousiasme des orangistes!.. consternation des catholiques! Ce n'était pas sans un frisson d’orgueil que les catholiques entendaient leur champion défendre Jeur cause. Son éloquence était merveilleuse, c'était

un torrent qui déborde et entraîne tout sur son

rapporteur. Taillefer et M. Filion, (le curé), étaient R pour le protéger. Dès les débuts une balle avait abattu Taillefer et seul M. Filion avait fait face à ces Sicaires. I] en avait assommé quatre, les deux autres avaient pris la fuite. Le public dans la salle du Collège accusait Martin de cet attentat. Et maintenant au milieu de cette douloureuse crise ils le Voyaient surgir, tel Gagon dans le- palais du Brand empereur. Un silence atroce plane sur cette foule Courroucée, l'orateur s'émeut, balbutie, se tait.

tu IHISTOIRE MANITOBAINE ,

\farrin était monté sur le théâtre. Son discours ne ‘ut pas long. © Messieurs. jusqu'ici j'ai lutté contre ‘ous mais quand on s'attaque à la race, à Dieu, ‘ « il est temps de faire son choix... l'éloquence su- « blime de votre chef au parlement m'a converti... “ j'ai appris votre réunion et avant d'aller au parle- « ment ce soir j ai tenu à venir vous demander. par-. Ti Jon pour mon passé et à vous assurer que dès ce « soir je me range du côté de vos défenseurs!... » . \eclamations!.. 11 était député. , t le Grand Jacques avait réussi à convertir un homme de ce calibre, que ne pouvait-on pas espérer! On oubliair, hélas, que tout catholique dévoyé ne cesse pas d'être catholique alors même qu'il est «lévoyé Il n'est pas aussi facile de convertir celui qui n'est pas baptisé ou même celui qui fut baptisé ‘mais qui a sucé le fanatisme avec le lait maternel. Les discours merveilleux du défenseur catholique et de ses frères d'armes ne furent qu'une belle charue comme à Reichshoffen.

Alors comme aujourd'hui on croyait un peu quil v avait des juges à Berlin. La cour allait casser ces à lois iniques, s'il le fallait, on en appellerait jusqu'au Conseil Privé Le Conseil Privé, cet antre de la Justice sans fard et sans compromission !'£e Conseil Privé ne permettrait pas qu'on déchire ainsi les traités! Chiflons de papier! Comme il en a laissé déchirer dans son arrière-boutique le Conseil Privé, et apres les avoir laissé déshonorer il les abandonne

LOIS NÉFASTES [n]

sans se soucier de ces/Æbcusateurs sévères mais * impuissants. | Tous les jeunes d'alors, devant les déclamations des chefs, croyaient bien sincèrement que tout reprendrait sa place en un tour de main. On suivan. avec admiration et confiance, le grand débat devant

les tribunaux. Mgr Taché avait choisi pour nous “déféidé un” Anglais-éminent; A--Ewart.Ils ne.

comprenaient pas comme ils le comprennent aujourd'hui quel courage il fallait à cet Anglais pour nous défendre. Toute sa carrière était en jeu. On l'aimait, on charitait alors ses louanges, maïs aujourd'hui c'est avec vénération qu'on prononce son rom: Îl a souffert avec nous et pour nous.

Pendant qu'il plaidait notre cause devant Île Conseil Privé, le fanatisme réussit à lui créer des embarras financiers. Monseigneur Taché veillait. Le Collège, le Couvent, l'Évêché et tous ceux qui en avaient les moyens s'unirent pour le protéger. Les jeunes Roux eurent des preuves bien tangibles des * excès du fanatisme. Pendant les vacances ils accompagnèrent le Frère Lefêbre, comme en un pèlerinage, à la belle résidence de ce champion des écoles. fl s'agissait de remettre en place les beaux marhres arrachés du foyer au salon. C'était ignohle' Nfème après son départ! Le grand avocat avait dû changer de province pour avoir défendu les catholiques Le collège avait acheté sa belle résidence sur la rue Broadway. Plus tard les sœurs en firent l'acquisi-

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tion pour y fonder une maternité, mais les voisins ne voulaient pas une œuvre de ce genre dans un quartier aussi recherché. Elles consentirent à vendre et à aller fonder plus loin.

Ces persécutions bien réelles ne sont pas pour les contemporains comme celles dont on nous parle dans l'histoire de l'Église. Les victimes des temps reculés avaient apparence de héros, de surhommes.

‘C'est qu'on oùblie qu'ils étaient faits déchairetd'os

comme nous. On oublie que les héros souffrent comme le commun des mortels et que les sacrifices qu'ils s'imposent leur infligent des douleurs bien cruelles. Frappés, bafoués, les catholiques de j'Ouest ne se sont jamais considérés comme des héros et leurs compatriotes de l'est ne les ont jamais, que je sache, considérés comme tels. C'était plutôt autrefois avec un petit air protecteur qu'on les recevait dans l'est ces cousins de l'Ouest qui n'avaient pas réussi. Tous, certes, n'avaient pas ces vues mesquines, surtout le jour de la Saint-Jean-Baptiste, mais elles étaient assez accusées pour blesser profondément les Manitobains qui faisaient un séjour de quelques années dans l'est. En mil neuf cent quatre il y eut tel théâtre de collège où l'on permit à un jeune polisson d'insuiter l'Ouest devant un auditoire béat.

” Un vieux défenseur de la citadelle de Saint-Boniface

était présent. L'insulter, lui, n'était rien, mais insulter l'Ouest était autre chose, surtout sur un théätre de collège.

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L'ère de persécution créait chez Îles jeunes, les Roux en particulier, un esprit belliqueux qui n'était pas sans avoir ses désavantages. Dans la lutte les nerfs se tendent, les corps durcissent, les âmes se trempent. On serre les rangs et si l'on reçoit des coups, on compté bien en porter quelques-uns. Résister est bien, tenir une position est superbe,. ke. --mais encore faut-il ne pas repousser l' injustice par: une autre aussi flagrante. La chosëé n'est pas-tou-— .jours facile dans l'ardeur de la lutte. Si: quelqu’ un faiblit au front, on a pour lui parfois des duretés que l'ardeur du combat explique peut-être sans toujours pour cela les justifier. On fusille assez sommairement au front alors qu'à l'arrière on a certaines compassions pour lé embusqués et certaines tolé-, rances pour de vraies couardises. C'est un peu l'esprit du front qui prenait possession de la jeune génération, nous aurons plus tard occasion de la voir à l'œuvre.

[omme évêque, Mgr Taché avait donné des ordres, il avait fait annoncer dans toutes les églises

ne = du Nfanitôkique tous ceux qui paieraient leurs

taxes devaient le faire en protestant contre les lois spoliatrices. Une formule avait été distribuée partout, elle devait assurer le retour des taxes des catholiques aux écoles séparées dès que justice aurait été rendue‘à la minorité. Après la victoire, le gouvernement se verrait forcé de restituer aux commissions scolaires des écoles séparées toutes les taxes de ceux qui se serviraient de cette formule de protêt. La mesure était bonne, mais elle supposait une victoire à brève échéance. Autrement elle ne constituait qu'un geste très digrñe.si vous voulez, mais un geste très inoffensif.

Après le clergé, le bras séculier. Ceux qui se croyaient les chefs civils du petit peuple de la Rivivre Rouge, avant trouvé quelquechose, convoquent un congrès. (Chaque paroisse devait envoyer un délégué au Congrès des Ecoles qui devait se tenir à Saint-Boniface Aujourd'hui, depuis la guerre, on a coutume de parler de directives. Directives, terme de guerre employé en temps de paix, terme qui cache hien des inanités et bien des inepties,

terme qui fait pâmer d'aise les petits freluquets, secrétaires incompétents, parce qu'il leur donne l'impression d'une importance souveraine. On ne connaissait pas alors ce terme savant, maïs l'idée était bien-contenue! dans le mQg congrès comme le poussin dans l'œuf. Dans un congrès les gens sont sup-

-posés.se concerter, discuter de la situation, entendre les suggestions, les analyser et les écüuter pour * —--

le moins. Puis on vote des résolutions , on s'entend sur la conduite à tenir, c'est l'éclosion des œufs et la naissance des directives. La comparaison ñe vaut guère pour le congrès en question, il n'était pas ovipare, mais vivipare, il ne devait accoucher que d'une directive unique. Décidément la fécondité nétait pas son fait. Nous n'avôns pas encore perdu la manie des vaines démonstrations, des spectacles qui étafent au grand jour l'abime des impuissances de ceux qui devraient diriger et qui ne savent que faire. Caecus iter ,monstrare vult. C'était bien le cas du congrès fantôme de Saint-Boniface.

Monseigneur y était-il pour quelque chose ? Mystêre! En tout cas il ne se tint pas dans la salle du collège, l'endroit tout désigné et le seul convenable si Monseigneur l'inspirait. De plus on n'y laissa pas paraître le grand défenseur de la cause catholique, le Grand /Jacques, les juges canadiens-fran- Çais n'étaient pas sur l'estrade. Respect dé la magistrature ? /Discrétion 1 Peut-être. On se réunit dans l'hôtel de Ville. En réalité dans la salle des Î

J10 HISTOIRE MANITOBAINE

appareils à incendie, l'estrade adossée aux loges des chevaux. On avait tout sorti comme pour lesgrands nettoyages, la pompe de M. Arthur Lévêque était près du puits central, les échelles et les dévidoirs à l'ombre de l'édifice, les chevaux, Dieu sait où, peut-être dans leur stalles derrière l'estrade — ils-n‘y- comprendraient rien quand même. C'était au tour de la haute classe de parader, chacun son tour. Inutile de dire que tous avaient bien astiqué leur masque de parade, saupoudré pour l'occasion du lugubre éclat des enterrements. -

C'est là que pour la première fois les Roux virent le sénateur Girard dans toute la dignité et la pompe de son attitude de parade. Il présiclait le congrès. Le malheur voulait que Greenway n'eût pas , été convoqué. Un regard du sénateur l'eut foudroyé. sur son chemin de Damas. Ÿ aurait-il eu une voix pour guider le néophyte? La voix était tellement muette que même aujourd'hui on se demande si elle a jamais émis un son. M. Bernier, le seul à tenir une plume alerte et féconde, était tenu à l'écart. C'était lui cependant qui menait toute la campagne dans le Manitoba, le journal de ce temps-là. Si encore on lui avait fait composer quelques dis- Cours, Si on avait pris la peine de les apprendre par cœur et de les bien donner comme autrefois au collège, le congrès aurait eu quelque sens. Il semblait y régner le même désarroi que l'on avait déploré jadis à teintendie où il n'y avait pas de pompiers.

LES

M. Bernier était secrétaire de la Commission scolaire, on fui fit lire un rapport. Dans ce congrès, ce rapport était une trouvaille, il faisait bien comprendre la compétence des commissaires. N'avaient-ils

- pas su en temps de crise, en rognant sur les justes salaires, sur les dépenses nécessaires, réussir à thé- -Sauriser quelque vingt mille piastres ? Une fortune

pour ce temps-là, on destinait cette somme à l'érec-

tion d'une école normale. Grand succès, économie considérable, mais stupidité monumentale. On n'avait jamais songé à protéger cette somme contre la rapacité d'un gouvernement à cours d'argent, même devant la menace des lois scolaires. La chose était si facile pourtant. L'école normale ? mais il y avait son personnel, M. Cloutier, M. G. Dugas, les Sœurs; on aurait pu leur payer un salaire un peu chrétien et le tour était joué. Et dire qu'on avait eu plus d'une année pour prévoir! Personne n'y avait songé. Eventus stultorum magister! S'imaginer qu'un gouvernement, surtout celui de Greenway, lâcherait sa proie après l'avoir dévorée était d'un enfantillage sublime. Bis bueri senes.

M. Larivière croyait que le rapport n'était pas

suffisamment clair; il fit un petit discours pour bien,

faire comprendre quels sacrifices la Commission scolaire s'était imposés, (aux dépens des institutrices bien entendu), pour accumuler cette réserve. C'est surtout cette somme qu'il fallait protéger par un bon protêt bien en règle avant de la confier à

QT ‘sl

ke

112 . D. MANITOBAINE la doucé sollicithde du gouvernement Greenway Pensez-y bien, c'était un peu la santé, j'allais dire le sang des instituteurs mal payés. Une charité à rebours, quoi!

Quelqu'un fit quelques remarques insignifiantes sur l'estrade, on sembla un instant se consulter et M. Larivière y alla d'un autre discours.Le congrès

l'avait décidé de donner selon |’ expression de rigueur

aujourd'hui, une directive à toutes les paroisses et à tous les catholiques de la Rivière Rouge. La lutte s'engageait, on avait jusqu ici attendu les événements, mais maintenant le temps de l'action était venu, il fallait l'union la plus complète, la coordination rationnelle de toutes les forces pendant cette lutte de géants. etc., etc. Tous auraient leur part à faire... elle se réduisait à à signer un protêt et à le faire accompagner de la solde des taxes. On n'avait pas de copie de ce.protet, mais les curés en avaient parlé au long et au large le dimanche précédent et ils en avaientffait une copieuse distribution à qui de droit Étaïit-il besoin de faire venir les gens de si loin pour leur répéter ce que leur curé leur avait expliqué si clairement, était-il vraiment charitable de leur imposer des dépenses sérieuses pour des redites de ce genre ? C'était réellement cruel, on allait bâcler le congrès en trois quarts d'heure sans M. Hacault. If se tenait debout sur les confins de la foule près de la porte; lorsqu'il constata les derniers râles de | agonié "du congrès il ‘voulut parlér. C'était

lancer une bombe sur l'estrade. On osait penser

pendant ce congrès, et ce qui était plus fort, ce qui

dépassait la limite, on voulait penser tout haut. Une révolte quoi! :

«Messieurs, je suis délégué de la paroisse de

Bruxelles et je désirerais dire un mot.» Pouvait-

on refuser ? On ne l'osa pas, mais 6n permit avéc---

tant de mauvaise grâce qu'on pouvait s'attendre à “tout. — « Messieurs, vous nous avez convoqués pour un congrès, nous avons fait des dépenses considérables pour nous rendre ici et je voudrais bien savoir quel rapport je dois faire à ceux qui m'ont délégué ». — « Vous venez d'entendre les directions données, qu'avez-vous besoin de plusi » vociféra M. Larivière, — « C'est vrai, mais notre curé nous avait déjà tout expliqué cela dimanche dernier, il me semble qu'il ne fallait pas nous faire tant dépenser pour vous contenter de nous répéter son prône ». — « Vous qui faites la têre forte, avez- Vous mieux à proposer au congrès ?» Sur l'estrade on ignorait Je nom du délégué, mais sa belle pronon-

ciation, son articulation impeccable l'avaient trahi

. Smmefeuropéen. Un homme dangereux pour les ‘’gens-de la classe, un raisonneur qui ne se contentait pas de la sentence fatidique: (Faites signer les Protêts, que voulez-vous de plus ? 9 —\ La grève des taxes!» reprit M. Hacault. Pandemonium ST l'estrade, tous parlent à la fois. révolutionnaire... européen... étranger. anarchiste...» etc., etc. Ce

pes

114 HISTOIRE MANITOBAINE ét

M. Hacault avait été journaliste en Belgique, il avait pris part à bien des luttes et il clamait sans broncher: «la grève des taxes et nous culbutons Greenway en un tour de main!» Le gouvernement . précédent était tombé parce qu'il n'avait pas pu emprunter, Ja crise permettait de croire.-que.Greenway n'aurait pas pu emprunter à son tour pendant une grève de taxe. Devant l'indignation des gens sur l'estrade M. Hacault se retira. Seul il avait proposé quelque chose de nouveau. Ce n'était pas si ie mal. De plus malgré les insultes il s'était montré

D civil et courtois.

° Il serait réellement cruel de reprocher au petit

& peuple de la Rivière “Rouge le manque de chefs h laïques; le peuple n'a pas coutume de créer des chefs. Il y avait bien le collège, mais Fétait dans

son enfance et Jes jeunes n'étaient pas prêts à à

prendre la barre de ce navire à la dérive pendant la

tempête. L'eussent-ils été qu'il leur aurait fallu,

- comme le Grand Jacques, compter avec ceux qui étaient au sommet et qui refusaient de faire place au seul qui avait les qualités voulues pour être un vrai chef. Taire ces faits serait manquer à la tâche que nous nous sommes assignée, ce manque de chef pendant la grande crise à cette époque a eu des con- | séquences considérables sur la formation des jeunes ’ de ce temps-là. Nous comprendrons facilement le . sentiment d'impuissance inspiré à toute cette géné-

ration, ainsi que cette quasi-conscience de l'inutilité des efforts personnels. à .. De retour à la maison les Roux discutaient du congrès. Un mot nouveau. C'était cela un congrès! Mais on n'avait rien dit, rien proposé, rien discuté, … lien décidé, rien organisé; on pouvait tout comme auparavant vivre sa petite vie bien paisible sans renier le congrès. Pardon, if fallait, une fois l'an, signer un protêt. Quelque chose comme les Pâques. En payant ses taxes humbiement: C'était cela un congrès ? Pas un discours convenable. Un décret, celui que Monseigneur avait fait promulguer… Etait-il bien nécessaire de faire un congrès pour ne rien ajouter ? À la citadelle on avait un peu l'esprit batailleur, on n'avait jamais songé à un protêt devant les traîneaux anglais qui faisaient incursion sur la côte française. C'était une action spontanée et bien directe. On n'avait que faire d'un congrès dans ces moments suprêmes, ja réaction était toute naturelle et très humaine.

Le)

Mgr Taché était le seul chef réel de la popu-

ee mr 7 ation française et catholique düManitobä, il né”

comptait pas sur un secours local pour s'assurer la victoire, une victoire décisive et rapide. Lutter sur place c'était une affaire de longue main qui dépendait surtout du nombre; or Île nombre était contre lui et il n'y avait pas d'espoir. prochain de voir un revirement subit se produire tant que l'Est ne consentirait pas à diriger vers l'Ouest ceux qui partaient pour les États-Unis. Il lui faltait donc négocier des alliances.

Issu d'une des plus belles familles du Québec, il avait des relations qui lui donnaient du prestige et de l'influence: il avait par ailleurs toutes les qualités des grands diplomates: esprit pénétrant, clairvoyance, connaissance extraordinaire des hommes, parole douce et insinuante, délicatesse exquise, fermeté suprême, il avait tout ce qu'il fallait pour bien plaider une cause et gagner tout le monde. Il ne doutait pas de la victoire finale mais il en voulait une à brève échéance; aussi ses voyages dans l'Est étaient-ils uniquement employés à s'assurer des alliés dans sa lutte ROUT la langue et pour la foi.

I] y avait un. avantage important en sa faveur:

c'était un gouvernement libéral qui avait passé “es lois spoliatrices du Manitoba; à Ottawa les conservateurs étaient au pouvoir. Tupper aurait moins de répugnance à tout casser que s'il se fût agi de renier la politique de ses propes partisans. [1 est très commode, en temps d'élection, de vanter l'esprit chevaleresque d'un homme, ça donne du pana-

ché; mais ëri réalité‘il est-bon-de compter.sur.autre

chose... l'intérêt immédiat d'un parti. - Dans les négociations on donne cet argument suprême dans les préambules, sous forme de réponse à des objections possibles, on en fait bien voir tous les aspects comme une pierre précieuse que l'on tourne au soleil pour bien admirer ses feux... défections temporaires possibles compensées par un concours important venu du Québec, espérance d'un gain permanent, support d'un clergé nombreux et puissant, gouvernement fondé sur l'union de tout un pays et non pas sur la dictature d'une province, etc., etc. Puis c'est l'appel aux grands principes. C'est qu'ils entrent comme un coin dans l'aubier lorsque la lourde masse des intérêts les pousse avec énergie. Les grands principes sont un'peu comme une belle arrière-garde dans le grand défilé de l'armée des intérêts et des avantages immédiats qui décident les grandes orientations des chefs de Partis. |

ll semble bien que telle avait été la tactique du’ Grand Evêque dans les négociations d'alors. En

118 HISTOIRE MANITOBAINE

tout cas il avait réussi à convaincre Tupper et à lui faire affronter le fanatisme des orangistes de l'Ontario: Tupper ne croyait certainement pas sa ten-tative vaine; il comptait bien sur l'appui des représentants du Québec. Avait-il tort? En principe,

—--——-- "if avait le droit de-croire que-les Canadiens français —

n'hésiteraient pas un instant à soutenir leurs frères de l'Ouest surtout lorsque tout le clergé donnerait comme un seul homme, il avait le droit d'espérer des gains sérieux dans le Québec aux prochaines élections s'il rendait justice aux gens de l'Ouest. I s'attendait bien à des défections temporaires de plusieurs des siens, ces pertes ne seraient pas définitives et seraient richement compensées par d'autres gains. Tous ces calculs Tupper ne les a jamais faits en public, mais ceux qui ont suivi avec quelque soin la marche des événements et les discours des conservateurs daris le temps ne peuvent avoir de doute que Tupper ait connu tous ces arguments, ces escadrons puissants dans la grande armée des raisons. Nous sommes bien prêts à concéder à qui voudra qu'il n'a considéré que l'arrière-garde, les grands principes, qu'il est mort en-beauté sur la brèche de”l'honneur et du devoir. Il n'y a pas de mal, mais c'est peu probable.

Tous ces grands arguments Mgr Taché les avait donnés aux siens du Manitoba pour soutenir leur courage et les conservateurs de Saint-Boniface les

battaient sur la grosse caisse pour leur donner plus

LES ALLIÉS 419 d'éclat et pour les faire entrer un peu partout. On n'oubliait pas d'insister sur le bien immense qui en ésulterait pour le parti si Tupper défendait les catholiques. C'était un peu nuire au chef et faire

- prendre-peur- aux- libéraux du Québec: Tous ces arguments les jeunes de ce temps-là les ont entendus od nauseam, ils y ont même cru pour un temps comme aux dogmes les mieux définis de la foi. Cette confiance donnait. du courage et entretenait le leu sacré de l'espoir dans un succès très prochain.

Mais toutes ces espérances étaient-elles bien fondées ? N'étaient-elles qu'un vain espoir bien légitime sans doute, mais un Simple espoir que la réalité tuerait de son premier souffle glacé comme ces gelées d'automne tuent en herbe les promesses d'épis dorés? La première division à charger dans cette grande offensive devait être celle de l'épiscopat et de tout le clergé du Québec. Sans doute, n'y a pas de cas où elle ait jamais quitté son cap au complet, cette division, : pour faire face à un ennemi quelconque... c'est faute d'ennemis comme pour Rodrigue: mais cette fois if y avait des ennemis bien réels et surtout les vrais ennemis de cette division. Mais toujours elle ne chargeait pas, au grand scandaie des faibles de l'Ouest, elle taïdait tant à faire entendre cette note claironnante, prélde des belles charges. Ces évêques äu Québec, disait-on un peu partout, ont la mêrre foi que nous, il sont les trères de notre Grand Evêque qui n'hé-

site pas, lui! 'Qu'attendent-ils donc? Le public ignorait bien des misères révélées plus tard par tel historien bien documenté que l'on n'a jamais réfuté. Ceux qu'il a fustigés ont parfois crié, comme les __.— ---—-Jâches-et-les-menteurs-qu'il-exagérait;-qu'il-avaitun parti pris, mais ils n'ont jamais pu infirmer une seule de ses affirmations.

= Mgr Taché pouvait compter sur le concours * immédiat et sans réserve de Mgr Laflèche... et les autres ? Oui, les autres! C'était autre chose. On * n'oubliait pas dans le Québec les luttes de Mgr Laflèche contre le Cardinal Taschereau. Justifiées ou non, ces luttes n'auraient pas dû retarder l'union .de tous les évêques et surtout l'esprit de parti n'aurait pas dû l'empêcher. Ils croyaient trop facilement, ces bons évêques, qu’un bout de lettre même collective, suffisait à décharger leur conscience et à.les libérer de tout blâme devant Dieu et devant les hommes. Une lettre écrite à l'eau de rose, surtout, ne suffisait pas dans les circonstances quand la plèbe et l'électeur ignorants n'y voyaient que du feu. Se contenter de cela était une honte et une trahison. Is n'étaient certes pas mus, ou plutôt immobilisés, par le Saint-Esprit. Certains niais tiennent le Saint-Esprit responsable de toutes les bévues et de toutes les couardises. Les évêques avaient d'autres devoirs, il fallait dans la circonstance non seulement . se concerter et s'unir, mais agir par la parole aussi bien que par la plume, négocier en commun, forcer

les représentants du Québec à faire leur devoir, il

fallait surtout tellement bien expliquer au public

cette question vitale que nul traître à la cause n'au-

rait jamais osé plus tard briguer les suffrages dans le Québec... A-part. Mgr Lafilèche et quelques autres

peu nombreux on ne fit à peu près rien. On était": un peu comme le rat de LaFontaine dans un fro-

mage, bien détaché des luttes mesquines fisurtout, J pas d'embarras. De bons ermites bien pieux, tout

pétris de la vanité propré aux enfants de chœur

qui aiment un peu renifier l'encens les jours de fête ”

et qui n'aiment pas à se tourner les sangs. Il y avait

aussi une autre raison. En politique dans le Québec

on est pas mal idolâtre. On choisit une idole bien : sonore et bien vivante pour l'adorer béatement. ïl

faut approuver ses moindres gestes, se soumettre à

toutes ses décisions et croire dur comme roche que | ces grands hommes d'un jour sont la gloire de la race et de la religion même lorsqu'ils ne font pas de pâques. C'est un culte fait d'amour, de respect et de.vénération, — avec un tantiget d'amourpropre, — nous sommes de la même race, Malheur

à qui touche à ces idoles, surtout, oui suktout lorsqu'il s'agit de défendre une grande cause comme | celle de la langue et de la foi. Cette manie néfaste fut fustigée par Léon XIII, il donnait un soufflet retentissant à certains évêques du temps... ils reçurent avec quelque indignation cette correction du Père Commun. 7

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